I. Cf. W. Scruggs, The Cohimbian and Venczuelan Republics
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le commerce allemand conquiert la Turquie. C'est par le Quirinal (juc l'industrie allemande a envahi le marché italien.
Au Venezuela, l'Allemagne, prêtant cinquante millions aux gens de Caracas, espérait, outre les intérêts, toucher les revenus de ce prêt en appui et faveurs du gouvernement ou, simplement, en facilités et justice plus prompte pour les nationaux allemands et pour leurs entreprises. L'Allemagne voit aujourd'hui combien ce calcul est faux. Il ne péchait qu'en un point, mais en un point essentiel : le Venezuela a une capitale, Caracas; il n'a pas de gouvernement.
Le Venezuela n'a jamais eu de gouvernement, si, par ce mot, avec toutes les langues européennes, Ion entend un organe centralisateur qui dirige des forces nationales, et une volonté commune, qui gère des biens et des intérêts nationaux. Le Venezuela n'a rien d'une nation à la mode européenne. Ce n'est pas une personne morale avec sa conscience, son idéal, ses volontés, ses habitudes, ses traditions propres. Ce n'est même pas un organisme défini et complet avec sa tête, ses membres, ses différentes fonctions. Ce n' est à vrai dire qu'un agrégat, mouvant et sans cesse variable, de cellules toujours indépendantes.
Si le mot danarchie désigne une forme de société où chaque individu a le droit et le pouvoir d'agir à toute minute suivant son caprice, il est certain que les
républiques de l'Amérique espagnole, la Colombie et le Venezuela surtout, devront servir de modèles au reste de Thumanité, quand elle voudra se mettre au régime anarchique.
Ce régime fut ici le produit spontané du sol. Chacune des plantations particulières, dont la somme constitue la grande plantation vénézuélienne, avait surgi dans l'isolement, sans voisins immédiats, à plusieurs kilomètres, parfois à plusieurs journées de la plantation la plus proche. Le planteur devait vivre, et longtemps il a vécu, en dehors de toute communauté.
Plus tard, il s'est groupé en bourgs ou en villes pour la commodité des échanges ou pour l'agrément des saisons inactives; mais ses villes, sans rapports et sans liens, ont toujours poursuivi, à l'écart, chacune sa vie égoïste et ses intérêts particuliers.
Elles n'ont jamais pu [nourrir que des sentiments réciproques de jalousie et de haine : jadis, elles se disputaient les faveurs du maître espagnol; aujourd'hui, elles s'arrachent les commandes du client européen. Toujours concurrentes et rivales, elles ne peuvent avoir, aujourd'hui encore, que des ambitions opposées : la prospérité de l'une entraîne presque forcément le déclin des voisines. La lutte pour la vie leur enlève donc jusqu'au moindre sentiment de la patrie commune, et la condition même de cette lutte les force à tourner leurs soins vers l'étranger d'outremer, qui les fait vivre, et non vers les congénères de la terre natale, qui ne peuvent leur être d'aucune utilité.
En outre, le catholicisme de ce pays dévot a pour premier elTet d'ajouter aux rivalités des hommes les rivalités des saints. Il ne groupe pas les clochers en une église nationale. Gomme les intérêts temporels, les intérêts spirituels ne font que multiplier les froissements entre paroisses jalouses. Comme les citoyens, les fidèles n'ont d'aspirations communes ou, plutôt, concurrentes que vers les bénédictions d'outre-mer, vers les indulgences, grâces et sourires de la papauté. Au sein même des paroisses, les confréries dressçnt bannière contre bannière; autour de chaque madone bleue ou rose, quelque dévotion particulière ferme le cercle d'un groupe étroit.
Nouvelles divisions : depuis qu'en face des confréries et des clochers, le progrès des idées libérales a fait en chaque ville surgir une loge maçonnique, chaque loge n'a été, à son tour, qu'une source de discordes particulières et d'intrigues locales. C'est en vain qu'à l'instar de Paris, le président Guzman Blanco dota la capitale Caracas d'un grand temple maçonnique; il espérait grouper toutes les loges autour de ce Grand Orient vénézuélien; mais les loges ont gardé leur indépendance soupçonneuse et le temple de Caracas n'est qu'une belle façade.
Bref, poussière de plantations, poussière de villes, poussière de clochers, de confréries ou de loges : jamais le "Venezuela n'a senti le besoin d'unité. Dès les premiers jours de l'indépendance, au contraire, chaque ville avec sa banlieue affirma nettement ses prétentions à rester un « État souverain ». Dans
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rAmérique ang-lo-saxonne, le parti de Th. Jefferson essayait vainement d'introduire ces idées de décentralisation complète. L'Amérique espagnole les adopta tout aussitôt. Chacune de ces républiques espagnoles ne fut qu'une fédération nominale d'Etats souverains, autonomes, indépendants.
La fédération au Venezuela n'eut aucune réalité, n'ayant aucun pouvoir ni aucun droit d'intervention dans les affaires ni même dans les guerres locales. Président, parlement, finances, justice, armée, etc., dans chaque Etat, un gouvernement complet s'installa qui, sans recours et sans appel, dispose souverainement de ses administrés. Certaines constitutions de ces républiques espagnoles allèrent jusqu'à spécifier qu'en cas de guerre civile, soit entre les citoyens d'un même État, soit entre les Etats d'une môme république, la fédération s'engageait à la neutralité la plus complète.
C'est ainsi que les deux millions et demi de Vénézuéliens sont partagés entre vingt États. Il s'est trouvé des « centralistes » pour rêver une organisation différente, et parfois leurs efforts ont réussi à diminuer jusqu'à six le nombre de ces États vénézuéliens. Mais toujours les vieux instincts reprennent le dessus, et chaque ville, qui se fonde ou se développe, proclame ses droits à la souveraineté. Que peut le prétendu gouvernement fédéral en pareille organisation ?
Il existe une capitale fédérale, un président fédéral, un ministère et un parlement fédéraux. Mais, dans la loi comme dans le fait, tout cela ne représente rien
autre chose que vains mots. Sentiments profonds et intérêts matériels ne se groupent qu'autour des gouvernements locaux. Dans toutes les républiques de l'Amérique espagnole, le gouvernement fédéral ne devient une réalité que le jour où quelque homme de tète ou de main en fait sa chose personnelle et, à défaut des intérêts de la communauté, organise la fédération pour le service de ses propres intérêts. C'est ainsi que, depuis trente ans, le Mexique est personnifié dans son président Porfirio Diaz : pareillement, durant vingt années, le Venezuela ne fut que Guzman Blanco, le « Regenerador », le w Pacificador », r « Illustrissime Américain ».
Beaux titres! noble rôle! et revenus appréciables! Car, à défaut d'autorité réelle, le Président fédéral dispose d'un budget. Pour couvrir les dépenses fédérales, il a quelques impôts ; il a surtout les revenus des douanes, revenus liquides et bien assurés, faciles à contrôler, affermer, développer et mettre en sûreté. Bon an mal an, cinquante millions d'or passent entre les mains du Président vénézuélien. Il est admis qu'au passage, quelques-uns lui doivent rester. Le Président dispose en outre de la signature fédérale pour les emprunts en Europe, pour les traités de commerce, pour les concessions de mines, de chemins de fer, de forêts, de privilèges ou de monopoles. Il est admis encore que les étrangers que le Président accueille peuvent lui témoigner leur reconnaissance. A gérer les affaires du Venezuela, 1' « Illustrissisme Amérilicain » fit une fortune énorme.
On comprend que tous les « patriotes » visent à servir ainsi la « cause nationale » (ce sont là termes habituels dans les journaux et discours vénézuéliens : il faut les bien entendre). Il n'est pas de « docteur es lois », frais émoulu de l'Université de Caracas, qui, rentré dans sa ville natale, ne songe à revenir au Capitole de Guzman Blanco par la voie la plus rapide et la plus ordinaire, par la « révolution ».
Nous appliquons bien à tort ce mot européen de révolution à un procédé tout américain.
En réalité, ce moyen de parvenir tout spécial à l'Amérique espagnole n'a rien de commun avec nos révolutions européennes. En Europe, une révolution est chose grave, rare, insolite, presque monstrueuse et, dans l'estime des honnêtes gens, blâmable : nous autres Français, nous jouissons d'une réputation déplorable pour avoir, au cours d'un long siècle, traversé quatre ou cinq révolutions. Depuis 1815, le Venezuela en est à sa cent quatrième (c'est lord Lansdowne qui, par les archives du Foreign Office, a établi ce chilTre précis) et, loin d'être blâmé, le Venezuela est au contraire admiré par toute l'Amérique espagnole, louange pour son respect et son application constante des bonnes méthodes politiques.
Locale ou fédérale, dans toutes les villes ou républiques espagnoles, la révolution n'est, à vrai dire, que le moyen traditionnel, habituel, presque unique et légal, de changer, non la forme immuable, mais le personnel du gouvernement. Nous avons en Europe certains moyens parlementaires pour obtenir ce résul-
tat. Le Vénézuélien estime que la révolution est mieux adaptée à ses mœurs comme à ses traditions. C'est pour lui le procédé le plus rapide, l'instrument le plus commode. En voici le jeu le plus ordinaire.
Rentré dans sa ville natale, dans son « État », le « docteur » se fait une clientèle et une renommée par son éloquence et par son obligeance à servir quelque loge ou quelque confrérie. Il acquiert bientôt la conviction et il donne à ses amis la preuve que le gouvernement local mène l'Etat à la ruine, les citoyens ù la honte, la société aux abîmes. Le « docteur » publie un manifesto et réunit une bande de va-nupieds qui le protégeront contre les couteaux des tyrans. Puis il entre en négociations avec ceux-ci, obtient sa part du pouvoir local et la « révolution » est écartée, ou, mal satisfait de leurs concessions, il leur déclare la guerre et la « révolution » éclate.
De part et d'autre, on recrute dans les plantations voisines quelque bande d'Indiens. On se pille, on met à feu et à sac les biens et domaines du parti opposé. Par sa bravoure dans le conseil et sa prudence dans le combat, notre « docteur » devient « général ». Il finit par l'emporter. Il est maître de son État. Il n'y change rien, sauf qu'il établit désormais « le règne de l'ordre et de l'honnêteté », c'està-dire qu'il gouverne pour son profit et pour le profit de sa bande. La révolution locale est close ; « l'ordre » régnera quelques mois, si le « général » manque de modération, ou quelques années, si le « général » sait faire à chacun sa part Mais, le plus souvent, la révo-
lution fédérale sort de la révolution locale, quand celle-ci est apaisée.
Car le succès met bientôt au cœur de notre général des pensées magnanimes. Il voit dans ses rêves « la Patrie en larmes et en voiles noirs, criant vengeance contre les fils dénaturés qui l'exploitent ou l'oppriment ». Il accourt à cet appel. Il marche sur Caracas, vers la caisse fédérale. En route, il recrute ou renforce son armée de tous les Indiens qu'il enrôle de gré ou de force, en leur pendant au cou quelque vieux fusil et un long machete. Ayant déjà suivi trois ou quatre autres généraux en pareille aventure, les Indiens ont tôt fait de devenir des soldats admirables, qui pillent, tuent, violent, incendient, pour l'honneur et pour le plaisir.
Au passage, afin de remplir sa caisse personnelle et de fournir à la solde des troupes, le général dans chaque ville lève des contributions, des taxes de guerre, des emprunts forcés qui frappent riches et pauvres, nationaux et étrangers, fortune et revenus, amis et ennemis. C'est à peine si Ton fait quelque distinction pour les amis, qui sont parfois épargnés, et pour les étrangers, qui sont toujours ruinés, dépouillés à nu.
De leur côté, les gens de Caracas préparent la défense par les mêmes moyens. Contre le général révolutionnaire, un général gouvernemental est envoyé, qui le plus souvent connaît bien la route, l'ayant faite récemment en sens et qualité contraires. Sans trop| de hâte, les deux généraux prennent contact. On
négocie. Quelquefois Ton s'cnlcnd aux dépens de la caisse fédérale qui indemnise tout le monde, sauf les étrangers. Le plus souvent, on finit par livrer bataille. Les deux partis se proclament victorieux et annoncent leur victoire au monde, en termes homériques :
Le plus sublime triomphe a couronné les efforts de l'héroïsme patriotique. Après sept jours d'exploits surhumains, dans la lutte la plus sanglante et la plus acharnée de notre histoire, six mille héros du droit ont fait mordre la poussière à dix mille mercenaires assassins, soudoyés pour le malheur de la patrie.
Le général Matos et ses partisans peuvent se réjouir de leur œuvre. Dans ces sept jours de combats, ils ont pu repaître leur vue du sang de leurs compatriotes coulant à flot. Trois raille morts et blessés sont les victimes de ces fils dénaturés de notre chère patrie, que partout poursuivra la vision effroyable des veuves et des orphelins qu'a faits la plus criminelle des révolutions*.
En réalité, les deux armées ont pris la fuite dès le premier coup de fusil. Au bout de quelques jours seulement, elles se reforment, un peu au hasard ou suivant les préférences de chacun : une partie des gouvernementaux passe aux révolutionnaires et réciproment. On reprend les négociations, puis la bataille. De fuite en rassemblements, l'une des deux armées finit par annihiler ou par englober l'autre. L'un des deux généraux, abandonné de tout son monde, doit s'enfuir à la côte, dans l'une des Antilles voisines, chez les Hollandais de Curaçao ou chez les Anglais
1. Manifeste du président Castro après la bataille du 18 octobre
de la Trinité : il y attendra le moment favorable et préparera ses chances de reparaître.
Le général victorieux entre à Caracas. Il met la main sur le gouvernement, choisit dans le tas des vieilles constitutions celle qui lui agrée, et la proclame. Si son prédécesseur se disait conservateur, il se déclare libéral, ou inversement; ou, le mot de conservateur sonnant mal aux oreilles depuis plus de trente ans, il invente une nouvelle teinte de libéralisme : bleu, Jaune, azule, amarillo, il est au Venezuela des libéralismes de toutes les teintes. La teinte, d'ailleurs, ne change rien au fond. Les premières mesures du vainqueur sont toujours les mêmes.
Il confisque les biens de tous ceux que leur fortune peut avec quelque profit faire soupçonner de connivence, révolutionnaire ou gouvernementale suivant les cas. Il se fait livrer les revenus des douanes et les dépôts des banques. Il lève sur tous les propriétaires et marchands un emprunt forcé. Les étrangers sont traités comme les nationaux. S'ils refusent, le général se garde de violer leur domicile : il respecte le droit international. Mais il enclôt leurs maisons de sentinelles, qui coupent vivres et communications; au bout de quelques jours, assagi par la famine, Tétran- I ger doit venir à composition et livrer son argent.
Durant les « troubles », les chemins de fer ont été réquisitionnés par les généraux des deux partis pour le service des transports. Ils ont été attaqués et détruits par les deux armées pour Texécution du plan de campagne ou pour la satisfaction que procurent
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toujours les beaux actes de vandalisme. Stations ruinées, rails arrachés, ponts éventrés, matériel brûlé, personnel massacré, à chaque révolution, la société concessionnaire subit des pertes énormes. Anglaise ou allemande, elle fait présenter ses réclamations et sa note par son ambassadeur, et les petits commerçants français, italiens ou belges font aussi réclamer de justes indemnités par leurs représentants. Le général promet de tout examiner et de tout régler « demain ».
Il fait observer pourtant, avec quelque justesse, que, les caisses fédérales étant vides, il ne saurait payer sans un nouvel emprunt. L'Europe fait dabord la sourde oreille, puis, attirée par des promesses de taux usuraires, elle finit par consentir un nouveau prêt. Après vingt expériences, cette bonne Europe a toujours la naïveté de croire qu'elle trouvera quelque jour un moyen de rentrer dans son argent. L'emprunt est signé. Les fonds sont versés. Le règlement des réclamations étrangères va commencer. Mais voici qu'un « docteur » s'est proclamé « général » en une lointaine province. Et voici qu'il marche sur la capitale. Il arrive, brûlant et pillant tout ce que les autres ont laissé debout. Il est vainqueur. Le maître de Caracas s'enfuit avec les fonds disponibles... Et la comédie recommence.
En 1896, les Allemands prêtaient cinquante millions de bolivars (francs) au « général » Grespo, pour régler
toutes les affaires, indemnités, garanties, etc., du raihvay Caracas- Valencia et pour étendre cette ligne ferrée jusqu'à Santa-Lucia : la Disconto-Gesellschaft offrait au Venezuela les conditions relativement avantageuses que nous avons dites. Mais, dès 1897, le successeur de Crespo (la transmission des pouvoirs se fit, cette fois-là, sans révolution), le « général » Andrade violait tous les engagements signés, suspendait le paiement des intérêts échus et, par tous les moyens, empêchait l'exploitation et la prolongation de la ligne allemande.
Il faut noter que la Disconto-Gesellschaft n'avait pas encore eu le temps d'écouler sur les différentes Bourses ses titres vénézuéliens; le public désormais les refusant, elle dut garder en portefeuille ce stock improductif. Il faut noter aussi que, dans les comptes de la Disconto-Gesellschaft pourvue de capitaux médiocres, cinquante millions sont un gros chiffre. Deux croiseurs allemands, Falke et Vineta, firent leur apparition dans les eaux vénézuéliennes. De menus incidents venaient aigrir la dispute : à Pucrto- Cabello, des marins allemands étaient emprisonnés sans le moindre grief; à Caracas, les tribunaux acquittaient un débiteur vénézuélien qui, pour régler sa dette, avait tué son créancier allemand.
Crise plus grave : toute une série de « patriotes » se levaient contre Andrade. Après le général Hernandez, on voyait apparaître les généraux Ramon Guerra, Ignacio Pulido, Juan Pietri. Le chemin de fer allemand, réquisitionné et coupé, ne fonctionnait
plus que pour le service du gouvernement, aux frais des actionnaires. La Disconto-Gesellschaft dut intervenir et fournir des fonds en secret. Guillaume II patientait encore. Il espérait intimider Andrade ou traiter avec Tun de ses adversaires. Survint le « général » Castro.
En mai 1899, Cipriano Castro dit le Mégot, el Cabito, descend des Andes avec une armée de montagnards qui fait scandale, môme après les quatorze révolutions que le pays a vues défiler depuis Guzman Blanco. Castro, pillant et taxant tout à loisir, met six mois pour opérer sa marche triomphante. Vers le milieu d'octobre, il est à quelques lieues de Caracas. Andrade lui offre alors de quitter la place et, moyennant 300 000 bolivars, de livrer tous les meubles et insignes du gouvernement. Castro, mal conseillé, refuse. Andrade alors déménage en hâte le Capitole et met en sûreté non seulement les caisses, mais (ce qui d'ordinaire ne se doit point faire) les meubles et papiers fédéraux. Castro n'arrive que pour trouver le palais vide : il lui faut racheter, pièce à pièce, le mobilier et l'outillage gouvernemental; Andrade touche ainsi les 300 000 bolivars qu'il désirait.
Le « Mégot » s'installe. C'est un métis indien, d'une taille minuscule, d'une laideur étrange, et dont la voix terrible fait merveille dans la dispute. Mais sa bravoure n'est point exemplaire : une secousse de tremblement de terre l'affole et le fait se casser la jambe en fuyant par la fenêtre. Il a besoin d'un vaillant ami : il tire de prison le « général » Hernandez,
l'Infirme, et Mocho, et lui donne le ministère le plus productif, les Travaux publics. Mais, après une semaine de fidélité, Hernandez reprend la campag'ne, et, pour défendre Caracas, Castro doit y appeler une armée d'Indiens tout à fait sauvages.
L'hiver de 1899-1900 se passe en assassinats, beuveries et ripailles. Au printemps, Hernandez est battu. En juin 1900, il est arrêté ou acheté. Mais, à court d'argent, Castro persécute un ancien ministre des Finances, M. Matos, qui possède une fortune très grande et qui, dans les banques vénézuéliennes, représente, dit-on, les capitaux européens. Matos s'enfuit de Caracas et vient en Europe demander à ses commanditaires les moyens et les armes d'une nouvelle révolution.
Castro s'est créé d'autres embarras par son intervention dans les affaires colombiennes. Libéral, il conspire contre le gouvernement conservateur de la république voisine. La guerre étrangère vient se joindre à la guerre civile. De septembre 1900 à janvier 1902, deux expéditions vénézuéliennes échouent contre la Colombie et quatre « généraux » surgissent dans les provinces : ils sont abattus par les Indiens de Castro.
Au début de 1901, Castro veut se donner l'investiture légitime. Il fait voter la onzième constitution fédérale qui rétablit les vingt États de l'ancienne république, au lieu des six États agglomérés par les « centralistes ». Castro n'a pris les armes contre Andrade que précisément pour l'empêcher de rétablir
cette ancienne division : Andrade se posait en décentralisateur; Castro en son manifeste déclara se lever pour empêcher cette « vivisection » de la patrie. Mais Castro vainqueur a changé d'opinion : il est plus facile d'exploiter et d'opprimer vingt petits Etats anémiques que six grands Etats presque adultes. En avril 1901, Castro est, dans les formes régulières, élu président fédéral.
Les affaires reprennent. Les douanes sont en hausse, L'Europe vient alors présenter ses comptes L'Allemagne surtout semble pressée de revoir son argent : c'est l'heure où, dans tout l'Empire, les faillites se succèdent; les banques, l'une après l'autre, jonchent le marché allemand de leurs protêts ou de leurs bilans. Castro ne semble pas enclin à payer de bonne grâce. Il est d'ailleurs en nouvel embarras : son plus fidèle partisan, ayant reçu l'administration des douanes de la Guaïra, s'enfuit en emportant la caisse. L'Allemagne insiste. Castro s'excuse. Alors iMatos reparaît.
Il est allé en Europe armer un mystérieux corsaire, le Ban Bigh, qui, suivant les longitudes, change de nationalité et qui, parti de Saint-Nazaire sous pavillon belge ou danois, arrive dans la mer des Antilles sous pavillon anglais ou colombien. La révolution est proclamée sur toute la côte vénézuélienne et dans l'Orénoque. La capitale de la Trinité anglaise, Port of Spain, devient le refuge et l'appui de Matos. Mais trop riche pour exposer sa précieuse personne, le « docteur » Matos ne devient pas un « général »
très actif : il dirig-e de loin le mouvement. L'année 1902 se passe en batailles. Il est visible que l'Angleterre et l'Allemagne ont mis leur espoir et leurs complaisances en Matos. Il n'est pas douteux que la révolution reçoive d'Europe armes et subsides. Faute de bravoure personnelle et d'audace, Matos est vaincu. Castro vient à bout de tous les généraux soulevés. Le 18 octobre 1902, il gagne à la Victoria une victoire presque définitive.
Alors, l'empereur Guillaume prend la chose en mains. Il obtient, par le roi son oncle, le concours de la flotte anglaise. Il fait bloquer les côtes vénézuéliennes, bombarder Puerto Caballo, couler une partie de la flottille fédérale et confisquer les douanes. Il menace de débarquer un corps de troupes qui montera vers Caracas. Ces mesures violentes et tapageuses devaient, en l'esprit de leur auteur, amener Castro à résipiscence et lui faire accepter ce que jadis le même empereur, par des moyens analogues, imposa aux malheureux Grecs : le contrôle international des finances vénézuéliennes.
Assurément ce contrôle ferait les affaires de tout le monde et du Venezuela. Au lieu de passer de général en général, si les jeunes finances de la République restaient entre les mains habiles d'une Commission permanente et sous l'intègre surveillance de financiers étrangers, elles ne pourraient que gagner en vertu et en réputation. Leur bonne renommée leur vaudrait soudain un crédit illimité il n'est pas de spéculateur qui ne voulût avec cette
garantie ponter sur le Venezuela. En quelques années, la dette flottante serait éteinte, la dette consolidée serait pourvue d'un service régulier et la rente vénézuélienne au pair rendrait possible, à des conditions avantageuses, tous les nouveaux emprunts qui permettraient d'achever l'outillage national.
Pour ces diverses opérations, le moment actuel serait d'autant plus favorable que l'Europe inquiète cherche partout des terres à coton. Les États-Unis fournissaient jusqu'ici nos usines de cette denrée première. Mais désormais, construisant filatures et tissages, les Yankees proclament leur intention de travailler eux-mêmes leur récolte et de ne plus vendre au monde que fils et cotonnades, au lieu decoton brut. En France et en Angleterre, filateurs et tisseurs se préoccupent aujourd'hui de développer la culture du coton dans les colonies africaines. C'est l'un de ces retours ironiques de la politique coloniale. Nous avons « fait » des colonies à seule fin de les enclore de tarifs et de les réserver aux manufactures de nos cotonniers. Aujourd'hui nous allons faire des colonies nouvelles pour assurer à nos cotonniers leur matière première.
Bien mieux que les colonies africaines, le bassin de rOrénoque, aménagé, remplacerait pour l'Europe les terres du Mississipi que désormais les cotonniers yankees se réservent. On mesure aisément les bénéfices pécuniaires que le Venezuela retirerait de cette combinaison.
Ajoutez le bénéfice politique, qui suivrait proba-
blemenl rétablissement d'un contrôle financier. La caisse des douanes fédérales n'étant plus à la merci d un coup de main, bien des « généraux » sentiraient tomber soudain leurs grands élans de patriotisme et, maîtres dans leur État, ne prendraient plus, au moindre prétexte, la route de Caracas. Autour do cette Commission financière, organisme permanent et vital, il se pourrait que l'unité vénézuélienne arrivât lentement et légalement à se faire.
Après le Venezuela, c'est l'Allemagne qui récolterait les plus grands bénéfices. Par l'exemple de la Grèce, nous voyons l'effet immédiat du contrôle sur les cours des Bourses : la Grèce vaincue, envahie par le Turc, a trouvé de l'argent à 3 p. 100. L'emprunt vénézuélien, que la Disconto-Gesellschaft doit maintenant garder en son portefeuille, serait au pair avant un mois, ferait prime avant deux : combien de placements à 5 p. 100 le rentier européen peut-il espérer avec de telles garanties ? Achetés par la Disconto au type de 80 francs, ces titres seraient émis par elle au type de 102 ou 105 francs; cette honnête commission de 25 à 30 p. 100 dédommagerait la Disconlo de sa longue attente.
L'industrie et le commerce allemands pourraient alors reprendre leur œuvre vénézuélienne et, derrière la Disconto, pousser la mise en valeur de cet Eldorado, exécuter les plans de leurs enquêteurs, achever cette '< conquête pacifique ». Les Allemands ont déjà sur place tout un personnel d'ingénieurs, de courtiers, de prospcclears et de commissionnaires. Les statis-
liiiucs officielles cliilTreiiL à un millier le nombre des Allemands établis au Venezuela; c'est peu; la France V a cinq ou six mille nationaux, Pyrénéens, Corses et Juifs oranais. Mais un autre millier d'Allemands circule d'États en États ou continue à Caracas l'inventaire des richesses et possibilités de ce pays.
Pour nous, Français, l'établissement de ce contrôle international aurait des bénéfices moindres, mais non moins sûrs. Le Venezuela a des dettes envers iKius : le contrôle nous en assurerait les coupons réi^uliers. Les grandes villes vénézuéliennes préfèrent nos articles et modes de Paris : le contrôle assurerait aux traites de nos commerçants un cours de monnaie toujours fixe. En toute cette affaire vénézuélienne, les- Bordelais ont marché d'accord avec les Allemands.
Outre ces intérêts particuliers, n'oublions pas que notre intérêt le plus général est que chaque peuple, en ce monde, fasse ses affaires et gagne le plus d'argent possible : nous ne pouvons avoir que des clients riches et tous les peuples riches sont nos clients. Considérons surtout qu'une Allemagne, déçue en ses projets mondiaux, réduite aux expédients, deviendrait en Europe une voisine dangereuse. Pour le bien du Venezuela et pour la tranquillité du monde, souhaitons qu'au plus tôt le contrôle soit établi.
Ce contrôle, M. Matos, dit-on, l'avait promis. Cette promesse assurait aux révolutionnaires l'appui moral et matériel de l'Allemagne et de l'Angleterre. Mais M. Matos est un financier qui, lui aussi, ne pouvait que gagner à ce contrôle . Le « général »
Castro, qui n'avait pas les mêmes raisons, s'est toujours refusé aux mêmes promesses. Sa conscience et son rôle de « patriote » ne sauraient s'accommoder d'un contrôle étrang-er. Ni les menaces ni les brutalités de l'empereur Guillaume n'ont ébranlé ce patriotisme. Que les Allemands bombardent les côtes et coulent la flotte, qu'importe ! Dans son aire de Caracas, Castro sait bien que la doctrine de Monroë et les Etats-Unis empêcheront toujours les Européens de prendre pied sur la terre vénézuélienne.
Pour se gagner par ailleurs la bienveillance des Etats-Unis, Castro leur a offert d'abord ce qu'il refusait à l'Europe. A son instigation, un syndicat de financiers et de politiques américains — et la présence du sénateur Hanna dans ce groupe est significative — a proposé au gouvernement de Washington de rembourser toutes les créances européennes du Venezuela et d'unifier la dette vénézuélienne sous la garantie et le contrôle américains. M. Roosevelt ayant refusé cette première offre, c'est encore vers les États-Unis que Castro tourna ses offres d'arbitrage acceptées par l'Allemagne et l'Angleterre. Du même geste indifférent, M. Roosevelt a renvoyé les parties à La Haye.
Que recouvre dans le fond cette indifférence apparente ? Longtemps les Yankees ont ignoré le Venezuela. Un ancien ministre américain à Caracas, M. Scruggs, rapporte là-dessus quelques souvenirs plaisants. En décembre 1892, on discutait au congrès de Washington les crédits de la représentation diplo-
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matiquc dans rAmcriquc espagnole. Un dépiilé proposa de réunir les lég-alions américaines du Guatemala et du Venezuela, pensant que les deux pays étaient limitrophes. Un autre voulut réunir les légations de l'Equateur, du Pérou et du VénézAiéla, en disant que les capitales étaient voisines. Un troisième, perdant patience, finit par demander : « Riais où donc est-il au juste, votre Venezuela? » En cette môme année 1892 le ministre américain recevait à Caracas une demande de renseignements « sur le meilleur port vénézuélien à la côte Pacifique et sur le fret à travers l'isthme de Panama ' ».
Longtemps entre l'Amérique du Sud et laltcntion des Yankees, Cuba a interposé comme un écran opaque : les Yankees ne pouvaient rien voir au delà de Cuba. Mais depuis quelques années, la délivrance de Cuba leur a soudainement dégagé l'horizon. Les consuls anglais signalent les efforts et les projets américains sur le Venezuela. En ce pays, pour la réalisation dernière de ses ambitions, l'Allemagne aurait tort d'escompter encore l'indifférence ou l'ignorance américaines. Quelque jour nous assisterons à la conclusion de cette histoire vénézuélo-allemande, mais c'est là un nouveau chapitre qu'il faudra intituler : le Venezuela et les Étais-Unis.