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dans ce Venezuela nouveau, l'Allemagne ne pourra plus avoir la place que ses calculs d'autrefois lui faisaient espérer. Dès aujourd'hui, en paiement de ses marchandises, elle n'a, dans ses portefeuilles, que des signatures de planteurs ruinés ou, dans ses entrepôts, que des provisions de café déprécié : le gage est médiocre.
En un second point, d'ailleurs, même sans la faillite du café, l'Allemagne aurait constaté que ses calculs et méthodes ordinaires ne sauraient convenir au Venezuela.
L'un des moyens les plus habituels de « pousser » leurs marchandises dans le monde fut, pour les Allemands, le crédit libéral que, sans grandes précautions, sans mesure de solvabilité ni de durée, ils accordèrent à toute leur clientèle. Les Anglais avaient toujours exigé le paiement d'avance : sur les comptoirs de Manchester, le client devait apporter son argent avant de recevoir son ballot. Les Français, de leur côté, négociaient tout au comptant : installé à Caracas et dans les autres villes, notre boutiquier ne vendait qu'à bon escient, contre numéraire ou sur gages palpables.
L'Allemagne dépêcha partout ses commis ambulants pour offrir trois mois, six mois, un an, parfois même deux années de crédit. Elle voulait, à n'importe quelles conditions, récolter le maximum de commandes et gagner, coûte que coûte, la masse des clients, surtout la masse des clients pauvres, qui seuls peuvent consommer la camelote allemande.
Une fois entrée en ce chemin, pour garder ses clients ou pour en obtenir d'autres commandes, l'Aile magne accepta de prolonger ses traites, et de multiplier ses échéances, en ne touchant que de maigres acomptes.
C'est par ces moyens que, dans le monde entier, en quelques campagnes, le commis-voyageur allemand réussit à conquérir une clientèle énorme qui, sur les registres, faisait belle figure, mais qui, dans la réalité, ne payait pas ou qui ne s'engageait qu'à des versements minimes et espacés.
Dans le monde entier, l'Allemagne éprouve aujourd'hui de cruels mécomptes. L'énormité môme de sa clientèle fictive et de ses traites impayées la conduit au naufrage. Bondés de papier sans valeur, les portefeuilles de ses banquiers sont devenus trop lourds. Quand il faut les déposer, l'inventaire amène de retentissantes faillites : j'aurai bientôt à exposer l'une de ces crises allemandes.
Au Venezuela, plus que partout ailleurs, le système des crédits éloignés ne pouvait être que désastreux. Jamais un hidalgo vénézuélien n'a pu comprendre ce que sont au juste des engagements précis et des échéances fixes : « En ce doux pays, on prend la vie comme elle vient, et toujours l'on remet au lendemain ce que l'on aurait dû faire l'avant- veille. Maiiana, demain! c'est le premier mot que l'étranger doit connaître et dont il doit bien se pénétrer, s'il veut s'épargner toute colère inutile et tout gaspillage de force nerveuse. Quand une affaire ennuie, gêne ou
dérange, on la remet à mahana, et quand manana arrive, on la recule à des mahana indéfinis i ».
C'est ainsi qu'en afïaires le Vénézuélien le plus gentilhomme et le plus honnête arrive à ne point considérer une échéance comme une date fixe, irrémissible : il ne refuse jamais de payer; il a trop d'honneur pour nier ses dettes; jamais il ne viole ses engagements; mais il pense qu'à quelques années près, il a toujours le temps de les remplir et il estime que son créancier doit être assez gentilhomme, lui aussi, pour attendre dignement et patiemment son dû.
L'Allemagne accordait des crédits d'un an et établissait ses prix en conséquence, en ne se réservant qu'un faible bénéfice. Le Vénézuélien s'octroya des prolongations de deux et trois années. Et le bénéfice allemand disparut, puis se tourna en perte, par l'accroissement indéfini de ces créances improductives.
Mais la troisième source d'erreur, pour les calculs allemands, fut encore la plus grave. En tout pays, les entreprises allemandes escomptent la bienveillance ou même l'appui du gouvernement indigène, sur lequel la diplomatie et la force impériales sont toujours prêtes à peser. C'est toujours par les gouvernements que l'Allemagne cherche à implanter, puis à développer ses affaires. C'est par les gouvernements qu'elle tache de couvrir les risques, de faire rentrer les créances de ses nationaux. C'est par le Sultan que