‹ La France et l'étrangerChapitre 8 sur 177 · XVIII® SIÈCLE · texte numérisé non relu

XVIII® SIÈCLE

Les pluies de l'automne 1708 et les froids excessifs de l'hiver, en détruisant une grande partie des semences confiées à la terre, suscitent les inquiétudes les plus vives sur le résultat de la prochaine récolte. Les dispositions suivantes, enlièrement nouvelles, de la déclaration du roi du 27 avril 1709, attestent combien ces inquiétudes étaient fondées. Elle permet de ressemer les terres inondées ou dont les semences ont été détruites par les gelées, et concède un privilège lau prêteur des semences,» jusqu'à concurrence de la valeur du prêt, par préférence aux propriétaires et aux seigneurs censiers ou fonciers. Elle interdit la saisie des grains, même pour la taille et autres deniers royaux, jusqu'au 31 décembre. Une seconde déclaration du 11 juin interdit d'élever, en 1710, la taille de ceux qui ensemenceront leurs terres en 1709, et permet aux créanciers d'ensemencer les terres de leurs débiteurs, sur le refus de ceux-ci de le faire. En l'absence de créanciers , la même autorisation est accordée à toute personne, et les fruits doivent appartenir en totalité à celui qui aura ensemencé. Il est défendu aux propriétaires et aux créanciers de faire saisir le bétail ou le matériel agricole de ceux de leurs fermiers ou débiteurs qui voudront continuer la culture de leurs terres. Enfin, le droit de chasse est suspendu sur les terres ensemencées jusqu'après la récolte.

A Paris, un arrêt du parlement rétablit la taxe des pauvres et l'on remarque pour la première fois que les exempts de la taille doivent être imposés, mais seulement dans le rapport des deux tiers de leur revenu dans la paroisse. Les commissions extraordinaires, nommées habituellement en temps de disette pour juger les contraventions aux règlements sur le commerce des blés, sont autorisées, également pour la première fois, à juger en dernier ressort. Une troisième déclaration, du 20 juillet, permet aux propriétaires : 1^ sur le refus des fermiers de continuer la culture des terres qu'ils ont prises à bail, de les faire cultiver à leurs frais; 2° de

saisir entre leurs mains les blés nécessaires aux semences, et même, au besoin, les récoltes pendantes.

Inutile de dire que tous les édits , arrêts et règlements sur le commerce et la police des grains, sont renouvelés avec un redoublement de sévérité. Ou remarque notamment l'obligation imposée aux cultivateurs de déclarer leur récolte avant d'en avoir disposé , ainsi que les quarUilés de terres à ensemencer ^ sous peine de galères pour les hommes, à temps ou à perpétuité, et pour les femmes, de bannissement, et même de mortf s'il y échet,^ (Décl. du S5 juin.)

La récolte étant restée au-dessous des prévisions même les moins favorables,onvoitse renouveler ce drame terrible de la famine, dont nous avons déjà indiqué les effrayantes péripéties en 1629, en 1662, en 1692, etc. Une déclaration du 29 octobre décrète une imposition extraordinaire dans Paris : c Pour le produit en être employé en achats de blés pour cette ville. > Cette mesure et toutes celles que peuvent suggérer au gouvernement sa vive sollicitude pour la capiUile sont insuffisantes pour assurer un approvisionnement régulier, et, sous Tinfluence de la misère, la mortalité, qui, dans les années ordinaires, ne dépasse pas de 15 à 17,000, s'élève à 29,288. Elle est encore de 23,389 en 1710.

Les naissances diminuent dans une proportion sensible. De 16,000, chiffre moyen annuel, leur nombre descend, en 1710, à 13,634; c'est une diminution d'un cinquième. Il est vrai que celui des mariages tombe de 4,500, moyenne annuelle, i 8,047 en 1709, et 3,382 en 1710.

Les auteurs que nous consultons constatent encore des chertés, et même des disettes, sinon des famines, en 1723; en 1725, année où les pluies détruisent une partie des récolles, cl le prix du blé s'élève au triple de son taux normal; en 17S6; en 1740, où une déclaration du roi signale Y existence de mauvaises récoltes depuis plusieurs années; en 1754, où, pour la première fois, le gouvernement dispense de toute permission le transport des blés de province à province; en 1761, année pendant laquelle le gouvernement fait acheter des blés à l'étranger, et avance des sommes considérables à plusieurs provinces pour les mettre en mesure d'effectuer les mêmes achats.

La cherté de 1775-1776 mérite une mention spéciale. On voit, cette année pour la première fois, le gouvernement accorder des primes à l'importation, exempter de tous droits de fret les navires importateurs français ou étrangers, et suspendre la perception des droits d'octroi et de marché sur les grains dans toutes les villes , Paris et Marseille exceptés. Ces mesures, combinées avec les avantages résultant du libre commerce des blés^ ne pouvaient cependant produire une baisse immédiate.

D'un autre côté, le commerce averti peut-être un peu tard et ne disposant d'ailleurs, à cette époque, que de ressources limitées, avait besoin de quelques mois pour effectuer ses achats. Dans l'intervalle, les prix s'élèvent sans relâche et provoquent des troubles d'une extrême gravité. Dans les provinces, des bandes de paysans affamés se livrent aux plus graves désordres, incendiant, dans un incroyable égarement, les blés, les farines et les moulins. L'émeute, menaçante, se porte même jusque. sous les fenêtres du roi , à Versailles. A Paris, les boutiques des boulangers sont pillées, et le marché envahi par une foule furieuse. C'est à cette disette que Moheau fait allusion, lorsqu'il dit ; «J'ai vu le dernier période de la misère; fai vu «la faim transformée en passion', l'habitant d'un pays sans récolte, errant, égaré par

cla douleur, et dépouillé de tout, envier le sort des animaux domestiques, se réc pendre dans les prés pour manger Therbe et partager la nourriture des animaux c immondes... D'un bout du royaume à l'autre , un cri national s'est élevé sur le c manque d'aliment, et il n'est presque aucune ville, aucune province, dont la subisistance n'ait été compromises (Rech. sur la popul. 1778). Cette disette ne fut pas heureusement de longue durée; l'arrivée des blés achetés par le commerce, les mesures prises pour assurer la libre circulation des grains à l'intérieur, firent bientôt sentir leur salutaire influence, qu'accrut encore la perspective d'une récolte satisfaisante. Toutefois les souffrances avaient été cruelles. A Paris , les décès , de 16,061, en 1774, s'étaient élevés à 18,662, en 1775, et à 19,966 en 1776. Et cependant, grâce aux sacrifices du gouvernement, les prix y avaient été, comme toujours, bien moins élevés que dans les provinces.

La récolte de 1788 est insuflSsante; le prix du blé s'élève jusqu'à 50 livres le setier.

Par un regrettable oubli des principes posés par Turgot dans la mémorable déclaration de 1774, M. Necker ordonne des achats considérables à l'étranger, et renouvelle ainsi cette concurrence doublement funeste pour le consommateur et pour le Trésor, que la plupart des gouvernements qui l'ont précédé n'ont cessé de faire au commerce. Revenant ensuite aux plus fâcheux errements de ces mêmes gouvernements, il envoie dans les provinces des commissaires chargés de visiter les greniers ou magasins, et de faire conduire de gré ou de force les grains au marché , en ayant soin , avant tout, d'en diriger la plus grande partie possible sur Paris.

Cet expédient n'avait pas seulement pour résultat immédiat de favoriser, comme toujours, la dissimulation des blés, et, par conséquent, d'arrêter l'approvisionnement des marchés; à l'époque à laquelle nous sommes arrivés, c'est-à-dire, au milieu des mouvements révolutionnaires dont le pays commençait à être le théâtre, il faisait naître deux dangers très -graves. D'abord il poussait jusqu'à l'hostilité la jalousie, la malveillance instinctives des provinces contre Paris, et provoquait, en outre, à la haine du gouvernement, dont la sollicitude un peu trop exclusive peutêtre pour la capitale, apparaissait ainsi à tous les yeux. Le second danger, dont les troubles sanglants de 1775 avaient donné la mesure, consistait à faire croire aux accaparements, par conséquent, aux accapareurs, et à soulever contre les détenteurs de blé à an titre quelconque, des haines redoutables.(0

C'est sur ces entrefaites que se réunissent les états généraux. La cherté, les moyens d'y remédier, sont tout d'abord l'objet de leurs préoccupations. Mais au moment où les divers ordres, séparés d'abord, puis réunis bientôt en une seule assemblée, confient à des commissions l'étude de ces moyens, des désordres d'une violence encore inconnue éclatent dans les provinces. D'abord la circulation des grains est partout compromise; sur toutes les routes, les convois de blés, surtout ceux qui se dirigent sur Paris, sont livrés au pillage. Bientôt, sur un mot d'ordre parti probablement de Paris, où les plus mauvaises passions se sont déjà donné rendez-vous, et où une poignée d'hommes, futurs coryphées de 1793, croit accélérer le triomphe des idées révolutionnaires en semant le deuil et la désolation dans le

1. Les ennemis de M. Necker ont prétendu que cette cherté était factice, qu'elle n*eut d'autre cause que la publicité qu'il donna à ses appréhensions et à des achats de grains au dehors. La vérité est que les froids excessifs de FhiTer de 1789, pendant lequel le Uiermométre descendit à 17 degrés Réaumur à Paris, des grêles fréquentes en Juin et Juillet, compromirent trés-graTement la récolte.

pays tout entier y des bandes armées se lèvent en quelque sorte simultanément de toutes parts et commencent le pillage, puis l'incendie des châteaux. (De tous côtés, dit Dupont de Nemours, dans la séance de l'Assemblée nationale du 5 août 1789 , on se plaint d'entreprises contre les personnes et les propriétés par des brigands qui courent les provinces. i Le Moniteur lui-même {n^ du 7 août) donne sur les méfaits de ces bandes les nouvelles les plus alarmantes.

Le 30 juin , une émeute formidable éclate à Paris; une multitude égarée pille les boulangers, envahit le marché, et pousse des cris de mort contre les accapareurs. Après quelques mois d'un calme apparent, mais qu'elle emploie à s'organiser, l'émeute reparaît tout à coup, plus nombreuse, plus formidable, et accomplit, grâce à la faiblesse, à l'insudfisance ou à la connivence de la force armée, ces funestes journées des 5 et 6 octobre, où Ton voit la royauté franchir la première étape qui la sépare de l'échafaud.

Vainement l'assemblée accumule décret sur décret pour assurer la circulation des grains, pour punir les incendiaires et les assassins qui sèment la terreur dans les provinces, pour encourager l'importation par des primes, pour empêcher l'exportation, ses efforts et ceux du gouvernement restent impuissants; et un jour, les ministres, à bout de ressources et d'expédients, viennent lui déclarer qu'ils t déclinent la responsabilité de l'approvisionnement de Paris, i

La cherté continue en 1790 et 1791, en grande partie par le fait des entraves apportées à la circulation des grains. L'assemblée met successivement à la disposition du gouvernement des sommes considérables pour venir en aide aux départements nécessiteux et faire des achats de grains à l'étranger. Le mal s'aggrave en 1792; aux causes d'enchérissement déjà connues viennent s'ajouter la sortie ou l'enfouissement du numéraire, la prompte dépréciation des assignats, les énormes approvisionnements exigés par la guerre, les bras qu'elle enlève à la culture, les violentes et continuelles déclamations de la tribune contre les accapareurs et les marchands de blé, et bientôt, enfin, la fatale mesure du maximum. Des ateliers de charité s'organisent de toutes parts, grâce aux sacrifices de l'État, des départements, des communes et des particuliers; mais ces faibles palliatifs n'arrêtent pas un instant la marche du fléau, et, le 6 février 1792, le ministre Roland vient déclarer à l'assemblée que la situation est alarmante.

Nous arrêterons ici ce lamentable récit, pour nous borner à rappeler que la cherté qui eut, de 1792 à 1795, le caractère d'une véritable famine (0, ne cessa

1. On lit dans les considérants d'un projet de règlement sur le commerce des bestiaux soumis à la GouTention, le 24 Juin 1795, au nom du Comité de salut public : « . . . convaincu de la nécessité d'ar- « réter le surhaussement eflhiyant de la viande qui déjà coûte à la nation 12 francs la livre, et qui

• bientôt lui en coûtera 18 à 20 »

Le 31 mars, Lecointre de Versailles conjure la Convention « de prendre enfln des mesures pour em- «pécher qu^on vende le pain 25 sols la livre (monnaie métallique) au palais Égalité; de 20 à 25 sols à

• Versailles; de 30 à 40 sols à Lyon. » — Le 24 avril, Piette déclare, à la tribune, que la hausse des subsistances et la misère générale n'ont plus de limites. «J'ai vu, dit-il, des infortunés obligés de

• manger Therbe des champs, des racines d'arbustes. • — Le 24 octobre, Hardy donne lecture d'une lettre de Rouen qui apprend « que les députés nommés par cette ville pour le Corps législatif refusent « d'accepter; que les administrateurs font de même, parce qu'ils ne peuvent, diseut-ils, administrer « un peuple qui meurt de faim, — D est à ma connaissance, ^oute Hardy, que, depuis deux ans, les « habitants de cette ville sont réduits à 4 onces de pain par jour. Cette commune n'a aucun moyen de « s'approvisionner et déjà une maladie contagieuse y règne. ... «

complètement que dans la seconde année du Consulat , après avoir exercé sur les crimes de la période révolutionnaire, une influence à laquelle les historiens n'ont pas, selon nous, donné un relief suffisant.

Bien que, par suite des sacrifices extraordinaires de la Convention, le pain ait été à bas prix à Paris, pendant la plus grande partie de la crise révolutionnaire (i), cependant la cherté s'y est manifestée par un accroissement sensible de la mortalité. Le nombre des décès, de 47,952 en 1791, s'élève tout à coup, pour les neuf premiers mois seulement de 1792, à 17,416; pour l'année 1793; à 21,167; pour 1794, à 30,388; pour 1795, à 26,978; pour 1796, à 27,779. Si, d'une part, il faut tenir compte de l'accroissement dont la population de Paris devait être l'objet, à cette époque, par suite des immigrations provoquées par le bas prix du pain ; de l'autre, il est de notoriété publique qu'à Paris, comme dans le reste de la France, la tenue des registres de l'état civil , pendant la période révolutionnaire , a été l'objet des plus graves négligences et par conséquent de nombreuses omissions.

Cette influence de la cherté sur la mortalité, à Paris, a été, pour la période ilU à 1763, l'objet d'une étude intéressante et peu connue de Messance dans ses Recherches sur la population. Les nombreux documents qu'il a réunis à ce sujet tendent à démontrer que le haut prix du blé a presque toujours coïncidé avec une élévation sensible du chiffre des décès. Voici les résumés de ces documents divisés en deux périodes, comprenant l'une les années 1724 à 1743; l'autre les années 1744 à 1763.

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