LA SÉPARATION DE CORPS
femme d'un autre mari. Il ne se sent plus né d'un légitime mariage, sa naissance lui apparaît équivoque, l'ortuite. Ces noms de parenté issus du mariage perdent une partie de leur signification. Comment des frères et des sœurs peuvont-ils encore se croire frères et sœurs en présence d'un père marié à une étrangère, et d'une mère Ipouse d'un étranger? Toutes les notions de famille se brouillent et s'effacent. Elles reposaient sur le lien conjugal; ce lien brisé, elles planent en l'air, agitées, confuses.
Les animaux ne connaissent pas les liens de parenté. En serait-il de même de l'espèce humaine? Le divorce aboutit à ce résultat; il change l'institution de la famille et du mariage ; et il vient se substituer non à la séparation de corps qui n'a rien de commun avec lui, mais au mariage lui-même qui avait pour essence l'indissolubilité du lien, et qui désormais dépendra de la volonté des parties. C'est une révolution, c'est le mariage libre. Remplaçant le mariage solennel, le mariage perpétuel, comme les Romains, nous tombons des justx niiptki' dans le concuiinatus. Les jusia: nuptiœ engendraient l'autorité paternelle formaient le lien de perpétuité entre le père et l'enfant. Dans le concuMnatus ou union libre, il y a une mère, et non plus un père. Aussi, M. Emile de Girardin, conséquent avec l'idée du divorce etdumariage libre, refusaitde reconnaîtrela paternité et proposait d'établir l'égalité des enfants devant la mère, seule reconnue, pensait-il, puisqu'elle est seule certaine. Tous les enfants ainsi porteraient le nom de la mère, au même titi'e, sans distinction de légitimes ou d'illégitimes. La légitimité est, en effet, fille de la paternité, et elle disparaît avec la paternité.
Il est impossible de comprendre ce qu'on veut dire quand on prétend que le divorce est plus favorable à la constitution des familles que la séparation de corps elle-même. Qu'entend-on par une famille dont le père et la mère sont exclus? Le divorce disperse la famille, il brise le faisceau de relations qui la constituent et qui découlent du mariage des auteurs communs. La dissolution du mariage jette un trouble profond sur toutes ces relations et dépouille les enfants de leur légitimité. N'ont-ils pas, après le divorce, un père et une mère étrangers l'un à
l'autre? Comment appelle-t-on, dans le monde, les enfants qui ont un père et une mère étrangers l'un à l'autre, non unis par les liens du mariage' La séparation de corps peut èlro pénible pour des enfants; elle ne les touche pas dans leur légitimité, elle leur laisse un nom. Il y a toujours une famille. La séparation de corps reste donc l'unique moyen de remédier aux maux extrêmes du mariage ; c'est un remède aussi douloureux que nécessaire. Quant au divorce, il n'est pas lui-même une institution; il est la destruction de l'institution du mariage. Et certes il n'y aurait pas à s'en préoccuper s'il ne brisait que quelques mariages; mais il ébranle tous les mariages, il frappe l'institution elle-même, il transforme les jiist^f nuptix en concuhinatus.
La séparation de corps prouve qu'il y a de mauvais ménages ; il n'est pas étonnant que la perfection ne soit pas de ce monde. Quia pu penser que tous les mariages seraient heureux, et réaliseraient, sans aucune exception, l'idéal des contes de fées? Il y en a de malheureux ou de coupables. Comment leur honte rejaillirait-elle sur tant de mariages honnêtes ou qui ne font pas parler d'eux? Autant dire que le vol déshonore le droit de propriété. Comment deux époux peuvent-ils cesser d'être époux? Est-ce que le crime rompt le lien de parenté? Vous avez un conjoint criminel, en est-il moins votre conjoint? Votre frère est criminel, il a même tenté de vous tuer, en est-il moins votre frère? Et ferez-vous annuler cette fraternité, parce qu'elle n'est pas un honneur pour vous? Ces crimes n'ont aucune influence sur le lien de parenté qui subsiste quand même, parce qu'il vient de la nature, qu'il est né du sang, et que la source du sang est dans le mariage.
L'indignité ne dissout pas les liens de paternité, de filiation et de cousinage. Comment l'indignité d'un conjoint pourrait-elle rejaillir sur le lien antérieur qui a uni deux existences en prévision d'une même destinée bonne ou mauvaise? C'est une singulière fai'on de morale que de dire aux époux : Soyez unis tant que vous pourrez. C'est à peu près ce que le Sénat leur dira par la loi du divorce. Que signifient les formalités du mariage? viennent-elles seulement couvrir des unions passagères? Dans quel contrat civil est-il dit : vous respecterez le contrat tantque vous pourrez? Respecter le contrat dans toute sa rigueur, c'est