L’ÉPÉE DE LA FRANCE CHRÉTIENNE
puis à Malte, les plus merveilleuses prouesses des premiers soldats de la Croix; et l’Europe ne vit pas sans admiration une poignée de héros, constamment soutenus par les subsides de la papauté et les prières de l’Église, tenir en échec pendant quelque cinq siècles la formidable puissance des sultans.
Ainsi se réalisait cet idéal du guerrier chrétien, que saint Bernard présentait à la nouvelle milice du Temple, si belle à ses débuts et si riche de promesses : « Ils ne comptent pas sur leur force; c’est du Dieu des armées qu’ils attendent la victoire : la victoire ne dépend point du nombre de soldats, mais de la bravoure qui vient du ciel. Voilà ce qu’ils ont souvent expérimenté, un d’entre eux poursuivant mille adversaires, et deux en dispersant dix mille. Par une alliance admirable et singulière, on les voit plus doux que des agneaux et plus terribles que des lions; en sorte qu’on ne sait comment les appeler. Sont-ils moines? sont-ils soldats? Ils sont l’un et l’autre, alliant à la douceur du religieux la vaillance du guerrier1. »
On nous demandera peut-être pourquoi la victoire ne nous fut pas toujours fidèle, quand nous combattions pour la plus sainte des causes? C’est que notre conduite fut trop souvent indigne de notre drapeau ; c’est que nos divisions intestines paralysèrent les prodiges de notre valeur.
Puis, ne l’oublions pas, après tout et en dépit de nos malheurs, comme on l’a dit avec autant d’esprit que de justesse, « si chaque croisade a échoué, toutes ont réussi ». Oui, réussi à contenir dans certaines bornes le fatal débordement de l’Islam; réussi encore à diminuer et bientôt à éteindre les luttes fratricides qui désolaient l’Europe féodale, à hâter l’affranchissement des serfs, à grandir pour le bien des peuples l’autorité des rois, à donner enfin un nouvel essor au commerce, à l’industrie, aux lettres, aux sciences et aux arts.
En peut-on dire autant de nos guerres modernes, de ces guerres d’abord si triomphantes de la Révolution, du premier et du second Empire? Après tant de victoires remportées, tant de capitales prises
i. Ad milites Templi, ch. iv.
JÉSUS-CHRIST ET NOS PRIVILÈGES HISTORIQUES
d’assaut ou abandonnées par leurs souverains, tant de contrées et de royaumes subjugués en courant, quel a été le dernier mot de la Providence? La honte inexpiable d’une triple invasion étrangère, des capitulations inconnues à notre histoire, notre superbe Paris occupé par l’ennemi, plus de cinq cent mille Français désarmés, une rançon de cinq milliards, la perte de deux belles provinces!
Ah! si la France a vu son épée humiliée, brisée, et cette fois sans compensation, c’est qu’elle en avait fait un coupable usage. A Moscou, à Waterloo, à Sedan, elle luttait, non pas contre l’infidèle, mais contre des chrétiens ; non pas pour son Dieu, mais pour ellemême, pour les intérêts de sa cupidité peut-être et de son ambition, ou d’une gloire toute profane. De plus, dans sa dernière lutte, désastreuse entre toutes, elle avait contre elle le récent et criminel abandon de Rome. Dès lors quel droit pouvait-elle prétendre aux bénédictions de la justice et aux sourires de la victoire?
Au reste, même en nos jours mauvais, la race des grands guerriers chrétiens n’est pas près de s’éteindre parmi nous. Sans parler de tant d’illustres vivants, et sans nous arrêter aux Drouot, aux Bugeaud, aux La Moricière, aux Pimodan, aux Ducrot, etc., dont la religion a droit d’être fière autant que la patrie, saluons cet admirable général de Sonis, que tous les bons Français pleurent encore. Nul aujourd’hui n’ignore ce que furent, pendant la campagne d’Italie, sur le terrain même de l’ennemi, les habitudes de cette vie militaire, « qui était celle d’un saint doublé d’un héros ». — « Dans nos reconnaissances, en traversant des bourgades ou des villages, tout à coup nous apercevons un clocher. Le Maître est là! à terre! Nous descendons tous les deux de cheval, nous entrons dans l’église : nous prions le prêtre de nous donner la sainte communion. C’est fait! Nous repartons aussitôt; le temps n’est pas à nous. Nous faisons notre action de grâces à cheval et en courant... » Non, jamais, dirons-nous avec une voix éloquente1, jamais l’esprit français, joint à la piété chrétienne, n’a trouvé le sublime dans une page plus merveilleuse de grandeur et de simplicité. C’est le même homme qui, le 24 juin 1859, à Solférino, à la tête
1. M5r Freppel, Éloge funèbre du général de Sonis, à Loigny, 22 septembre 1887.