‹ La France et Guillaume IIChapitre 18 sur 30 · IS'.)S · texte numérisé non relu

IS'.)S

Au LoLal, comme on voit, durant la dernière décade, 'est plus de six cents sociétés au capital nominal de 300 ou 1 400 millions, que l'Allemagne des métaux t de la houille a formées, et l'on voit aussi combien 3 mouvement s'accéléra dans la seconde moitié de ette période.

Pour toutes les autres industries allemandes, il en ut de même. Si l'année 1897 marque dans l'industrie lectrique un véritable coup de folie, le bâtiment (rend sa revanche en 1898 : il faut loger la mainl'œuvre attirée des campagnes; des cités entières urgissent aux portes et dans les faubourgs des villes mciennes.

La paisible Allemagne du Sud elle-même, loin des grands Pays Noirs de la Silésie, de la Saxe et du ^hin, crée pour ses usines électriques des centres )uvricrs : aux portes de Munich, à Hollriegclsgereut, )Our l'exploitation des forces de l'Isar, une ville se construit en un an. En 1899, c'est la crise des tissus jui amène une autre épidémie mortelle sur les ociétés textiles.

Bref on estime à 1 262 le nombre des sociétés de outes sortes, fondées par l'industrie allemande de [890 à 1900. Avant la crise actuelle, leur capital lominal dépassait 3 milliards nOO millions de francs, ît dans ces chilïres ne figurent pas les émissions Durement financières.

Suivant le mot d'un consul anglais, l'Empire allenand, qui jadis était une société d'États, devint un État en sociétés. Or cette transformation n'allait pas

sans de grands risques. Calculant de moins en moins le rendement exact et le bénéfice net de leurs opérations, ces sociétés ne cherchèrent encore davantage qu'à faire toujours plus grand. L'excès de leurs demandes fit aussitôt monter le prix des matières premières et surtout le taux des salaires.

En 1899, l'Allemagne connut la disette de la houille et de la main-d'œuvre. Il fallut se procurer à grands frais des ouvriers inexpérimentés et des matières premières de qualité médiocre. Même dans l'Allemagne orientale, dans les provinces agricoles du royaume de Prusse, où pourtant l'industrie moins intense possède à proximité l'inépuisable réservoir de la main-d'œuvre polonaise, notre consul de Dantzig écrivait à la fin de son rapport sur l'année 1900 : « Pour terminer, la présente étude me semble suggérer une dernière réflexion, c'est que la maind'œuvre, qui passe pour être si bon marché en Allemagne, devient en réalité aussi chère qu'en France : le jour n'est pas loin où, dans les duels économiques du monde moderne, les armes seront partout parfaitement égales '. »

Les profits des sociétés industrielles en furent diminués d'autant. Car elles ne purent augmenter leurs prix de vente, au fur et à mesure de leurs dépenses augmentées; tout au contraire : l'excès de leur production, qui les forçait de vendre leurs stocks sans cesse renouvelés, fit partout tomber les prix.

1. Rapports commerciaux, n" 62 ; cf., là-dessus, de Rousiers, //ambourg et l'Allemagne, p. 83.

On vendit de moins en moins cher, à mesure même que les frais de production continuaient de s'élever. Il arriva bientôt qu'entre ces deux progressions contradictoires, le bénéfice, mangé des deux côtés à la fois, disparut ou devint presque insignifiant.

Ces sociétés industrielles ont en outre, par tous les pays, les mêmes inconvénients. Habiles encore à fabriquer, elles sont toujours malhabiles aux vente et placement de leurs marchandises. Trop éloignés, en effet, du marché et de la clientèle pour mesurer en temps utile les motifs de ralentissement ou les causes de ruine, leurs directeurs et administrateurs n'aperçoivent jamais que trop tard les circonstances changées du commerce mondial.

Or, brusquement, le commerce mondial vint à changer. L'Allemagne de 1894, qui proclamait son amour de la paix, avait élevé sa fortune sur la paix et elle mettait son avenir dans un univers pacifique. Coup sur coup, les affaires Cretoise et cubaine, puis les troubles de Chine, puis la guerre du Transvaal ferment les marchés lointains, où l'industrie allemande espérait ses plus grands débouchés, et resserrent par contre-coup les marchés d'Europe, le marché anglais surtout, qui pour l'Allemagne était le correspondant le plus actif et le plus sûr débiteur.

De nouvelles baisses surviennent donc dans les prix de vente afin d'écouler, coûte que coûte, les stocks invendables. Et une nouvelle hausse dans le prix des matières premières est amenée par les droits dont l'Angleterre frappe ses houilles à l'exportation.

Les affaires ne pouvaient plus longtemps aller ainsi Les signes précurseurs de la crise apparaissaient à de bons juges dès la fin de 1898 : « Nous ne vivons que sur le crédit », disait déjà la Gazelle de Francfort. Mais les financiers et, amenée par eux, leur grosse et petite clientèle ne s'arrêtèrent pas en leurs spéculations. Les prophètes optimistes annonçaient, avec le règlement prochain de toutes ces querelles turque, américaine, africaine, chinoise, etc., un nouvel et plus merveilleux essor,

L'Afrique du Sud pacifiée allait, disait-on, rouvrir ses mines aux machines allemandes, ses villes et ses fermes aux mobiliers peu coûteux, à la camelote, aux ustensiles, aux mille produits germaniques. La Chine ouverte serait un autre marché sans limites. On spécula sur l'attente de la paix anglo-boer et l'on spécula sur l'attente du règlement chinois, avec d'autant plus de hardiesse que la nation respectueuse croyait trouver dans les paroles et la conduite de son Empereur un encouragement à ses rêves.

Oublieux de Son télégramme à Kruger, s'il semblait maintenant désirer la disparition des républiques hollandaises, c'est, disait-on, que le triomphe de l'Angleterre servirait en réalité les intérêts de Son peuple. Il devinait qu'une Afrique du Sud aux mains des Anglais aurait une puissance d'absorption bien plus grande, des provisions de ca])ilaux ou de crédit

CRISE ALLEMAMuC IS'Î

bien plus sûres, clontrAlUMiiagnc serait la première à profiler : c'est aux usines allemandes qu'irait, en fin de compte, le bénéfice des mines dor. De même pour la Chine : la sollicitude impériale, témoignée à grands fracas par des discours et par des actes, tourna vers le Chantoung- et vers le commerce chinois l'attention et les espoirs de tous...

Les financiers disaient au début de 1900 qu'il suffisait de quelque patience et de quelque crédit : la paix rétablie partout allait restaurer toutes les aflaires et, pour les spéculateurs avisés, cette stagnation momentanée était même Iheure la plus favorable pour entrer enjeu, à la veille d'une reprise éclatante.

Le gouvernement impérial, sans le savoir, avait d'ailleurs donné comme une prime aux spéculateurs les moins honnêtes par sa Loi des Bourses, son Boersengesctz, de 1896. Celte loi vertueuse avait eu pour but de réduire la spéculation, en interdisant au public les affaires à terme et en ne les permettant qu'aux seuls gens du métier, aux courtiers officiellement patentés et inscrits sur les registres des Bourses. Seuls, ces agents officiels de la spéculation pourraient légalement y prendre part : les opérations financières, pour les particuliers, seraient désormais considérées comme simples atïaires de jeu, exemptes par conséquent de toute sanction et répression légales.

La Loi des Bourses n'empêcha nullement les spéculateurs honnêtes et hardis de poursuivre leurs alVaires à terme, même sans immatriculalion aux registres

officiels : en ce monde des Bourses, la parole d'un honnête homme a toujours été plus appréciée qu'une sanction légale. Mais les timides et les coquins trouvèrent dans cette loi un nouveau motif à risquer leur argent ou celui des autres, en se réservant d'invoquer ensuite le Boersengesetz et l'exception de jeu, si la chance ne répondait pas à leurs prévisions. La spéculation ne fit donc que redoubler.

L'industrie continuait d'offrir des taux énormes et des dividendes merveilleux. Les industries électrique et chimique, surtout, par leurs méthodes scientifiques et leurs multiples applications, attiraient la faveur de ce public allemand, toujours curieux de science prestidigitatrice. Avec empressement, les petits-fils des vieux alchimistes confièrent toute leur fortune aux chimistes et aux électriciens, qui devaient la décupler par leurs mystérieuses transmutations de toutes choses en or.

Cette spéculation scientifique enrôla peu à peu dans les alïaires les plus hasardées les hommes les plus instruits, les esprits les plus sages, les financiers les plus sceptiques. Les anciennes banques, honneur et force de la vieille Allemagne, rivalisèrent avec les comptoirs récents et les prêteurs à la petite semaine : elles fournirent, sans compter, à tous les emprunts des électriciens. Capital social, fonds de réserve, dépôts et comptes courants, tout passait des coffres-forts des banquiers aux usines insatiables. Le seul mot éleclrîcîlé ouvrait un crédit.

Et, sans le vouloir encore, le gouvernement impé-

rial activa cette course à la ruine par la discussion des futurs traités de commerce.

Les traités, signés par l'Allemagne en 1892, allaient arriver à échéance au cours de Tannée 1903. Tous les industriels et commerçants de l'Empire s'accordaient k vanter les effets du régime économique qu'avaient installé ces traités fort libéraux : c'est assurément ce régime qui permit la réussite de l'expansion mondiale. Mais tous les possesseurs et cultivateurs de la terre s'accordaient aussi à dénigrer ce régime, qui permettait à l'Allemagne industrielle d'acheter ses vivres au dehors. Le puissant parti des agrariens réclama l'abrogation de ces traités pour un retour à la politique protectionniste. Favorisés du pouvoir, il était probable qu'en 1903 les agrariens auraient gain de cause, ou du moins obtiendraient quelques grandes satisfactions.

Voici donc venir l'échéance, qui peut-être changerait les conditions du commerce. Avant celle échéance ruineuse, on voulut se hâter vers les affaires qui prospéraient encore : spéculons aujourd'hui ! vivons la grande vie d'affaires I il ne sera plus temps demain; il faudra reprendre le tran-tran de la petite vie agricole et bourgeoise!

On spécula. Toute l'Allemagne spécula. L'Empereur et l'Impératrice spéculaient, et même perdaient une partie de leur avoir. Mais un événement soudain, inattendu, se mit à la traverse de ces « idées du dimanche », Sonnlagsideen, comme on dit outre- Rhin. Après la grande semaine d'expansion mon-

diale (1892-1809), la fin de 1900 ramena le fûcheux lundi de la concurrence et de la surproduction américaines.

Les États-Unis figurent parmi les quatre grande clients et fournisseurs de rAllemagne, auprès de l'Angleterre, de rAutriche-Hongrie et de la Russie. Leurs importations dans l'Empire n'ont pas cesse de croître en ces dix années dernières. Par contre, leurs achats de produits allemands, après avoir beaucoup monté, restaient stationnaires depuis l'installation des tarifs Mac-Kinley et Dingley. Mais grâce à leur nombreuse population d'origine allemande (on estime à cinq ou six millions pour le moins le nombre des Allemands émigrés là-bas), les États-Unis semblaient devoir longtemps encore maintenir cette moyenne de leurs achats, car les émigrés ou fils d'émigrés allemands demeurent fidèles aux goûts et habitudes de la mère-patrie et, gardant le sentiment et la fierté de leur origine, restent volontiers les acheteurs et les distributeurs des produits nationauxt

Mais voici qu'en 1900 les États-Unis ont achevé la mise en œuvre de leurs mines et houillères, la construction de leurs usines, l'organisation de leurs trusts et, pour une part, la fourniture de leur propre marché. Les industriels américains ont maintenant des marchandises à revendre. Ils peuvent et ils veulent les écouler à très bas prix, d'abord comme moyens de réclame pour se faire connaître dans le monde, ensuite comme un surplus qui n'a plus de valeur pour eux et duquel ils n'attendent j)lus aucun

béiiérice : les profits, qu'ils ont réalisés à l'abri des tarifs sur le territoire de l'Union, leur permcllent de vendre ce surplus à perte.

L'Allemagne voit donc arriver chez elle, comme chez tous ses clients de l'Europe et du monde, les articles américains, qui sont exactement du genre, du type, souvent du modèle même de l'article allemand. Contre les prix américains, la concurrence est impossible. Il se trouve d'ailleurs que l'Allemagne elle-même a servi les attaques de cet ennemi. Car les compagnies maritimes allemandes, trop bien outillées pour le service de la seule production nationale, sont partout en quête de fret, et leurs transatlantiques surtout manquent en Amérique d'un fret de retour. Al'envi, elles abaissèrent donc leurs tarifs afin d'accaparer le transport de ces produits américains. Ainsi les subventions, que l'Empire octroie si libéralement à ces compagnies allemandes, servirent, en dernière analyse, à l'invasion américaine '.

En 1900, cette invasion américaine n'était point encore une réelle calamité. Mais les journaux, dans tout l'Empire, en étaient pleins, et le public s'en alar-

1. Le Syndicat des Houilles, dans son compte rendu de 1901, se plaint un peu du rôle ainsi joué par la marine allemande : « Les importations de charbons américains dans le port de Hambourg ont, contre toute attente et à la faveur de frets peu élevés, passé de 4 499 tonnes en 1900 à 14 070 tonnes en 1901. Il s'agit, pour la plus grande partie, d'anthracite dont la qualité parait avoir en général satisfait les consommateurs. Les inîportations totales de charbons américains en Allemagne ont passé de 10 756 tonnes en 1900 à 48 001 tonnes en 1901. Une grande partie de ce tonnage a été apportée par nos Compagnies transatlantiques, à défaut de fret de retour suffisant. »

mail, et la confiance, que tous avaient eue dans les placements industriels, dcAcnail chancelante. Lancées dans leurs spéculations et n'apercevant pas le bout de cette trop longue course, les banques allemandes étaient comme une volée de bicyclistes qu'en plaine la vitesse acquise et l'émulation soutiennent, et dont la rapidité même maintient, seule, l'équilibre; tant que dure la plaine, tous poursuivent l'efTort; vienne la moindre montée : une partie de la bande sera vite hors d'haleine.

Devant la concurrence américaine à franchir, plus d'une banque se sentit à bout. Les plus solides ou les plus entêtées aperçurent, en outre, derrière ce premier obstacle américain, le mur protectionniste que les agrariens travaillaient à élever et dont la hauteur et la raideur dépassaient les craintes des plus pessimistes : en 1904, si les agrariens menaient leur œuvre à bonne fin (et tout semble dans l'attitude du Gouvernement leur présager la réussite), les entreprises industrielles viendraient se briser contre ce mur infranchissable... Une première banque mit pied à terre, déposa son bilan ou tomba. Une autre suivit, entraînée par le contact ou par rexem|)le. Une troisième, qui survint dans cet imbroglio, fit la culbute. Puis une quatrième, puis toute la bande dut s'arrêter ou même redescendre la pente.

L'année 1901, écrit le consul anglais de Francfort*, n'a été qu'une suite de catastrophes financières dont voici les principales :

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