CONGRÉGATION DES DAMES DU SACRÉ-CŒUR, ETC
C’est de ce même P. Varin que la Providence se servit en 1800, pour fonder la Société des Religieuses ou Dames du Sacré-Cœur,
1. Vie du V. Grignion de Montfort, par l’abbé Pauvert. In-8. Poitiers, 1 87 5. Introd.
destinée à prendre de si rapides et si heureux développements. La première inspiration en était venue, en Allemagne, à un saint prêtre français que la Révolution avait chassé de son pays, le P. Éléonor de Tournely, premier supérieur de ces prêtres du Sacré-Cœur dont nous venons de parler. Brûlant d’amour pour le Cœur de Jésus, à qui il s’était donné sans réserve, il en recevait des faveurs extraordinaires. C’est dans une de ces mystérieuses communications qu’il lui fut ordonné d’établir la Société des Dames du Sacré-Cœur. Peu après, il crut en avoir trouvé la pierre fondamentale dans une grande chrétienne, Madame Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, femme de haute vertu, qui, suivie de quelques anciennes religieuses, était allée jusqu’à Vienne se mettre sous sa conduite. Mais Dieu, nous le raconterons ailleurs, avait d’autres desseins sur cette héroïque princesse; et le P. de Tournely mourut sans avoir vu naître sa chère Société, dont pourtant, comme éclairé d’une lumière prophétique, on l’entendit encore dire avec force, sur le seuil même de l’éternité :
« Elle sera! elle sera! »
Un de ses plus fidèles disciples, le P. Varin, recueillit le pieux héritage de sa mission providentielle; et, pour remplacer la noble dame, Dieu lui ménagea comme instrument l’humble fille d’un tonnelier bourguignon : c’était Sophie-Madeleine Barat, nom que d’innombrables générations de vierges et de mères chrétiennes entoureront de leurs tendres hommages et de leur vénération, avant même que l’Église l’inscrive dans ses diptyques sacrés. Née en 1779, à Joigny, au milieu d’un violent incendie, elle révéla de bonne heure « une âme toute de feu » et une intelligence peu commune. Élevée avec le plus grar.d coin par son frère, le futur jésuite Louis Barat, elle dépassa bientôt les limites auxquelles se borne d’ordinaire l’instruction des femmes. Elle lisait Virgile et traduisait Homère. Les sciences naturelles, la botanique, l’astronomie élémentaire, lui devinrent familières. Elle pouvait, à titre de délassement et de récompense, étudier l’espagnol et l’italien, qui lui furent si utiles depuis. L’abbé Barat préparait à son insu la fondatrice d’une société qui devait se distinguer dans l’enseignement de la jeunesse. En même temps, la jeune Sophie grandissait dans toutes les vertus de son âge. Sa piété, aussi douce que
forte, ravissait tout le monde; et dès 1792, au moment où l’on entrait en pleine Terreur, elle prenait occasion du mariage de sa sœur pour déclarer qu’elle s’était engagée à l’Époux seul digne d’être aimé sans partage.
Il faut lire dans sa belle Histoire 1 par quelles circonstances elle fut amenée à Paris, introduite dans la pauvre petite communauté de M1Ie Duval, puis présentée au P. Varin, qui devina tout de suite quel trésor Dieu lui envoyait; et comment, le 21 novembre 1800, devant l’autel d’une chapelle privée, rue de Touraine, alors que partout les églises étaient fermées ou démolies, Sophie et trois de ses compagnes prononcèrent leur consécration au Cœur de Jésus-Christ, qu’elles reçurent ensuite dans la sainte communion. Sophie était transportée : elle venait enfin de se précipiter dans l’holocauste!
Ainsi fut humblement jeté en terre le grain de sénevé, qui deviendra un grand arbre dont les rameaux s’étendront au loin et fourniront un abri à tant d’oiseaux du Ciel. De puissants rejetons en attestèrent bientôt la vitalité à Amiens, à Grenoble, à Poitiers, à Niort, en Belgique. Bientôt aussi vinrent les épreuves, indispensable cachet des œuvres de Dieu. Les plus douloureuses se produisirent à l’occasion de la règle du nouvel Institut. Elles aboutirent dès 1826 à l’approbation solennelle du Saint-Siège. Voici dans quels termes un des prélats les plus éminents de la cour romaine, le cardinal Recanati, exprimait son sentiment sur cette règle : « J’ai lu par devoir les constitutions de presque tous les Ordres, soit anciens, soit modernes. Toutes sont belles, admirables, marquées du sceau de Dieu. Mais celle-ci m’a paru exceller entre toutes, parce qu’elle renferme l’essence de la perfection religieuse, et qu’elle est en même temps un chef-d’œuvre d’unité. Le Sacré Cœur de Jésus est à la fois le pivot sur lequel tout se meut, et le terme où tout aboutit. »
On ne saurait mieux caractériser l’Institut du Sacré-Cœur. Sa fin propre est moins encore de former à la piété et aux connaissances convenables les jeunes filles de la classe élevée et de la classe populaire que de faire servir les fonctions mêmes de l’enseignement à la sancti-
1. Histoire de Madame Barat, fondatrice de la Société du Sacré-Cœur de Jésus, par M'r Baunard. 2 vol. in-8°. Poussielgue, Paris.
fication des maîtresses et des élèves, par la pratique généreuse et la diffusion du culte de réparation et d’amour. La gloire du Cœur de Jésus demeure donc le but suprême; et qui dira dans quelle mesure
LA VÉNÉRABLE MERE BARAT Fondatrice de la Société des Religieuses du Sacré-Cœur.
cette éducation, tout imprégnée de ses divines influences, que distribuent en ce moment plus de cent vingt maisons, a contribué depuis le commencement du siècle et contribue chaque jour en Europe, .dans les deux Amériques et jusqu’en Australie, à faire connaître, aimer et honorer ce Cœur adorable?
Cinq ans après la naissance de la Société du Sacré-Cœur, en i8o5, s’établissait à Paris, rue de Picpus, par les soins d’un vaillant confesseur delà foi, M. Coudrin, et de Mrae Aymer de la Chevalerie, la pieuse Congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie. Elle occupe les bâtiments d’une ancienne communauté dont les jardins avaient reçu, sous le règne de la Convention, les dépouilles mortelles de treize cents personnes, immolées aux fureurs révolutionnaires. Dès 1800, une chapelle expiatoire avait été élevée à la mémoire de ces martyrs du devoir. Ce terrain, consacré par un si noble sang, est devenu le centre et le siège principal du nouvel Institut. Il continue, sous les auspices des Sacrés Cœurs, à rendre les plus utiles services; et il a mérité, lui aussi, l’honneur de fournir des victimes à la Commune de 1871 l.
N’oublions pas les modestes et utiles fondations du vénéré P. Picot de Clorivière, dont l’origine remonte aux plus mauvais jours de la Révolution, et qui, créées dans un temps où les communautés religieuses étaient anéanties, ont pour but d’en faire revivre l’esprit et même les pratiques jusqu’au milieu du monde. Nommons encore les Bénédictins Prêcheurs des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie, institués en ces derniers temps à la Pierre-qui-Vire, par le R. P. Muard, de sainte mémoire. Le dénombrement serait long de ces différentes branches, nourries d’une même sève, de ces ruisseaux émanés d’une même source, et dont les eaux vivifiantes arrosent le champ de l’Église de France. Et il faudrait le compléter encore par le tableau de ces anciens Ordres religieux, de femmes d’abord, puis d’hommes, qu’on a vus successivement renaître, tous animés de ce nouvel esprit de réparation et d’amour qui caractérise la dévotion du Sacré Cœur. On peut l’affirmer hautement, si quelque chose est demeuré enseveli sans détour sous les décombres d’un passé détruit, c’est bien le jansénisme, avec l’étroitesse et la froideur antichrétiennes de ses faux dogmes.
1. Vie de l’abbé Coudrin, etc., par Aug. Coudrin. Paris, Bray, 1847.