Diplomatie and Consular Reports, n
trouvèrent faux. Ceci vaut la peine qu'on s'y arrête, car ce ne fut point un cas particulier au Venezuela : partout les Allemands en ont usé de même. Et voici, peut-être, la cause la plus profonde et la plus durable des crises qui, régulièreraent, viennent interrompre leurs affaires.
L'Allemagne, imbue de méthodes et de foi scientifiques, attribue aux chiffres bruts une confiance trop aveugle, et, à tous les cas du problème commercial, elle applique la même solution trop générale et trop rigoureuse. Ayant fait la théorie des affaires, elle ne prend pas le temps d'en acquérir le sens et la pratique. Sur des données certaines, elle établit des calculs exacts, puis elle bâtit dans le monde nouveau un commerce gigantesque, suivant les dernières données de la science et aux moindres frais.
Mais, des calculs les plus exacts aux rendements les plus ordinaires, les architectes expérimentés savent que l'écart peut souvent être de 30, 40 et même oO p. 100. Il semble que l'Allemagne peu expérimentée n'ait pas tenu compte de cet écart pour l'établissement de ses devis.
Enfiévrée de hâte et grisée par d'autres triomphes, elle voulut éblouir le monde par la rapidité et la grandeur de ses succès commerciaux. Elle entreprit de réaliser en quelques mois le plan mondial d'expansion pacifique, que ses théoriciens lui avaient dressé. Mais elle construisit cette affaire mondiale, comme un ingénieur trop frais émoulu de l'école construirait un pont, en estimant au maximum la valeur et la résistance de
tous ses malériaux. Si des lézardes et des fissures s'y montrent aujourd'hui, c'est que l'Allemagne, médiocrement pourvue, n'eut pas toujours, en quantité suffisante, les bons matériaux qui eussent été nécessaires, et c'est aussi qu'en cette bâtisse trop systématique et trop strictement agencée, le fléchissement de la moindre poutrelle devait entraîner le gauchissement de toute la muraille.
Dans le monde entier, il en fut ainsi. L'exemple du Venezuela est pourtant caractéristique. L'Allemagne assurément n'avait exagéré en ses calculs préliminaires ni les ressources ni les besoins de ce marché. Mais, voulant enleVer rapidement aux banquiers anglais les finances publiques et, aux commissionnaires français, les transactions privées, l'Allemand calcula au minimum ses taux de prêt et ses frais de commission. Il opéra sur ce marché américain comme il eût opéré en quelque région méditerranéenne.
A sa mode ordinaire, il risqua sur de petites garanties des avances très grosses. A sa mode ordinaire, il se contenta de petits bénéfices, dans l'espoir qu'ils dureraient plus longtemps et que la quantité des affaires compenserait leur faible rapport. En toute conscience d'ailleurs, avec son habitude des choses européennes et son inexpérience des pays neufs, l'Allemand estimait usuraires les taux ou commissions de 20 à 30 p. 100 exigés par les Français et les Anglais. Dans la pratique, il fit bientôt la fâcheuse découverte que ces taux et commissions exorbitants
pouvaient à peine compenser les risques imprévus, les changements soudains, les tourmentes et cyclones, qui régulièrement ruinent les transactions sur ces marchés équatoriaux.
En trois points surtout, l'erreur des calculs allemands apparut tout de suite.
En premier lieu, les enquêteurs allemands avaient établi leur affaire vénézuélienne sur le prix actuel du café. Avec juste raison, ils avaient calculé que le café pouvait être comme la pièce maîtresse de leur combinaison. En 1890, le Venezuela était dans le monde Tun des trois grands planteurs de café; Hambourg était la grande commissionnaire de café pour l'Europe germanique et Scandinave, pour la Suisse, pour une partie de la Russie. Hambourg pouvait acheter et revendre à profit toute la récolte vénézuélienne. L'Allemagne crut donc ne pas risquer grandchose à offrir au Venezuela, sur le gage de cette récolte, toutes les avances de manufactures et d'argent.
Elle crut aussi qu'un escompte de 6 à 7 p. 100 et des bénéfices de 7 à 8 p. 100 couvriraient au quadruple ses frais et pertes possibles. Elle eut en ce marché vénézuélien une confiance d'autant plus grande que ce marché ignore le papier-monnaie et les oscillations du cours : alors que, dans la Colombie voisine, le change oscille de 4 000 à 6 000 p. 100, l'étalon et la monnaie d'or maintiennent en stabilité parfaite les transactions du Venezuela.
Mais, depuis 1896, le commerce du café a brusquement subi une crise ruineuse. En Afrique, en Asie,
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on Amérique, dans tous les pays tropicaux, retendue des plantations a presque triplé. L'énorme quantité de produits, que ces pays neufs viennent jeter sur les marchés de l'Europe, ont avili les cours; en quelques années, le café a perdu 50 et 60 p. 100 de son ancien prix : « La baisse a dépassé 50 p. 100, écrit déjà en 1898 le consul anglais de Caracas; comme le café est ici le principal revenu, le désastre n'a pas atteint seulement les propriétaires de plantations, mais toutes les classes de la société et tous les genres d'affaires ».
Depuis 1898, la baisse ne s'est pas arrêtée et le Venezuela n'a cherché aucun autre moyeu de se tirer d'embarras : « L'agriculture, qui est sa principale source de richesse, n"a reçu aucune attention. Les propriétaires ne s'occupaient jusqu'ici que de récolter. Les plantations de café étaient au nombre de 30 000; celles de cacao au nombre de 5 000. Café et cacao étaient seuls cultivés, en raison des prix rémunérateurs durant les quinze ou vingt années dernières. Mais, depuis 1897, les prix de vente ne couvrent plus les frais de production : le Venezuela ne saurait vivre désormais que sur d'autres produits, plus demandés et mieux payés, ou sur d'autres méthodes, moins coûteuses et plus productives '. »
Les forêts et les troupeaux du Venezuela compenseront un jour cette faillite du café. Le cacao, le caoutchouc, le coton, les houilles et les mines achèveront de rétablir les affaires vénézuéliennes. Mais,