XXXII EXCURSION A COUNA.NI
sur des kilomètres et des kilomètres, régnent les palétuviers et les marais. Le tiers mo^en du cours se dessèche presque complètement pendant Tété. Toute cette région est infestée de maringouins et de moustiques. Le bourg, qui n*a qu'une rue, s'étend entre la rive droite et un pripri qui va jusqu'au lac.
Les autres lacs ne sont guère que l'expansion des eaux du Tartarougal, improprement nommé Manaye sur les cartes. (Si, ce qui est à désirer, une convention diplomatique prochaine déterminait la frontière sud-est^ il faudrait bien se garder de parler de la Manaye, nom qui n'est plus connu dans la contrée). Pendant l'été, les passages de lac à lac sont impraticables, si ce n'est par des pirogues. De chaque côté de ces lacs, et principalement à l'ouest, s'étendent d'admirables savanes, toutes propriétés privées et comptant actuellement 35 ménageries et 2^000 tètes de bétail. Trois grands magasins sont établis dans cette région.
Le Tartarougal se déverse dans le lac des Deux Boi;^ ches. Le Tartarougal peut être considéré comme le fleuve jumeau de Mapa Grande. C'est le Tartarougal que le Brésil s'est donné pour frontière provisoire, après que nous lui eûmes offert, en i856, cette frontière comme dernière concession.
Il existe huit divisions administratives locales entre rOyapock et l'Aragouari. Les deux premières, qui s'étendent de l'Aragouari au Tartarougal , sont des circonscriptions que le Brésil a organisées et annexées , en dépit des traités formels qui interdisent à l'empire voisin de faire des établissements sur la rive gauche de l'Aragouari, frontière sud-est du Territoire Contesté.
La colonie d'Aragouari a pour chef-lieu le poste militaire
EXCURSIOJN A COUNAJyi. XXXIII
de Dom Pedro II sur la rive gauche du fleuve. Le poste relève du commandant de Macapâ, ville qui est reliée à Dom Pedro II par un sentier de prairie.
La colonie de TÂpourème (i) n*a pas de chef-lieu.
Les territoires qui s'étendent du Tartarougal à TOyapock sont divisés en capitaineries indépendantes. Ces capitaineries sont au nombre de six : trois capitaineries littorales, celle de Mapa, du Tartarougal à Mayacaré; celle deCounani, de Mayacaré au golfe de Cambou, et celle de Cachipour, du golfe de Cambou au cap d'Orange; — et trois capitaineries intérieures, occupant le bassin du Ouassa : celle de Ôuassa, celle de Rocaoua et celle de Couripi. La capitainerie de Cachipour et celle de Counani sont peuplées de réfugiés brésiliens, esclaves noirs et mulâtres pour la plupart. Celle de Mapa est peuplée en plus grande partie de soldats déserteurs de race tapouye; les trois capitaineries du Ouassa sont peuplées d'Indiens (Palicours, Arouas^ etc.), débris des anciennes tribus. Ces Indiens sont de race pure à Ouassa, très peu mélangée à Rocaoua, et légèrement croisée d'Européens, de noirs et de mulâtres, à Couripi.
La langue des trois capitaineries littorales et des deux colonies brésiliennes est le portugais, langue maternelle ou habituelle des réfugiés qui peuplent ces régions. Les quelques Français établis dans le pays ont appris la langue de la majorité. La langue des deux capitaineries indiennes intérieures est dérivée du tupi-caraïbe, avec un dialecte pour Ouassa, et un autre pour Rocaoua. A peu près partout le français, ou plutôt le créole de Cayenne, est compris.
Le nombre total des habitants des 6 capitaineries est d'environ i,3oo habitants, ce qui porte à i,5oo individus environ la totalité de la population de la côte contestée. On
(1) Les Brésiliens orthographient Apurema.
XXXIV EXCURSION A COUNANI.
compte loo habitants environ dans la capitainerie de Couripi, loo dans celle de Rocaoua, loo dans celle de Ouassa, loo dans celle de Cachipour, 3oo dans celle de Counani, 600 dans celle de Mapa.
Les chefs-lieux sont des villages peu importants. Couripi, Rocaoua etOuassa ont environ chacun de 5oà 70 habitants; Cachipour en a de 3o à 4o (i); Counani^ i5o, et Mapa, 100. Les trois premiers sont de véritables villages d'Indiens. Cachipour ne vaut guère mieux. Counani, qui a trente maisons^ n'en compte pas une qui ne soit faite de clayonnage enduit d'argile, et qui ne soit couverte en feuilles de palmier. Mapa n'a que trois maisons dans le style des petites maisons de Cayenne : sans étage, en bois et en briques, avec couverture en tuiles; les autres ne sont que des carbets.
Les Indiens du Ouassa sont ce qu'ils sont partout, à l'état de dégénérescence, soumis, résignés, ivrognes et paresseux. Les esclaves réfugiés de Cachipour sont un peu plus intéressants. Ceux de Counani sont plus actifs, plus éveillés, plus entreprenants. On compte parmi eux beaucoup de bons ouvriers. Counani possède une quinzaine de bateaux tapouyes, construits dans la rivière. Counani est le centre de construction navale le plus important qui existe entre Cayenne et Para. En somme, Mapa est le bourg le plus civilisé de la contrée.
La seule industrie agricole est la fabrication du couac (2). Les huit circonscriptions s'adonnent à la pèche, fort lucrative dans ces parages dont les mers sont riches en //?achoirans jaunes dont la colle est très estimée. De plus, Counaniconstruit des bateaux, et Mapa travaille le caoutchouc
(1) Le TÎlIage de Cachipour n'existe guère : les habitants Yi^ent pour la plupart dispersés dans des cases fort éloignées les unes des autres» sur les deux rives du fleure.
(2) Farine de manioc.
EXCURSION A COUNANI. XXXV
et pêche le cury (i) dans les lacs. Partout le commerce est actif et il se trouve généralement entre les mains des Européens.
Ces populations ne sont pas mauvaises, mais méfiantes et dissipées, plutôt superstitieuses que religieuses, et totalement illettrées pour la plupart. Leurs mœurs sont meilleures qu'on pourrait s'y attendre dans un pays où on ne pratique que le mariage religieux et où Ton est parfois trois ans sans voir un prêtre.
L'organisation politique est la même dans les six capi^ taineries.
Dans chaque capitainerie, on trouve un premier capitaine, un 2*" capitaine et un brigadier. Ces titres ne confèrent aucune autorité positive; les chefs ne se font un peu respecter qu'en tant qu'ils ont une réelle valeur personnelle, mais leur grade n'entre pour rien dans la chose* Les deux capitaines et le brigadier peuvent ordonner tout ce qu'il leur plait, il suffit que quelques hommes déterminés s'opposent au vœu général, el le vœu général reste lettre morte. Il existe chez ces gens un principe tacite qu'on pourrait appeler celui de l'inviolabilité du droit des minorités. Ce principe rappelle celui de cette assemblée polonaise où l'unanimité seule avait force de loi et où le veto d'un seul membre annulait la décision prise par la totalité de ses collègues. Les trois chefs sont nommés par acclamation ou par assis et levé dans des espèces de meetings où le tafia joue un grand rôle.
Il existe plusieurs autres fonctionnaires. Ce sont les caissiers, toujours nombreux : caissier municipal, qui perçoit les droits de douane ; caissier de Sao-Ântonio , qui reçoit les offrandes destinées à la fête du saint; caissier de la « casa
(1) Cury : Le pirarucù de l'Amazone.
XXXVI SXCURSIOX A COUWANI.
santa » (il n*y a encore qu'une seule église qui soil à peu près entretenue, celle de Hapa); caissier du Saint-Esprit, etc. Les caissiers, quand ils sont consciencieux, ne gardent pour eux que les trois quarts des sommes perçues ; générale^ ment ils dépensent le tout en pagodes ( fêtes à tout propos durant un ou plusieurs jours. ) — Lliomme de justice, ou huissier, fait les saisies, fait rentrer, quand il le peut, — ce qui ne se yoit presque jamais, — les amendes infligées après jugement des capitaines. Il appréhende au corps les délinquants et les criminels et les conduit a la cadée (prison) . Pour l'ordinaire, deux ou trois amis délivrent le prisonnier dans la journée , et tout est dit. U y a bien cependant un gardien de prison; mais le poste est purement honorifique, entièrement gratuit, et le titulaire n*est pas astreint à b résidence.
On n a nulle part de maître d*école, sinon à Counani, où un Brésilien apprend aux enfants les rudiments de la lecture et de récriture* en kngue portugaise, comme on le pense bien*
Tels sontt en résumé* les renseignements géographi que j u pi recueilUr* pendant ma trop courte excu $%ir la c^e contestée.
Mais ceci n'est qu\me mau\ai>e ptéldc^ i .
VOYAGE
A TRAVERS LES GUYAMS
ET L'AMAZONIE.