FRANCE
En France, sous la monarchie parlementaire et dans les temps les plus calmes de cette monarchie, ce n'était jamais sans une vague inquiétude que ses amis voyaient arriver l'époque d'un nouvel appel au pays. Bien que le privilège électoral fût alors exclusivement entre les mains de la propriété, et que l'on dût ainsi s'attendre à des choix rassurants, au moins au point de vue du maintien des institutions fondamentales, cependant les esprits les plus fermes, les plus confiants dans l'avenir, ne pouvaient se défendre de secrètes appréhensions. On eût dit que, par une mystérieuse intuition, il leur était donné d'apercevoir au fond de l'urne électorale, véritable boîte de Pandore, ce sombre et implacable génie des nations modernes, la Révolution,
Si ces appréhensions ont été confirmées parles événements, si les électeurs à 500 fr. ont envoyé la Chambre qui a fait la révolution de 1830; si les électeurs à 200 fr. ont nommé cette minorité ardente et audacieuse qui a fait la république de 1848 , on comprend qu'il soit difficile de se défendre d'une certaine anxiété, chaque fois que cet immense mécanisme du suffrage universel doit être mis en mouvement, où cet Œdipe aux 10 1/2 millions de voix doit de nouveau jeter à la face du sphinx le mot de l'énigme qui préoccupe depuis si longtemps notre pays: l'accord déûnitif de l'ordre et de la liberté!
Vainement se dit-on que, même lorsqu'il fut abandonné sans contre-poids à l'influence des opinions extrêmes, comme en 1848, ce suffrage donna la majorité aux hommes les plus modérés du parti victorieux; que, dans la même année, il appela au trône présidentiel l'homme dont le nom était la plus haute personnification des idées d'ordre; qu'en 1850 il fit une Chambre dont la grande majorité recherchait les combinaisons politiques les plus propres à assurer le triomphe de ces idées; qu'en 1852, enfin, il acclama successivement la monarchie décennale et la monarchie héréditaire. Malgré tous ces souvenirs, l'esprit s'assombrit involontairement à Vidée d'un nouveau et solennel défi aux instincts révolutionnaires qui, depuis bientôt deux tiers de siècle, n'ont pas quitté la France.
Heureux les pays où, par suite d'une longue pratique de la liberté politique, d'un respect séculaire pour les institutions qui ont fait leur force et leur grandeur, d'une législation prévoyante qui remet l'élection aux mains d'hommes depuis longtemps
connus par leur habile modération , leur calme résolu , leur amour sincère mais raisonné, mais paciûque du progrès, l'appel périodique du peuple dans ses comices n'éveiUe aucune sollicitude pour les intérêts les plus chers du gouvernement et de la société!
Au premier rang de ces pays il faut placer l'Angleterre. Là, les partis peuvent se disputer le scrutin avec ardeur, avec violence, avec acharnement même; mais, quelle que soit la vivacité de cette lutte, on sait d'avance que le suffrage des électeurs se renrermera toujours dans un cercle d'hommes dévoués au principe même du pou- Toir, etque le cabinet appelé, à son tour, à sortir du nouveau Parlement, sera choisi, lui aussi, dans cette pléiade de politiques calmes, modérés, qui professent également le respect le plus sincère, le plus éprouvé, nous allions presque dire le plus superstitieux pour la loi constitutionnelle de la vieille Angleterre. Depuis le profood morcellement des partis , amené par la grande défection de sir Robert Peel , en 1846, on peut même dire que la nuance qui sépare les compétiteurs au ministère devient chaque jour moins tranchée et que les modifications de cabinets produisent un effet à peine appréciable, au moins sur la direction des affaires intérieures de l'Angleterre. Des deux côtés, ce sont les mêmes promesses de réformes et d'améliorations; des deux côtés, on est d'accord sur le but, sur les moyens principaux; on ne diffère que sur les détails. Et c'est grâce à cette merveilleuse sérénité de ThorizoQ politique, à la confiance dont elle anime toutes les classes de la société, à la sécurité dont elle entoure toutes les transactions, que se poursuit sans relâche cette grande prospérité matérielle qui fait l'étonnemcnt et l'admiration de l'Europe.
Après les qualités si éminemment pratiques et positives de l'esprit anglais, développées par un long exercice du droit d'intervention dans les intérêts généraux et locaux du pays, c'est à la loi électorale qu'est due surtout cette jouissance paisible et sans orage de la liberté politique. C'est ce que niontrera un examen attentif du mécanisme de cette loi, des conditions dans lesquelles elle s'applique, de ses mérites et peut-être même de ses défauts.
Avant les bills de réforme de 1832, le droit électoral résultait d'une foule de charlçs locales, de coutumes, de privilèges reconnus par des lois spéciales et attachés, le plus souvent, non aux personnes, mais à des localités ou à des corporations. Toutefois, à travers les bigarrures sans nombre, l'incohérence, les irrégularités de cette législation , un fait dominant apparaît, qui résume avec une clarté suffisante l'esprit dans lequel elle s'était successivement formée. Ce fait, c'est celuici: l'élection était presque entièrement entre les mains de l'aristocratie. Par ses bourgspourris, par l'influence irrésistible qu'elle exerçait sur ses tenanciers, par ses richesses, par ses liens de famille, par l'immense patronage que le gouvernement mettait à sa disposition, elle était maîtresse presque absolue du scrutin, et n'en laissait sortir que les noms les plus sympathiques à sa politique, â sa suprématie. Un seul exemple caractérisera cet immense privilège: pendant que des localités obscures de 100 â 200 habitants envoyaient un député au Parlement, des villes de 100, 200 à 300,000 âmes n'y étaient pas représentées. Pendant que l'intérêt foncier trônait à la salle Saint-Étienne, l'intérêt industriel, qui s'était fait, depuis le commencement de ce siècle, une si grande place dans le pays, y était régulièrement opprimé par une législature égoïste , exclusive et tout entière dominée par le désir de donner satisfaction aux exigences du parti qui l'avait nommée. Sous la pression de l'opinion populaire qui, à aucune époque peut-être, n'avait
pris un caractère aussi menaçant, sous le coup de la révolution de 1830, mais surtout sous la menace d'une création de pairs destinée à vaincre sa résistance, la Chambre des lords, après trois rejets successifs du bill de réforme volé par les Communes, consacra enfin la mesure que des frayeurs exagérées lui faisaient considérer comme Tacle de déchéance du grand parti de l'ordre en Angleterre, comme le préambule d'une série de mesures révolutionnaires destinées à conduire rapidement le pays aux abîmes d'un autre 93.
Voici l'économie de ce bill, dont l'application n'a justifié jusqu'ici aucune de ces sombres préoccupations, et qui assure encore au parti de la terre {country party) une lai^e et légitime part dans les résultats du scrutin.