‹ La France et le Canada français [microforme]Chapitre 8 sur 21 · MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESSIEURS

C'est une sensation bien étrange et bien douce à la fois pour le représentant officiel d’une nation, de retrouver la patrie et Ja famille dans sa résidence diplomatique, et d'y recevoir à tout instant l’écho et l’image fidèle de ses sentiments. D’ordinaire, nos efforts tendent à ménager les préjugés et les susceptibilités nationales, si souvent en désaccord, ou même en conflit avec les nôtres. Ici, au contraire, vos cœurs ot le mien sont à l’unisson, Comme moi, vous

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avez l'amour, le culte de la France ; vous avez souffert, vous vous êtes sentis atteint par ses cruelles infortunes ; comme nous, français, vous croyez renaître, vous participez avec un patriotique orgueil à son relèvement.

C’est que la voix du sang parle en vous, messieurs ; c’est que sortis du sein de la France, vous êtes ses rejetons sur le sol américain, et qu’en dépit de toutes les transformations politiques, vous vous sentez guidés par une impulsion mysté: rieuse, analogue à celle qui conduisait dans le désert le peuple d'Israël ; c'est qu'enfin, une destinée providentielle vous appelle à fonder, à ramifier dans le nouveau monde une nation française, avec la langue, le caractère et toutes les qualités spécifiques de notre ancienne France. Mission grandiose et bien comprise par lord Dufferin, quand cet illustre homme d'état disait : que la race française était nécessaire à l'Amérique et que la civilisation du Nouveau Monde serait incomplète sans cet élément. C'est qu’en effet, les utopistes seuls ont pu rêver d’unifier la société humaine par les mœurs, la langue, les lois, de refondre les nations dans un même moule, à limitation de Procuste.

La civilisation est comme Ja nature; elle procède par la diversité. Dans le monde physique, l’harmonie naît de forces différentes, d’aspects variés à l'infini, souvent de contrastes. De même, dans le monde moral, le progrès est engendré par l'émulation, par la concurrence, c’est-à-dire par l'exercice de la liberté. C'est ainsi que l'Eurcpe moderne a progressé par la rivalité des rations qui la constituent, qu’elle a découvert les Indes, l'Amérique, enfanté des prodiges par la science et par l’industrie, et qu’à l'heure actuelle elle est encore, malgré toutes ses imperfections et ses taches, le témoignage le plus éclatant de l'intelligence et de la force humaines. Les peuples, livrés à la contemplation béate de leur génie et de leur grandeur nationale, ne tardent pas à s’étioler dans une funeste langueur. La race anglo-saxonne si vivace, si fortement douée n’échapperait pas à ce danger si la lumière ne lui venait que par ses prophètes, célébrant en

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style dithyrambique et sur tous les tons sa vitalité, son énergie, sa supériorité sur les autres races, sur tout l'univers. Eh bien ! le Canada-Français rend à la race anglo-saxonne, un immense service, en se développant à côté d'elle, en la préservant d’une sécurité trompeuse, en lui faisant sentir l'aiguillon salutaire de la concurrence.

La concurrence des nations affecte différentes formes. Longtemps, elle s’est exercée exclusivement par la guerre ; aujourd'hui ce sont les victoires de l’industrie, du commerce, de l'intelligence, qui sont considérces comme les plus fécondes. Mais ici, comme sur les champs de bataille, le courage est souvent trahi par la force. Il faut l’organisation, d'immenses ressources toujours prêtes à se renouveler, il faut surtout des alliés, pour assurer le triomphe. Longtemps le Canada-français a été dans la situation d’une place démantelée et cernée de toutes parts, résistant, sans munitions, à bout de vivres, contre tout espoir, pour défendre l'honneur national. Résis tance Féroïque et qui tiendra plus d’une page glorieuse dans l’histoire! Enfin le moment est venu où la sentinelle peut, du haut des tours, apercevoir les bataillons accourus pour la délivrance! Ces bataillons, messieurs, ce sont les ‘apitaux, ce sont ies entreprises industrielles, c’est le concours sympathique, ardent de nos financiers, de nos hommes de lettres, de toutes nos forces nationales pour le développement pacifique de la race française sur ce continent.

Quant à moi, messieurs, le grand honneur de ma vie publique sera d'a voir été sinon le guide, du moins le précurseur de cétte armée libératrice, d'avoir symbolisé pendant quelques jours, dans ma personne, l’embrassement fraternel de lancienne et de la nouvelle France et leurs effusions réciproques après une séparation sécu re. C’est avec bonheur que je viens remplir cette tâche dans la noble cité de Montréal, cette métropole commerciale de la France américaine, dont tous nos voyageurs français admirent les splendeurs avec un mélange d’orgueil et de stupéfaction.

C’est ici que j'ai connu pour la première fois, il y a huit

ans, l'hospitalité canadienne. J'étais nouvellement arrivé d'Europe et je n’avais encore sur le Canada que des notions superficielles ; ce sont des Montréalais qui n’ont servi d’initiateurs dans mes études sur votre pays; C’est ici, comme dirait M. le président, que j'ai préludé à ma carrière canadienne. Il m’est bien doux aujourd’hui d’avoir acquis quelques titres personnels à votre amitié, et de vous apporter, avec un mandat officiel, le salut affectueux de la France.

Mais parmi ces épanchements, il est un devoir que la justice et la gratitude nous imposent, et dont je veux prendre l'initiative : c’est un hommage à l'Angleterre dont le pavillon abrite, avec une fierté magnanime, cette réunion de famille, Une politique large et clairvoyante l’a mise audessus des préiugés ordinaires, et lui permet de voir avec désintéressement, que dis-je, avec sympathie, notre réapparition, dans ces lieux, de nous y accueillir, non plus comme des adversaires, mais comm des amis venus pour l’assister loyalement dans une œuvre bienfaisante,et contribuer à la prospérité de sa plus belle colonie. Heureuse l’Angleterre d’avoir une politique aussi large ! Heureuse surtout l'Amérique où les rivalités meurtrières de l’Europe deviennent un anachronisme et se transforment en luttes fécondes par le travail, pour le progrès de l'humanité ! (Afplaudissements).

La santé du lieutenant-gouverneur de Québec fut ensuite proposée, puis vint celle du parlement fédéral, à laquelle répondirent MM. Thibaudean et Ouimet, le premier membre du Sénat et le second de la Chambre des Communes,

M. THIBAUDEAU, Sénateur.

M. Le PRÉSIDENT ET MESSIEURS,

Lorsque le 7 octobre dernier, cette belle salle du Windsor s'illuminait spontanément pour la s:ande ovation que la province de Québec offrait à son poète national, nous avons vu les ls de la fière Albion tendre la main aux descendants

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