‹ La France et l'étrangerChapitre 22 sur 177 · ÉTABLISSEMENTS HOSPITALIERS · texte numérisé non relu

ÉTABLISSEMENTS HOSPITALIERS

Terres cultiTées.

Bois.

Terres incultes.

Saperftcies bâties.

A la différence des administrations charitables, on voit que celles des fondations religieuses font surtout des placements immobiliers, malgré l'impôt foncier et la taxe des biens de mainmorte. Peut-être faut-il voir dans ce fait la pensée de reconstituer par degrés l'ancienne fortune territoriale au moins du clergé régulier. L'accroissement de la superficie bâtie en neuf années seulement est surtout énorme.

Ainsi la concurrence dont on menace les hospices dans le cas de la conversion de leurs immeubles en rentes, est déjà un fait accompli et, par conséquent, elle n'a rien à faire avec cette conversion.

La situation financière des établissements charitables pris en masse est-elle bonne? C'est ce qu'il est assez difficile d'établir, même avec les documents officiels. Nous avons dit qu'en 1853 (année normale) les recettes, en y comprenant les fonds libres et de report des exercices précédents, se sont élevées à 85 V, millions; or les dépenses du même exercice n'ont été que de 69 V, millions ou de 84 p. 100 des recettes. En apparence, c'est une situation excellente, puisqu'elle se solde par un excédant de recettes de 16 millions. Mais ne perdons pas de vue que les ressources appartenant en propre à l'exercice 1853 n'ont pas dépassé 65 V« millions; il y aurait donc eu un déficit de plus de 4 millions sans les fonds libres ou de report. Maintenant il est juste de reconnaître qu'une partie des dépenses de 1853 n'était probablement que la continuation de dépenses antérieurement commencées, et pour le payement desquelles des crédits avaient été reportés des budgets précédents sur celui de

1853. Nous ne trouvons donc pas dans ces faits la preuve bien claire, bien concluante, d'un bilan financier favorable. Où la chercher? peut-être dans le chiffre des subventions des communes et de TÉtat. Si nous voyons, en effet, cette nature de recettes s'élever progressivement, il y aura lieu d'en conclure que les ressources propres Bxn établissements sont de moins en moins proportionnées à leurs besoins, par le fait soit d'une mauvaise gestion , soit de la grandeur croissante de ces besoins. Or la statistique de l'assistance publique nous apprend que le montant des subventions ne s'est pas accru de 1833 à 1853. Quant aux emprunts, autre indice d'une situation gênée, ils sont à peu près nuls; à peine se sont-ils élevés à 74,000 fr. en 1853. C'est que si nos établissements de bienfaisance voient s'accroître annuellement leurs charges, cet accroissement (sauf celui qui résulte du renchérissement des denrées ou de l'invasion d'une épidémie) est entièrement facultatif, en ce sens qu'ils sont toujours libres de les ramener dans la limite de leurs ressources disponibles. Il n'en est pas, en effet, de leurs budgets comme de celui de l'État. L'État a un certain chiffre de dépenses obligatoires a inscrire au sien, sous peine d'un péril grave pour la société, et ce n'est que lorsque leur montant a été discuté et rigoureusement établi, qu'il doit aviser aux ressources destinées à les acquitter. En matière de finances hospitalières, les choses ne se passent point ainsi; l'assistance n'étant que moralement imposée aux établissements charitables et seulement dans la mesure de leurs revenus, ils peuvent et ils doivent la proportionner à ces revenus. Il leur est donc possible (toujours sauf le cas de cherté ou d'épidémie) d'obtenir, entre leur passif et leur actif, un équilibre constant. Ils le peuvent d'autant plus facilement, qu'en dehors de leurs économies, ils voient leurs ressources s'accroître sans relâche par la voie des dons et legs. Toutefois, nous le reconnaissons, la question a un autre côté : si l'assistance n'est pas légalement obligatoire, comme nous venons de le dire, elle l'est moralement et nous ne voudrions pas, tout partisan rigide que nous soyons des budgets réguliers, que l'équilibre financier de nos hospices ne fût obtenu qu'aux dépens de l'infortune réelle et constatée. S'il était démontré, par exemple, que ces établissements se voient dans la nécessité, par insuffisance de ressources, de fermer leurs portes, tous les ans, à un nombre considérable de malades ou d'indigents sans pain ni abri, nous préférerions de beaucoup à une balance régulière des excédants de dépenses qui, en définitive, devraient toujours être couverts par des suppléments de subventions de la part de la commune, du département ou de l'État. Mais, en fait, dans la situation actuelle, cette nécessité cruelle paraît ne pas exister, et si des besoins se manifestent, nous savons que nos administrations charitables y pourvoient sans être obligées de faire appel à des ressources extraordinaires. La statistique signale, toutefois, six départements, en 1853, dans lesquels les hospices ont accusé un déficit de 1,227,000 fr.; mais c'est un fait accidentel et probablement destiné i ne pas se renouveler.

Nous avons vu que les dépenses hospitalières se sont élevées, en 1853, à 69 V, millions. Sur cette somme, 9 */, millions ont été consacrés à des acquisitions d'immeubles ou à des placements divers , et ne constituent qu'une dépense d'ordre qui n'a rien de commun avec l'assistance. Les frais de mutation, d'entretien du matériel et des bâtiments, de grosses réparations, les remboursements d'emprunts et les frais divers (en tout 6 V, millions), s'y rapportent plus directement, quoique non encore immédiatement. Mais il en est autrement des frais de personnel (6 Vi millions), de matériel (médicaments, literie, chauffage, etc., 12 V4 millions), de comesliblci

(19 Va raillions) y de pharmacie (1,800,000 fr.) et des dépenses diverses analogfues (8ecours è domicile, entretien d'écoles pour les enfants pauvres, etc. 5 7, millions). Ces dépenses, qui s'élèvent à 45 millions, sont les dépenses véritablement essentielles, c'est-à-dire celles qui ont pour objet direct le traitement des malades et rerilretien des vieillards et infîrroes indigents. Il en est une autre que nous ne faisons qae mentionner ici, pour en reparler plus loin avec détail : c'est celle qui a pour objet le service des enfants trouvés; elle s'est élevée, en 1853, à 8 millions.

Le nombre des malades et indigents traités ou entretenus dans nos hôpitaux ou hospices, tend a s'accroitre. De 47i,387 , chiffre moyen annuel de la période quinquennale 1833-1837 , il s'est élevé à 618,307 dans la période 1848-1853. Toutefois, cette dernière période ayant été troublée par une révolution , une crise industrielle trés-intense et une épidémie cholérique , ne saurait être considérée comme normale. H en est autrement de Tannée 1853; or, pendant cette année, le nombre des traités n'a été que de 543,000; c'est un accroissement, de 1833-1837 à 1853, de 135,000 ou de 10,000 environ par an. Quant aux admissions annuelles , de 405,000 en 1833, elles se sont élevées à 451,734 en 1853; c'est un accroissement de 46,734, ou de 11.5 p. 100 pour la période entière et de 3,134 seulement ou de'/t p. 100 par an. Get accroissement est, à peu de choses près, conforme à celui de la population qui, dans le même intervalle, a été d'environ 10 p. 100.

D est ainsi démontré que le progrès du paupérisme, ou du moins de cette brandie du paupérisme, ne dépasse pas celui de la population; mais la situation est encore meilleure qu'elle ne parait, si l'on veut bien songer que ce n'est pas le rapport des admissions à la population générale qu'il faut prendre pour avoir une idée exacte du mouvement proportionnel de l'iniligence, mais bien des admissions à la population des localités où sont situés nos établissements hospitaliers, c'est^A-dire à la population des villes. Or, l'accroissement de cette population peut être évalué au moins à 35 p. 100 dans la période 1833-1853. On peut donc affirmer qu'en ce qui concerne cette branche des services charitables, le paupérisme est en voie de décroissance en France. Cette affirmation pourrait être plus positive encore, si les documents officiels nous indiquaient la proportion d'accroissement, dans la même période, du nombre des lits mis à la disposition des malades et des infirmes , et si nous pouvions ainsi obtenir le rapport annuel des admis au nombre des lits existants. Malheureusement ce renseignement n'est pas donné par la nouvelle statistique de l'assistance publique , qui se borne à indiquer le nombre des lits en 1853. Il était de 69,017 pour les hôpitaux et de 61,999 pour les hospices et hôpitaux-hospices; en tout 131,016, chiffre considérable, mais que nous croyons avoir été exagéré par de fréquents doubles emplois. Sur ce nombre, 114,376 étaient gratuits et 16,740 payants. Les lits payants, dont la création est récente dans nos hôpitaux, constituent une heureuse innovation; elle accroît leurs ressources en même temps qu'elle ouvre leurs portes à la classe non indigente, ainsi admise è jouir, aux prix les plus modérés, des avantages d'un traitement médical et hygiénique qu'elle ne pourrait se procurer à domicile qu'à des conditions très-onéreuses. Les publications officielles antérieures avaient confondu en un seul chiffre les malades traités dans les hôpitaux et les vieillards infirmes entretenus dans les hospices, confusion regrettable, puisque ces deux natures d'assistance sont, en réalité, parfaitement distinctes et ne peuvent être assimilées sous aucun rapport. La nouvelle statistique répare celte erreur ou plutôt cette inexactitude de ses devancières , en

étudiant sépai^ément les Taits relatifs aux deux catégories d'indigents. Ainsi, elle nous apprend qu'en 1853 , il a été admis 408,559 malades dans nos hôpitaux, dont 285,188 hommes et 162,185 femmes, et 43,175 vieillards ou indigents dans nos hospices, dont 26,199 hommes et 16,976 femmes. Cette disproportion des deux sexes, surtout en ce qui concerne les admissions aux hôpitaux, est très-remarquable , et comme nous avons lieu de croire qu'elle se reproduit chaque année , il faut admettre qu'elle constitue un fait normal et régulier. Les femmes entrent donc en moins grand nombre à l'hôpital que les hommes, quoiqu'elles aient dans la population générale une supériorité numérique bien constatée. Quelles en sont les causes? Seraient-elles moins souvent malades? Cela est diffîdle à admettre quand on songe que la nature les a vouées à des affections morbides très-graves, inconnues de l'autre sexe et résultant notamment de la conception, de la gestation, de l'accouchement et des formations difficiles. Mais, d'un autre côté, essentiellement sédentaires par la nature de leurs occupations , elles ne sont point exposées aux nombreux accidents qu'entraînent les travaux de l'industrie. L'hôpital inspire, d'ailleurs, à la femme une répugnance que Thomme n'éprouve pas au même degré. La visite du médecin-professeur, accompagné de ses élèves, ses démonstrations cliniques, quelquefois au préjudice des plus délicates , des plus légitimes susceptibilités de la malade , le spectacle des souffrances dçs autres, dont sa sensibilité s'affecte avec une vivacité toute particulière, des préjugés enracinés sur les expériences hasardées auxquelles le patient serait soumis dans un intérêt scientifique, un amour profond des siens et le chagrin d'une séparation dont elle ne peut entrevoir la fin, enfin le sentiment de la grande utilité, de la nécessité même de sa présence dans le ménage dont elle est l'âme, toutes ces raisons l'éloignent de l'hôpital, et, quand elle se décide à y entrer, c'est que le mal a fait des progrès qui rendent insuffisant ou même impossible le traitement à domicile. Ce qui nous confirme dans cette pensée , c'est qu'à nombre égal de malades traités , les femmes meurent en plus grand nombre et font à l'hôpital un séjour plus prolongé que les hommes. Ainsi, tandis. que, sur 100 malades du sexe masculin , il n'en meurt que 6.96 , cette proportion est de 9.85 pour le sexe féminin. Sur 100 malades encore en traitement au l®'' janvier 1853, il se trouvait 10.61 femmes et seulement 7.58 hommes; or, pour apprécier ce dernier rapport , il faut se souvenir que, sur 100 admissions, on ne compte que 35 femmes.

Nous venons de parler de la mortalité dans les hôpitaux; arrêtons un instant notre attention sur les faits constatés de 1833 à 1853. L'observation la plus rennarquable que provoque l'examen de ces faits, c'est la presque immobilité, de 1833 i 1853, du rapport des décès aux traités. Il était de 8.12 p. 100 en 1833-1837; nous le retrouvons à 8.22 en 1848-1852 et à 8.01 en 1853. Ainsi, dans ces 22 années, les résultats du traitement dans les hôpitaux n'indiquent aucun progrès. Cette période est-elle trop courte pour qu'une amélioration notable ait pu se manifester? ou bien faut-il admettre qu'au point de vue de la thérapeutique et de l'hygiène, surtout de l'hygiène appliquée à la salubrité des locaux , nos établissements hospitaliers sont restés stalionnaires ? Les deux explications sont peut-être également vraies dans une certaine mesure. Il est certain que si le plus grand nombre de nos hôpitaux laisse peu à désirer au point de vue de la régularité du service , de la bonne qualité des médicaments et des aliments, du zèle et de l'aptitude du corps médical et des soins de propreté , leur situation au milieu des villes , au centre de populations agglomérées^ l'appropriation défectueuse des locaux, leur mauvaise

venlilalion, l'insuffisance des dégagements (cours et jardins), sont de, nature à compromettre l'effet du traitement le plus habile, le mieux combiné. Nous en trouvons, au besoin , la preuve dans ce Tait qu'à Paris , où les soins les plus assidus et les plus éclairés entourent le malade, où Télite de la science veille à son chevet, la moitalité e^t supérieure , quoique légèrement, à celle de l'ensemble des établissements hospitaliers de la France (9 p. 100 environ). Or ce résultat ne peut guère s'expliquer que par les inconvénients de la situation des hôpitaux au centre d'une vaste agglomération urbaine.

Messance (pseudonyme de M< de Monthyon), dans ses Recherches sur la populaiion (1776), a donné le chiffre de la mortalité à l'Hôtel-Dieu de Paris et dans quelques hôpitaux de province vers le milieu du dix-huitième siècle. Voici le résumé des recherches de ce savant. A Paris, la mortalité s'est élevée de 32 p. 100 , en moyenne annuelle, dans la période 1724-1738, à 26 dans la période 1739-1743, mais pour retomber à 22 en 1744-1763. A l'Hôtel-Dieu de Rouen, la mortalité, de 18 en 1680-1699, est descendue à 11 p. 100 en 1741-1760; à Lyon, elle n'a été que de 9, de 1724 à 1743, puis de 8 seulement de 1744 à 1763. Ainsi, dans cette dernière ville , la mortalité n'était pas supérieure, au milieu du dix-huitième siècle , à son chiffre moyen actuel pour la France entière. La diminution de près des deux tiers, survenue d'un siècle à l'autre, dans les décès des hôpitaux de Paris , est évidemment due aux grandes améliorations dont ils ont été l'objet. Quand on compare leur situation avant 1789, tels que les a décrits Tenon , ainsi que la Commission de l'Académie des sciences chargée par la Constituante, en 1790, de les inspecter, avec leur état actuel , on est frappé de l'importance de ces améliorations. Pour citer un exemple , on avait constaté ce douloureux détail que , souvent , surtout dans les temps d'épidémie , l'insuffisance des locaux ou des literies avait obligé à placer deux, jusqu'à trois malades dans le même lit. Aujourd'hui , tout le monde sait que , grâce, soit à la reconstruction sur un meilleur plan, soit à l'agrandissement de presque tous les hôpitaux de Paris, soit enQn à de meilleurs aménagements intérieurs, nonseulement il a été possible de donner un lit à chaque malade , mais encore d'élever graduellement, sans accroissement de local, et grâce aux ressources de la ventilation artificielle , la quantité d'air pur qui lui était primitivement affectée.

On ne peut se Taire une juste idée de la mortalité dans les hôpitaux , que lorsqu'on la compare h celle de la population générale. On se rappelle qu'en 1853, elle a été de i sur 12 malades traités; la même année, elle n'a pas dépassé, pour la France entière, 1 sur 45 habitants; celle des hôpitaux a donc été de près de quatre fois plus élevée. La durée moyenne du séjour des malades a l'hôpital est de 43 jours pour les hommes et de 52 pour les femmes. C'est une nouvelle confirmation de notre opinion que la femme n'entre à Thospice que poussée , en quelque sorte, par Texlrème gravité du mal. Le document que nous analysons distingue , au point de vue de l'admission et des résultats du traitement , entre les adultes et les enfants. Sur 447,373 malades traités en 1853, on comptait 42,926 enfants ou 9.59 p. 100. La mortalité des enfants a été , la même année , supérieure à celle des adultes dans le rapport de 9.39 à 7.86 p. 100.

Noire régime hospitalier, malgré ses incontestables progrès, est loin encore de satisfaire à toutes les exigences de l'humanité. C'est ainsi que presque tous nos établissements excluent un certain nombre de maladies ; les uns , les maladies de l'enfance, les. autres les femmes en couches; ceux-ci les syphilitiques, ceux-là les

psoriques, presque tous les affections des poumons et du cœur et toutes les maladies analogues à résolution lente. Une réforme qui ferait cesser ces exclusions, exigerait, sans doute, de nos établissements hospitaliers des sacrifices d'une certaine importance , mais elle serait une satisfaction A un besoin reconnu et impérieux.

Une question non moins importante a été soulevée et vivement discutée dans ces derniers temps : c'est celle de savoir si le traitement médical à domicile, au sein de la famille, sous Fbeureuse influence des soins affectueux des êtres les plus aimés, ne donnerait pas des résultats plus favorables que le séjour à Thôpital, où l'absence des parents, le voisinage d'inconnus, le triste spectacle de la douleur, trop souvent de l'agonie et de la mort, peuvent affecter vivement le malade, en même temps que la respiration prolongée d'un air nécessairement vicié, surtout la nuit, est de nature à compromettre ou ^u moins à retarder sa guérison. H est vrai que le traitement à domicile a aussi de graves inconvénients. La présence du malade dans la chambre souvent unique de l'ouvrier est une grande gène et , pour certaines maladies , un grand danger pour la famille. Le traitement , au point de vue de la bonne qualité des médicaments et de l'appropriation de la nourriture , ne saurait être aussi éSàcsce qu'à l'hôpital; il n'émanerait pas, en outre, de praticiens aussi éminenls. Le médecin de la localité ne pouiTait s'assurer si ses prescriptions sont rigoureusement obéies et notamment si la famille ne cède pas aux caprices du malade. Enfin les études pathologiques pratiques, si précieuses pour l'élève comme pour le maître, et, à ce titre, l'une des conséquences les plus utiles du traitement à l'hôpital, seraient nécessairement compromises par sa suppression totale ou partielle.

Mais si la solution de la question du traitement à domicile est hérissée de difEcultés, il n'en est pas de môme pour nous de celle du secours à domicile et de la suppression graduelle des hospices. Ici , presque tout le monde est d'accord pour reconnaître tout ce qu'il y aurait de moral dans un mode d'assistance qui laisserait le vieillard ou l'infirme au sein de la famille , ainsi appelée , en outre , à profiter indirectement du secours. Le nouveau régime, d'après une étude consciencieuse de la matière par un administrateur zélé , ne serait pas plus coûteux que l'ancien. Un travail proportionné aux forces et à l'aptitude de l'indigent (comme la filature à Paris) pourrait, d'ailleurs, lui être imposé comme condition du secours et son produit viendrait en déduction de l'excédant de la dépense, s'il se produisait un excédant. En Angleterre , le secours aux indigents infirmes et aux vieillards est toujours donné à domicile; l'entrée dans la maison de travail n'est obligatoire que pour l'indigent valide. Il y a là un bon exemple à suivre. Trois institutions fécondes nous paraissent, au surplus, devoir simplifier un jour, en réduisant le nombre des vieillards indigents , la transformation du secours à l'hospice : la Caisse d'épargne les sociétés de secours mutuels , enfin la Caisse des retraites pour la vieillesse , trois stimulants énergiques à l'esprit d'ordre , d'économie et de prévoyance. Peul-êlre pourraient-elles être complétées par la création , ou plutôt par la multiplication des asiles connus sous le nom de maisons de refuge, où , moyennant un capital une fois payé, ou une rente viagère modique, le travailleur trouverait, sur ses vieux jours, le bien-être et le repos dont il jouirait pour la première fois peut-être dans sa rude et pénible existence.

Il est une branche de Tassistance publique qui n'est point connue dans les pays proteslantSy c'est celle qui a pour objet non pas les enfants délaissés par leurs parents, car cette catégorie d'infortunés se rencontre partout, mais ceux que leurs pa* rents déposent secrètement dans des asiles destinés à les recevoir et à les élever aux frais de la charité publique. Les enfants trouvés, en un mot, n'existent que dans les pays catholiques. Les documents officiels ont longtemps confondu, en France, tous les enfenis assistés sous cette dernière dénomination. C'était une erreur qui laissait croire à un nombre de dépôts dans les hospices bien supérieur à la réalité. En fait, les enfants assistés se partagent en quatre classes bien distinctes : les enfants trouvés ou portés directement à l'hospice; les enfants abandonnés; les enfants orphelins et les enfants secourus temporairement. En 1853, sur 139,176 enfants assistés, 73,472 ou 56.13 p. 100 appartenaient à la 1'^ catégorie; 25,842 ou 20.01 p. 100 è la 2^; 6,460 ou 5 p. 100 à la 3^ et 24,402 ou 18.89 p. 100 à la 4^ Les enfents dont les mères se sont séparées dans les premiers jours de leur naissance, presque toujours sous l'influence de la misère ou des exigences de leur situation vis-à-vis de Topinion, ne forment donc qu'un peu plus de la moitié de l'ensemble des assistés.

Ces chiffres, ne l'oublions pas, se rapportent au nombre total des enfants entretenus aux frais des hospices dans une année, mais ils se modifient considérablement si nous recherchons seulement le nombre des admis dans cette même année. Nous trouvons alors, en effet, au lieu de 129,170, le chiffre heureusement plus modeste, de 26,133, dans lequel les enfonts trouvés ne figurent que pour 10,883 ou de 41 p. 100. Ainsi on peut évaluer entre 10 et 11,000 le nombre des mères que le besoin ou la crainte de l'opinion obligent à se séparer annuellement de leurs nouveau-nés. Pour une moyenne annuelle de 950,000 naissances , c'est 1 enfant porté à rha<«pice sur 95 qui ont vu le jour. Quelle est la part des unions illégitimes et cefle du mariage dans ces abandons ? La statistique officielle ne pourra le savoir complètement que lorsque le régime des admissions à bureau ouvert , c'est-à-dire après infornnation préalable sur la situation de la mère, aura été partout substitué i celui des tours. Dans l'état actuel , on n'évalue pas à plus du quart le nombre des eo&nts légitimes qui perdent ainsi les avantages d'un état civil régulier. Par suite de la suppression graduelle des tours, le nombre des enfants déposés à l'hospice, comme il était facile de le prévoir, diminue assez sensiblement;* on en trouve la preuve indirecte dans le fait de l'abaissement notable du nombre moyen annuel de ceux qui ont été assistés toute l'année. Ainsi, de 119,224, dans la période 1824-1833 , il est descendu à 96,000 dans la période 1844-1853. Cette réduction, provoquée surtout dans un intérêt d'économie, n'a pas produit cependant , à ce point de vue , l'allégement qu'en attendaient les départements, les communes et les hospices. On voit , en effet , la dépense moyenne par enfant, de 80 fr. 28 c, chiffre de la période de 1834-1843, s'élever à 94 fr. 37 c. en 1853. Cet accroissement de dépense a eu deux causes: d'abord des améliorations notables dans cette branche des services hospitaliers, améliorations dont la plus importante, à nos yeux, est la création d'une inspection régulière- des enfants envoyés à la campagne, puis l'accroissement des allocations aux nourrices et des sommes affectées aux vétures et layeUes.

On s'est longtemps préoccupé, et avec raison, de la mortalité exceptionnelle que Ton attribue aux enfants confiés aux hospices. Les chiffres les plus effrayants ont été produits à ce sujet, surtout de la part des partisans de la suppression des toui's. Mais il a toujours manqué à ces documents une base scientifique , c'est-à-dire une comparaison exacte, authentique, officielle, de cette mortalité avec celle des enrants pauvres du même âge, décédés chez leurs parents. Jusqu'à ce que les éléments de cette comparaison aient été fournis, nous ne pouvons accorder qu'une valeur d'hypothèse à tous les raisonnements édifiés sur une prétendue mortalité excessive qui n'a pas encore été démontrée. 11 est à remarquer, d'ailleurs , que les calculs donl cette mortalité a été l'objet, ont le plus souvent confondu en une seule les diverses catégories d'enfants assistés; et cependant il est évident qu'elle doit varier avec l'âge des enfants admis à l'hospice, c'est-à-dire s'élever ou s'abaisser selon que cet âge est plus ou moins avancé. En fait , grâce aux améliorations administratives dont nous venons de parler, il est certain que les hospices conservent un plus grand nombre de leurs pupilles que par le passé. Ainsi le rapport des décès aux existences s'est successivement abaissé de 14.59 p. iOO dans la période 1815-1823, à 10.66 de 1845 à 1852. Eu 1853 , elle n'a même été que de 8.16. Les documents recueillis relativement à cette dernière année mettent en lumière , pour la première fois, la mortalité afijérente à chaque catégorie d'assistés et font ressortir, comme il fallait s'y attendre, des différences remarquables. Tandis qu'elle est de 9 p. 100 pour les enfants trouvés proprement dits , apportés à l'hospice quelques jours et quelquefois quelques heures après leur naissance, elle n'est que de 7.50 p. 100 pour les enfants abandonnés ou secourus temporairement, et seulement de 4.01 p. 100 pour les enfants orphelins. La mortalité supérieure des enfants trouvés ne s'explique pas seulement par leur dépôt à l'hospice très-peu de temps après leur naissance , mais encore par les conditions de santé défavorables dans lesquelles ils ont vu le jour, résultant tantôt des efforts de la mère pour dissimuler le plus longtemps possible sa grossesse , tantôt des excès ou de l'état prolongé de misère des parents.

On sait que les hospices remettent volontiers leurs pupilles soit aux parents, soit à des bienfaiteurs, quand ils se sont assurés des bienveillantes intentions de ces derniers et de la possibilité pour eux de les réaliser. Le nombre des retraits ainsi opérés chaque année tend à s'accroître régulièrement. Il n'était que de 0.52 p. 100 de 1815 à 1824; il s'est élevé à 1.49 en 1845-1852; en 1853, nous le trouvons à 3.40; mais il n'est encore que de 2.86 pour les enfants trouvés proprement dits.

L'assistance des enfants délaissés ou orphelins, impose des sacrifices considérables au budget de la charité locale. De 1824 à 1833, la dépense moyenne annuelle a été de 9,778,000 fr.; en 1853, elle est encore de 9 Vi millions , malgré une diminution trèsnotable des enfants assistés. Ce sont surtout les départements qui supportent la plus lourde part de cette dépense^ puisqu'ils y contribuent pour près de 6 millions, et les communes et les hospices seulement pour 3 millions environ.

Nous avons constaté que le nombre des enfants élevés par la charité publique a diminué assez sensiblement depuis quelques années. Cette diminution , qui a surtout porté sur les dépôts à l'hospice, est très-probablement le résultat ou de la surveillance des tours ou de leur remplacement par les admissions à bureau ouvert. Peu de questions ont été plus débattues que celle des conséquences de ce nouveau régime, sans avoir reçu cependant une solution décisive. En effet, tandis que ses partisans en affirment l'innocuité, en argumentant du chiffre stationnaire des expo-

silions sur la voie publique,' ses adversaires montrent le nombre des accusations d'avortement et d'in&nticide s'accroissant dans des proportions énormes et inconnues dans les autres pays.

Le document officiel auquel nous puisons jette de précieuses lumières sur la situation, en 1853, des établissements de bienfaisance d'un ordre inférieur, tels que les crèches, les salles d'asile, les ouvroirs et les dépôts de mendicité. En 1853, on comptait en France 84 crèches, dont 25 dans le département delà Seine. Ces 84 crèches comprenaient 3,071 berceaux et avaient recueilli 6,379 enfants pour une dépense de 305,000 fr. Les salles d'asile, au nombre de 3,303 (dont 1,345 fondées par les communes et 858 par des particuliers) ont reçu 317,156 enfents et dépensé 1,600,000 fr. 63 ouvroirs se sont ouverts, la même année, pour un sacrifice de 400,000 fr., à environ 37,273 jeunes filles. Enfin 31 dépôts de mendicité (établissements à la fois charitables et pénitentiaires) ont entretenu 4,773 mendiants qui ont coûté 733,515 fr.

Si l'on récapitule, pour l'année 1853, le passif des établissements charitables dont nous venons de parler, on trouve que les bureaux de bienfaisance ont dépensé 17 7i millions, les hôpitaux et hospices 79 millions (dont 9 7, millions pour les enfants assistés) et les autres institutions de bienfaisance 3 millions. Ces 100 millions (en chiffres ronds) ne représentent pas, il est à peine nécessaire de le dire, les dépenses totales de l'assistance publique en France. Il faudrait y joindre d'abord une somme de 7 millions pour les frais de traitement des aliénés indigents, puis environ 6 millions que les départements consacrent annuellement à l'assistance en argent et i l'extinction de la mendicité; enfin le montant des crédits inscrits au budget de l'État pour secours, crédits qui, en temps ordinaire, c'est-à-dire en dehors des années de cherté ou d'inondation, s'élèvent au moins à 35 millions y compris, il est vrai, les libéralités de la liste civile. On arrive ainsi à un total de 148 millions, presque le 10® du budget de l'État! Ce chiffre, quelque élevé qu'il soit, ne représente même pas encore le bilan complet de la charité publique ou officielle. Il faudrait encore pouvoir y joindre : 1° les secours indirectement donnés par les communes i leurs habitants les moins aisés sous la forme gratuite de l'instruction primaire. On peut juger de l'importance de celte libéralité par ce fait que, sur 3,753,081 élèves reçus dans les écoles primaires en 1856, 1,447,856 l'ont été sans rétribution; 3^ les secours qu'elles distribuent à d'anciens employés municipaux, à leurs veuves ou orphelins; 3^ l'ouverture, dans les années de cherté, et en dehors des libéralités du bureau de bienfaisance, d'ateliers de charité, ainsi que les distributions de bons de comestibles à prix réduit; 4^ les bourses ou les demi-bourses dont les communes font les frais dans les établissements d'instruction publique de l'État ou des particuliers ; 5® le prélèvement que les cités populeuses opèrent sur le produit de leur octroi pour acquitter l'impôt personnel et mobilier dû à l'État par les petits loyers ; 6^ l'exemption du droit d'octroi , dans les mêmes villes et au profit des mêmes classes, des comestibles introduits en quantités minimes ; T les frais de vaccination gratuite; 8® l'exemption des indigents des campagnes de la taxe personnelle et mobilière ; 9° les services que l'État rend aux classes ouvrières en se chargeant , à ses risques et périls (et les événements ont démontré les périls de cette gestion), des dépôts aux caisses d'épargne; en administrant, dans des conditions de gratuité absolue, la caisse des retraites pour la vieillesse, et en garantissant aux déposants, * également à ses risques et périls, une pension déterminée par des tarifs dont l'ex-

périence n'a pas encore été suffisamment faite pour ^u'oa puisse être assuré qu'ils exonèrent l'État de toute responsabilité pécuniaire. Cette énuméi*ation n'est pas complète sans doute, mais elle suffit pour donner une juste idée des sacrifices que s'impose la charité publique, en dehors de l'assistance directe aux indigents , aux malades et aux infirmes. Ces sacrifices sont-ils destinés à s'accroître ? La réponse est difficile, car nous nous trouvons ici en présence de forces ou d'influences contraires agissant dans le sens, les unes de l'accroissement, les autres de l'aiEûbiissement du paupérisme. Les preoriières consistent : 1° dans le progrès des agglomérations urbaines et dans le développement corrélatif du système manufacturier, dont les tristes conséquences, au point de vue de la fréquence des chômages, soit réguliers, soit accidentels, sont suffisamment connues; 2® dans la hausse générale des prix, hausse plus rapide que celle des salaires. Au premier rang des secondes, il faut placer le développement considérable des institutions de prévoyance et surtout des sociétés de secours mutuels ; la part de plus en plus considérable du travail dans la répartition des bénéfices de la production, et peut-être enfin, le ralentissement marqué du mouvement de notre population. Regrettable à quelques points de vue d'une importance secondaire, ce ralentissement, s'il ne dépasse pas ceilaines limites, ne peut, en définitive, que favoriser les progrès du bien-être général en prévenant la concurrence excessive des travailleurs.

Février 1860.

OUATRIÊIE ÉTUDE.

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