AUTRES SAINTS PATRONS DE LA FRANCE
Jérusalem, les tombeaux des saints apôtres Pierre et Paul à Rome, celui de saint Jacques de Compostelle, formaient avec celui de saint Martin, à Tours, les quatre grands rendez-vous de la chrétienté tout entière.
Et pourtant, vinrent les jours d’égarement, où les antiques liens de protection et de reconnaissance qui unissaient la nation française à saint Martin furent sacrilègement rompus. 1798 vit profaner le saint tombeau et crouler sous le marteau démolisseur l’abside de la vieille basilique; 1802 couronna l’œuvre de destruction, en renversant la magnifique nef jusque-là demeurée debout. Les matériaux furent vendus à l’encan. Dieu protesta en permettant que le malheureux qui avait présidé à cette indigne adjudication fût écrasé sous les débris de l’édifice. Tours pleura des larmes amères, car ce n’était pas sa population qui avait voulu, ni sa municipalité qui avait pris cette barbare et inintelligente mesure. L’ordre était parti de plus haut, et, dans des temps si troublés, qui aurait pu résister à la force qui dominait tout ? Il fallut donc aller jusqu’au bout : des rues furent tracées, et des maisons vulgaires bâties sur un sol consacré par la vénération de toute la terre1...
Quand viendra l’heure de la réparation ? Naguère nous croyions y toucher. Le tombeau de saint Martin, dont la trace elle-même était perdue, a été retrouvé le 14 décembre 1860, à la suite de fouilles exécutées avec un bonheur providentiel. Depuis, les offrandes accumulées de la piété publique avaient permis d’acquérir, au nom de l’archevêché de Tours, l’emplacement presque complet de l’ancienne basilique. Les plans d’une reconstruction monumentale étaient prêts. Mais comment auraient-ils pu aboutir sous le régime francmaçonnique auquel la France est momentanément livrée ? Tout est donc aujourd’hui suspendu. Espérons que ce n’est pas pour toujours.
« Les ingratitudes des nations ne sont jamais impunies, s’écriait à Tours même, dès 1868, le grand évêque de Poitiers2. Je ne veux pas étaler ici l’énumération de tous nos revers, de tous nos
1. Voir Notice sur le tombeau de saint Martin. Tours, Marne, 1861.
2. Œuvres du cardinal Pie, t. III, Sermon pour la fête de saint Martin.
JÉSUS-CHRIST ET NOS PRIVILÈGES HISTORIQUES
malheurs du passé ; je ne veux pas faire l’exposé de tous nos dangers, de toutes nos craintes pour l’avenir. Je me contente de dire que je recommencerai à espérer de meilleurs jours pour la France, quand la France aura commencé à rebâtir la basilique de Martin. Il a été le fondateur et le père de cette nation ; il en est le patron et le protecteur : ce que la France ferait pour Martin, elle le ferait pour elle-même. »
A l’appui de sa conjecture, l’éloquent et patriotique orateur cite avec complaisance un docte hagiographe français du dix-septième siècle, André du Saussay : « En tête de notre martyrologe de l’Eglise des Gaules1, il est tout un magnifique chapitre où l’on prouve, par une surabondance de témoignages et de faits, que l’empire très chrétien des Francs a toujours été florissant et glorieux quand le culte des saints y a été en honneur, et que la splendeur de cette nation a toujours été amoindrie quand ce culte s’est ralenti. »
Le même du Saussay exprime un sentiment analogue et plus naïvement encore dans l’Épître dédicatoire de son livre, qui est adressée à Richelieu : « La France, dit-il, a toujours éprouvé et elle éprouvera toujours quel cordial amour lui portent du haut du ciel les bienheureux qu’elle a vus fleurir sur son sol, et qu’elle honore maintenant dans la gloire : non seulement ils lui conservent devant Dieu un éternel souvenir, mais ils ne cessent et ne cesseront point de veiller à sa garde et de la défendre à propos, avec l’aide du Seigneur, contre toute sorte d’adversités. » Et deux gros in-folio, consacrés à mettre en lumière nos saints nationaux, lui fournissent l’occasion continuelle de constater cette sorte de loi historique si bien formulée par le cardinal Pie.
On sera frappé et agréablement surpris de trouver la même observation sous la plume du grave annaliste de l’Église, Baronius. Le passage est trop curieux et fait trop d’honneur à notre pays, pour n’être pas reproduit ici. Nous sommes à l’année 1029'2. L’éminent historien est amené à raconter la solennelle dédicace
1. André du Saussay, Appar. ad Martyrol. Gallic ., t. Ier, chap. xxi.