MOUVEMENT DES MARIAGES DE 1800 A
a) Nombres absolus et relatifs. — Le nombre total des mariages s'est élevé, dans cette période, à 12,509,701. C'est une moyenne annuelle de 249,069, soit 1 pour 127 habitants. A quelques rares exceptions près , le nombre absolu des mariages par année n'a pas cessé de s'accroître dans ces 50 années. L'accroissement total peut être évalué à 35 p. 100 du nombre primitif. Les variations de leur rapport à la population^ dans le même intervalle, ont été très -faibles. On constate notamment, en comparant les deux périodes quinquennales extrêmes (1800-1805 et 1845-1850), qu'il n'y a pas eu, de l'une à l'autre, un mariage de plus pour 1,000 habitants. On remarque, toutefois, que le nombre relatif des mariages s'est notablement élevé au-dessus de la moyenne à deux époques caractéristiques. La première, qui embrasse les années 1811 à 1815, a été marquée par une guerre continue et deux invasions; pendant la seconde (1841-1845), au contraire, la paix a été profonde. Ainsi, deux causes entièrement opposées ont conduit, ici, à des effets entièrement semblables: de 1811 à 1815, la conscription, à laquelle le mariage seul permettait de se soustraire; en 1840-1845, une prospérité générale très-marquée. En 1813, les exigences de la conscription furent telles, que l'on vit les mariages presque doubler. Le rapport à la population s'éleva, cette année, à 1 sur 77, soit 1 personne se mariant sur 33 habitants de tout sexe et de tout âge, proportion énorme, si l'on songe que le rapport moyen est de 1 sur 63, et qu'il ne s'élève à 1 sur 60 que dans les années les plus favorisées.
Les mariages ont diminué à partir de 1846; mais c'est en 1847 qu*ils sont descendus au chiffre le plus bas de la période (1 sur 142 habitants). Cette diminution s'explique suffisamment par le haut prix des subsistances. — Il est assez remarquable que, malgré la profonde perturbation industrielle qui a suivi la révolution de Février, le rapport des mariages ait atteint , en 1848, un de sesthiffres les plus élevés (1 sur 121 habitants). Deux circonstances favorables paraissent avoir conjuré, à ce point de vue, Teflet de la crise économique: 1^ l'abondance exceptionndie de 1848 succédant à 18 mois de cherté; 2^ la mortalité extraordinaire de 1847. Nous avons déjà dit, sur ce dernier point, que les années qui succèdent à des mortalités exceptionnelles sont toujours témoins d'un nombre inusité de mariages. Ainsi, après 1832, année de choléra , leur rapport à la population est monté de 1 sur 136 (en 1832) à 1 sur 125 ; après 1847, de 1 sur 142 à 1 sur 121; après le choléra de 1849, de 1 sur 128 à 1 sur 120.
b) Mariages par état civil de iS06 à i850. — D'après une moyenne calculée pour la période 1806 à 1850, sur 100 mariages, on en compte 82.81 contractés par des garçons et des filles; 3.95 entre des garçons et des veuves; 9.82 entre des veuHs et des filles, et 3.42 entre des veufs et des veuves. Ainsi les roaiûages contractés en premières noces sont généralement cinq fois plus nombreux que l'ensemble des autres mariages. Voici, par périodes de cinq ans, les proportions exactes :
La moyenne générale est de 4.81. On voit que les mariages en premières noces se sont assez sensiblement accrus pendant la durée de la période. Ce résultat nous parait devoir être attribué au nombre croissant des jeunes gens arrivés à l'âge do mariage; en d'autres termes, à rallongement de la durée moyenne de la vie.
Si Ton examine, pour chaque sexe séparément, le nombre des premiers mariages (entre garçons et filles) et des seconds (entre garçons et veuves, filles et veufs, veufs et veuves), on trouve, en ce qui concerne le sexe masculin, que les premiers ont été, de 1806 à 1850, dans le rapport de 86.76, et les seconds, de 13.24 p. 100; pour le sexe féminin, de 92.63 et 7.37. Ainsi, pour 86.76 hommes se mariant pour la première fois, il y en a 13.24 qui se remarient. Ces rapports varient selon les périodes. Par la raison indiquée plus haut, celui des mariages de garçons a atteint son maximum de 1811 à 1815. En ce qui concerne le sexe féminin, on constate que la proportion des mariages nouveaux est beaucoup plus faible. En général , pour 92.63 mariages de filles , on n'en compte que 7.37 qui soient contractés par des veuves; ce qui revient à dire que, pour 92.63 qui se marient, 7.37 seulement se remarient; soit un nouveau mariage pour 12.57. L'observation relative à l'influence des années d'épidémie s'applique également au sexe féminin. La tendance de chaque sexe à se remarier est clairement indiquée ^ ce fait que, pour 6.55 hommes se mariant, il en est 1 qui convole en secondes noces; pour la femme, la proportion est de 1 pour 12.57. La femme se remarie donc deux fois moins que l'homme; on pourrait même dire quatre fois moins, tonte population comptant généralement deux fois plus de veuves que de veufs. Cette différence est d'autant plus remarquable, que, l'homme se mariant plus tard que la femme et ayant une moifidre longévité, il y a plus de femmes survivant à leurs maris que de maris à leurs femmes.
c) Durée moyenne des mariages. — Lorsque le nombre annuel des mariages varie dans des limites assez faibles pour qu'on puisse le considérer comme à peu près constant pendant une longue période, on pourrait, en multipliant ce nombre par la durée moyenne des mariages, si on la connaissait, obtenir celui des couples mariés qui existent à un moment donné. Réciproquement, cette durée moyenne se déduit de la connaissance du nombre des couples existants, divisé par celui des mariages célébrés dans Tannée que l'on considère. En procédant ainsi, on trouve, pour chacune des années où ont eu lieu les dénombrements de la population opérés de 1806 à 1851, l'expression ci -après de la durée moyenne des mariages:
Janvier 32,042
Février 37,774
Mars H,2i9
Avril 21,204
Septembre .... 19,150
Octobre 22,202
Novembre 30,786
Décembre 12,720
La moyenne est de 24.33 ans. Les variations d'une année à l'autre sont peu sensibles. On constate, toutefois, à partir de 1836, un accroissement assez régulier, et qui semble coïncider avec celui de la durée moyenne de la vie en France.
d) Répartition des mariages par mois. — De 1829 à 1851 (seule période pour
laquelle nous ayons pu faire cette recherche), les mariages se sont répartis par mois
ainsi qu'il suit
Mai 22,202
Juin 25,852
Juillet 22,271
Août 15,359
Pour la complète régularité de cette comparaison , il eût peut-être convenu de donner aux douze mois de l'année le même nombre de jours; mais les différences entre le total mensuel des mariages sont suffisantes pour mettre en relief les deux forts minima de décembre et de mars. Us coïncident avec l'A vent et le Carême , époques où l'Église ne célèbre de mariage que moyennant dispense. Quant aux maxima de janvier et février , ils correspondent à l'époque du carnaval et des réu* nions d'hiver. Un second minimum assez marqué se manifeste en août; il est probablement déterminé par les grands travaux agricoles de cette époque de l'année (moissons). Ces diverses coïncidences avaient déjà été observées dans le siècle précédent, mais avec cette différence que, sous l'influence d'un sentiment religieux plus prononcé , les minima de l'A vent et de Carême étaient beaucoup plus caractérisés.
e) Fécondité des mariages. — La fécondité des mariages a sensiblement diminué en France de 1800 à 1850 , ainsi qu'il résulte du tableau ci-après :
PériodM.
UfiUllMt.
HvitfM.
EntniU
par naritf*.
PériadM.
IfaiiMnem létitiaM.
MaritfM.
Bntnu
La détermination de la fécondité des mariages par le rapport des naissances légitimes d'une année aux unions de la même année, prête évidemment à la critique, le plus grand nombre des naissances d'une année provenant des mariages antérieurs. Toutefois, cette cause d'erreur s'atténue sensiblement quand on procède par périodes entières.
La diminution progressive et continue de la fécondité légitime en France est un fait trop grave pour que nous n'ayons pas cherché à en vérifier l'existence par un
calcul d*uDe autre nature. Il a consisté à rapprocher, pour chaque dénombrement, le nombre des enfants légitimes nés dans Tannée de celui des mariés des dem sexes. Voici les résultats de cette recherche. (Nous avons supprimé, pour les S® et 3® colonnes , les trois dernières unités.)
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La diminution du nombre des enfants par mariage ne pouvant être attribuée à un affaiblissement de la fécondité naturelle , il convient d'en chercher les causes ailleurs. A nos yeux, ces causes sont surtout économiques. Et d'abord , il importe de remarquer que le phénomène qui nous occupe se produit beaucoup plus dans les grandes villes que dans les localités de moindre importance. Les recherches faites en France (nous en indiquons le résultat plus loin) et à l'étranger sont concluantes dans ce sens. n se manifeste donc de préférence dans un milieu où les besoins (réels ou artificiels, peu importe) de la vie matérielle s'accroissent sans relâche et déterminent le développement, sous toutes ses formes, de l'esprit de prévoyance; or, le progrès des agglomérations urbaines est rapide et considérable en France. Cette tendance, chaque jour plus marquée, à proportionner ses charges à ses ressources, et, par conséquent, à n'accroître la famille que dans la mesure des moyens d'existence, n'est pas, à nos yeux, le résultat d'un calcul égoïste. Elle nous parait prendre sa source dans un sentiment plus élevé : c'est la sollicitude de plus en plus éclairée et bien&isante des parents, jaloux d'assurer à leurs enfants la plus grande somme de bieoètre possible, d'abord par une éducation plus libérale, mais aussi plus coûteuse que par le passé , puis par une administration sévère de la fortune commune. A leur tour, les enfants , pénétrés de la nécessité de ne former un établissement qu'après avoir organisé les moyens de faire face à ses exigences, et tenant compte, en outre, de cette circonstance que les progrès de la longévité générale ne leur permettent pas de prévoir l'époque probable de l'ouverture de la succession paternelle, ne s'engagent que tardivement dans les liens du mariage. De là , au moment où il s'accomplit, un fige relativement avancé, et, par suite, une moindre fécondité. Aussi constate-t-on en France , au grand profit de l'humanité , la diminution de ces mariage précoces, si communs autrefois, dont les nombreux enfants, nés dans les piQS fâcheuses conditions de viabilité, étaient moissonnés par la misère dès leurs plus tendres années.
Le progrès de l'aisance générale n'est pas étranger, d'ailleurs, à ce ralentissement du progrès de la population en France. Une observation aussi ancienne que le monde montre, en effet, que le bien-être engendre en quelque sorte nécessairement l'ordre et l'économie. L'indigence seule est imprévoyante , et les membres les moins laborieux, les moins intelligents des classes ouvrières n'en fournissent que trop la preuve, à la fois par de funestes habitudes d'intempérance et par la déplorable insouciance (fruit de cette intempérance même) avec laquelle ils ajoulent aux charges d'une famille qu'ils seront bientôt impuissants à soutenir.
On a prétenda que ce sont surtout les classes élevées et particulièranent celles dont la fortune est assise sur le sol , qui pratiquent cet affaiblissement volontaire de la fécondité naturelle dans le mariage , pour prévenir le morcellement extrême de rhéritage patrimonial et lutter ainsi contre le principe de l'égalité des partages. On a même critiqué vivement , à ce sujet, comme une cause active de d^pulation, une des dispositions les plus libérales, les plus humaines du Gode Napoléon. Ce n'est point ici le lieu de rqpondre à une imputation qui ne nous parait pas fondée et dont, au surplus, on n'apporte pas la preuve. D'autres écrivains, négligeant les considérations purement économiques, ont voulu demander aux faits de l'ordre purement moral , l'explication du phénomène. Us ont cru notamment l'avoir trouvée dans la perte du sentiment reb'gieux, dans les progrès de la prostitution, dans l'abandon croissant du foyer conjugal au profit d'unions illicites, ou encore dans des calculs destinés à déjouer l'œuvre légitime de la nature dans le mariage. Nous ne savons au juste ce que ces griefs peuvent avoir de fondé; mais ce que nous croyons fermement, c'est qu'ils sont dominés, à une hauteur considérable, par les influences dont nous avons signalé l'action.