LE VŒU NATIONAL
e grand acte national, réclamé par le Cœur du divin Roi des Francs, et spontanément voué par Louis XVI, avait été appelé et comme pressenti, au fort même de la Révolution, par le génie d’un célèbre penseur chrétien, le vicomte de Bonald. Précisément en l’année 1796, il faisait imprimer à Constance son livre si remarquable de la Théorie du Pouvoir-, et lui donnait pour conclusion la page étonnante qu’on va lire :
« J’observe avec attention tous les peuples qui ont paru avec éclat sur la scène du monde; et je remarque que ceux qui ne sont
Le jeune Tobie retire du poisson le fiel qui doit rendre la vue à son père.
Tiré de YHist, sainte du P. N. Talon. Paris, 1659.]
pas morts tout entiers, et qui ont laissé des traces ineffaçables de leur existence politique ou religieuse, avaient attaché, si j’ose le dire, leur durée à quelque grand monument à la fois religieux et politique. . .
« Le Français est un peuple aussi, et il est un grand peuple; il est grand par son intelligence , par ses sentiments , par ses actions. Hélas! il est grand... jusque par ses crimes.
« Au centre de la France, et dans la position la plus embellie par les vastes décorations de la nature, j’élèverais aussi un monument qui réunirait, aux proportions imposantes des Pyramides égyptiennes, la majesté simple et sublime du Temple de l’antique Sion, l’intérêt national du Capitole romain.
« Je le consacrerais au Dieu de l’univers, au Dieu de la France... à la Providence , à ce Dieu de tous les hommes, même de ceux qui le nient, de toutes les nations, même de celles qui l’outragent; à ce Dieu qui a si longtemps protégé la France, et qui la punit parce qu’il la protège encore; à ce Dieu qui ne l’a livrée un instant à la fureur de l’athéisme que pour la préserver du malheur affreux de devenir athée; à ce Dieu qui a versé tant de consolations au sein de tant de douleurs, tant de secours au sein de tant de misères, tant d’espoir au sein de tant de malheurs; à ce Dieu qui a fait briller tant de foi au milieu de tant d’impiété, tant de force au milieu de tant de faiblesse, tant de vertus au milieu de tant de crimes; à ce Dieu qui a permis tant de forfaits et qui exerce tant de vengeances; à ce Dieu qui, au moment où il livrait vos corps à la rage des bourreaux, vous recevait dans son sein, ô mes rois! ô mes maîtres! ô vous! ministres de la religion et de la société, prêtres fidèles, militaires intrépides, magistrats vertueux, et vous, que la faiblesse de votre sexe ou de votre âge et l’obscurité de votre condition réservaient à des malheurs moins éclatants, mais que la grandeur de votre courage a associés par cette fin honorable aux défenseurs de la société; vous tous enfin, parents, amis, concitoyens, martyrs de votre foi en votre Dieu, de votre fidélité à votre roi!...
« Ce temple serait l’objet des vœux et des hommages de la nation. Tout Français accourrait des extrémités du royaume pour adorer
e Dieu de la France et s’en retournerait meilleur et plus heureux. »
Bonald ne vit pas la réalisation du beau projet religieux et patriotique où sa pensée avait entrevu le secret de notre salut. Mais voilà que, du sein même de nos désastres de 1870, une idée toute semblable surgit presque en même temps sur divers points de la France. Paris était bloqué par les Prussiens. Rome venait de tomber, par notre faute, entre les mains sacrilèges du Piémont. Metz avait capitulé. La Commune préparait ses fureurs dans l’ombre. Qui pourra délivrer le Saint-Père et sauver la patrie? Ce sera le Sacré Cœur! s’écrièrent quelques âmes généreuses, ramenées enfin aux demandes et aux promesses de Paray-le-Monial '.
1. Voici quelques détails plus précis sur les premières origines du Vœu national; il nous semble qu'en cette matière les moindres circonstances ont leur prix.
Le 17 octobre 1870, le P. de Boylesve, prêchant à la Visitation du Mans, insistait sur le désir exprimé par Notre-Seigneur à la Mère Marie de Jésus (voir plus haut, p. 296), au sujet de la consécration de la France à son Cœur sacré. Après le sermon, la supérieure du monastère lui manifesta son étonnement qu’il n’eût rien dit de la révélation faite dans le même sens à la bienheureuse Marguerite, en 1689. Le Père avoua son ignorance à cet égard et promit de réparer l’omission.
Quelques jours après, il faisait imprimer une feuille volante contenant cette révélation, avec celle de Marie de Jésus, feuille qui, sans parler de sa reproduction dans V Agenda du chrétien et dans la Croisade du Sacré-Cœur, a été répandue à 200 000 exemplaires au moins depuis 1870.
Dès la fin d’octobre, cette feuille était connue à Poitiers, et M. Bain de la Coquerie, un de ses plus zélés propagateurs, la mit sous les yeux de M. Legentil, membre du conseil général de la Société de Saint-Vincent de Paul, alors réfugié dans cette ville, par suite de la guerre.
Or, le 8 décembre suivant, M. Legentil écrivait au P. de Boylesve : « Il y a
quelques jours, je reçus de M. Baudon, président général de la Société de Saint-Vincent de Paul, une lettre où je remarquai ce passage : « M. B... ( Beluze, le pieux fondateur « du Cercle catholique du Luxembourg), en m’annonçant que Lyon avait fait le « vœu de rebâtir Notre-Dame de Fourviéres, dans le cas où la ville serait épargnée, « proposerait un vœu analogue pour Paris. Qu'en pensez-vous i Cela serait bien beau, « mais bien difficile. Cependant il ne manque pas d’églises à bâtir dans les quartiers « annexés, et Notre-Dame de la Délivrance ne serait pas un titre vain, si on obtient « cette délivrance. »
a Je répondis sur-le-champ à M. Baudon que j’accueillais avec grand plaisir cette idée, et que je souscrirais certainement, dans la mesure de mes ressources, à l’érection d’une telle église .., ou d'une église dédiée au Sacré Cœur.
« M. Baudon... insiste sur le vœu de bâtir une église à Paris, soit sous le vocable du Sacré-Cœur, soit sous celui de Notre-Dame de la Délivrance, et il fait observer avec raison qu’il serait utile de créer une paroisse dans un des quartiers qui en manquent
3oo JÉSUS-CHRIST ET LE DON SPÉCIAL DE SON CŒUR
Écoutons M. Legentil, qui fut, avec M. H. Rohault de Fleury, l'un des premiers inspirateurs du Vœu national, raconter lui-même les débuts de l’œuvre, dans un discours prononcé le 5 avril 1872 au Congrès général des Comités catholiques de France. Nous suivons pas à pas son récit :
« Nous espérions encore la délivrance, dit l’orateur; sur certains points la victoire nous avait conservé quelques sourires... Mais bientôt il fut évident qu’un prompt secours d’en haut devenait nécessaire, et, à nos yeux, il ne suffisait pas d’un secours ordinaire; il fallait un acte éclatant de la miséricorde divine : nulle protection ne nous parut aussi efficace que celle du Sacré Cœur de Notre- Seigneur Jésus-Christ.
« Quand il fut question de donner à notre pensée une forme précise et de provoquer des adhésions, nous sentîmes que nous avions un double intérêt à défendre. La France est une nation coupable, rudement mais trop justement punie. Elle a, on peut le dire, apostasié. De là ses malheurs, que son histoire nous montre coïn-
le plus, parce qu’on serait par là plus sûr de l’appui de l’archevêché, lequel est indispensable.
« Quoi qu'il en soit, mon Révérend Père, l’idée, sauf les détails de réalisation, me paraît bonne : vu les circonstances présentes, il me semble urgent de la propager. J’y attache d’autant plus d’importance qu’exilé moi-même de Paris, et désirant ardemment y rentrer, je soupire après la délivrance et je dis bien haut qu’elle ne peut venir que d’un acte éclatant de la Droite du Très-Haut.
« D’après les conseils de mon excellent ami, M. Bain, je m’adresse à vous, en vous demandant vos conseils et votre appui pour propager l’idée que je viens d’exposer et que je ne prétends pas avoir inventée. Vous verrez par quels moyens il est possible de provoquer des adhésions ou des souscriptions parmi les exilés de Paris que vous pouvez atteindre, au Mans, à Poitiers ou ailleurs, et aussi parmi les habitants de la province, car en ce moment, plus que jamais, la cause de Paris est la cause de la France.»
Le P. de Boylesve s’empressa de mettre M. Legentil en rapport avec le P. Ramière, directeur du Messager- du Cœur de Jésus, et dès le mois de janvier 1871, ce recueil, déjà fort répandu, lançait dans la grande publicité l’idée qui deviendra le Vœu national! Un peu plus tard, en mars 1871, entre la guerre et la Commune, paraissait à Nantes, sous le titre de la France et le Cœur de Jésus, une brochure dont les développements successifs ont abouti au présent livre.
C'est ainsi que, par un merveilleux concours de circonstances venues de tous les points de l’horizon, la Providence a voulu associer la Visitation, la Compagnie de Jésus et les Conférences de Saint-Vincent de Paul dans le glorieux enfantement de ce projet de consécration nationale, auquel la patrie rattache à bon droit ses meilleures espérances.
LA FRANGE DE 1871 AU CŒUR DE JÉSUS 3oi
cidant toujours avec les malheurs mêmes de l’Église et du Saint- Siège.
« Il était donc naturel de joindre dans nos résolutious la sécurité et l’indépendance du Pape avec le salut de la patrie, et d’unir dans nos cœurs deux causes qui n’auraient jamais dû être séparées.
« Vers ce même temps, un éminent religieux, le R. P. Ramière, de la Compagnie de Jésus, se faisait, auprès des âmes pieuses, le promoteur d’un vœu touchant, le vœu de travailler à la délivrance du Vicaire de Jésus-Christ. Nous lui demandâmes son appui et le concours d’une publication fort répandue qu’il dirige : le Messager du Sacré-Cœur. L’entente fut promptement faite : si c’est travailler au salut de la France que de travailler à la liberté de l’Église, c’est aussi préparer les victoires de l’Église que d’assurer la résurrection de la France.
« Avant tout, il parut nécessaire de chercher à désarmer la colère divine par un grand acte d’expiation et de pénitence : ainsi naquit l’idée d’ériger à Paris une église monumentale dédiée au Sacré Cœur de Jésus. Elle s’élèverait dans la ville coupable et châtiée, comme une amende honorable sur le théâtre d’un crime. Défense contre les périls du présent, elle servirait de leçon pour l’avenir, et attesterait à nos neveux nos malheurs, notre repentir, et, s’il plaisait à Dieu, notre délivrance.
« Dès le début, les deux premiers associés 1 furent soutenus par l’approbation de Mgr l’évêque de Poitiers, dont le diocèse les abritait alors; et ils se mirent résolument à la tâche. Assurément, l’entreprise était hardie pour deux Parisiens, éloignés de leurs foyers, isolés, sans ressources; mais ils comptaient sur Dieu.
« Ils commencèrent par intéresser leurs amis à l’œuvre naissante. Quelques fervents religieux, notamment le R. P. Jandel, supérieur général de l’Ordre de Saint-Dominique, leur prêtèrent aide et protection. Les communautés religieuses arrivèrent ainsi les premières. On eut bientôt recueilli quelques milliers d’adhésions.
« La première formule se ressentit de l’amertume causée par
1. C’est-à-dire M. Legentil lui-même et son beau-frère, M. Rohault de Fleury, demeurés tous deux les infatigables et inconfusibles promoteurs de la sainte entreprise.
302 jésus-christ et le don spécial de son cœur
la défaite et l’invasion; elle fut presque autant une protestation qu’une amende honorable; mais, le 26 avril 1871, Sa Sainteté Pie IX daigna la modifier en la bénissant. La voici dans cette forme définitive :
En présence des malheurs qui désolent la France, et des