I. Migne, Fatrol. lat., t. LIX, col. 3 1 1 et
iîG JÉSUS-CHRIST ET LE DON SPÉCIAL DE SON CŒUR
Vers le même temps que saint Avite, saint Césaire d’Arles — encore un glorieux enfant de Lérins — donnait une autre signification au sang et à l’eau du Calvaire. Il y saluait le prélude à ce mystérieux mélange de vin et d’eau qui nous est prescrit dans la célébration des divins mystères. « Ce mélange, dit-il, n’est pas fondé seulement sur un usage traditionnel, il l’est encore sur une circonstance mémorable de la Passion, où l’on vit, du Cœur sacré de notre victime, sous le coup de la lance, l’eau et le sang jaillir abondamment... Mais pourquoi le Seigneur a-t-il voulu ce mélange? Au festin de Cana, le vin nuptial, c’est-à-dire la foi, manquait : on était encore chez le peuple juif, « cette vigne ingrate » dont il est écrit : « J’ai attendu qu’elle donnât du raisin, elle n’a « porté que des épines. » Aussi est-ce d’épines que la synagogue couronna la tête du Rédempteur lorsque, dans la Cène pascale, au moment de s’unir comme époux à son Église, il changea l’eau en vin, c’est-à-dire appela d’avance la multitude des nations qui allaient renaître par la vertu de son sang. En effet, dans les saints Livres, les eaux désignent souvent les nations, et le vin le sang de la Passion du Sauveur. Et voilà comment le mélange de l’eau et du vin dans l'Eucharistie nous montre le peuple fidèle incorporé au Christ, et très intimement uni à Lui par le lien de la charité parfaite. Cette union de tous les peuples en Jésus-Christ n’est-elle pas encore figurée par ces innombrables grains de froment qui, triés et préparés avec soin, puis réduits en blanche farine par la pression de la meule, ne forment plus que la substance d’un seul et même pain? Comme donc ces grains fondus en un même tout ne peuvent plus être distingués l’un de l’autre, et comme l’eau une fois mêlée au vin ne revient plus à sa première forme, de même les vrais fidèles, qui savent qu’ils sont rachetés par le sang et la Passion du Christ, doivent, par leur foi, leur piété, toute leur conduite, se faire si réellement les membres de leur Chef, que ni la volonté, ni la force, ni aucune affection terrestre, ni même la mort, ne puissent jamais les en séparer1. »
Sous une forme trop mystique peut-être pour les habitudes i. S. Cœsar. Arelat. opéra, homil. va; Patrol. lat., t. LXVII, col. io55.
DE CLOVIS A SAINT LOUIS
intellectuelles d’aujourd’hui, mais fort belle, à notre sens, ne recon-
LE BON SAMARITAIN OU LE SAUVEUR DE L’HUMANITE Tableau de Rembrandt au musée du Louvre, xvn» siècle. — L’humanité, s’en allant de Jérusalem, cité de paix, à Jéricho, cité de changement et de désordre, est assaillie, dépouillée, accablée de coups et laissée à demi morte par les brigands, c’est-à dire par ses pires ennemis, l’erreur et le vice. Le lévite et le prêtre, symboles, l’un, de la loi naturelle, l’autre, de la loi mosaïque, ne peuvent guérir ses maux. Emu de compassion, le Fils de Dieu descend du ciel en terre, verse l’huile et le vin de sa grâce sur les plaies de la pauvre blessée, la conduit à l’hôtellerie de son Eglise, où elle trouvera les soins nécessaires, et en remontant au séjour de sa gloire, remet pour toujours à cette sainte Eglise le dépôt des Sacrements, ou plutôt, dans son Cœur vivant, la source même de tous les biens.
naissons-nous pas ici la grande idée de la fraternité chrétienne, ou, comme on dira plus tard, de la chrétienté, dont le Cœur trans-
percé de Jésus demeure à jamais le principe, le lien et le centre?
Le même saint évêque revient ailleurs à la mystérieuse blessure. Au milieu d’une très vive peinture de la Passion il s’écrie : « Pour nous, le Christ a souffert les opprobres, les dérisions, les crachats, les fouets, les soufflets, la couronne d’épines; pour nous, il a été cloué à la croix, abreuvé de vinaigre; pour nous, après son dernier soupir, il a été transpercé par la lance, et, de son Côté oûvert, ont coulé l’eau et le sang. Que signifie ce sang, sinon notre rédemption? Que signifie cette eau, sinon le sacrement du baptême ? Ce qui fait dire à l’apôtre saint Jean : « Ils sont trois qui rendent témoignage : le sang, « l’eau et l’Esprit. Le sang, c’est la rédemption de nos péchés; l’eau, « c’est la régénération baptismale ; l’Esprit, c’est notre sanctification. » La double interprétation de Césaire est brièvement résumée par un de ses contemporains, saint Germain, évêque de Paris, mort en 576, qui, dans son exposition de l’ancienne liturgie gallicane, s’exprime ainsi : « L’eau est mêlée au vin, dans l’adorable sacrifice, soit pour marquer que le peuple fidèle doit être uni à son Seigneur, soit parce que, sur la croix, il coula du Côté du Christ de l’eau et du sang, afin que l’une lave nos souillures, et que l’autre nous prépare au royaume des deux1. »
On le voit, le religieux souvenir du Cœur de l’Homme-Dieu est constamment associé, dans le langage des Pères, à celui de la Passion et de l’Eucharistie, et tel sera aussi le triple élément de la dévotion du Sacré Cœur, dont le complet épanouissement demandera de longs siècles.
Saint Fortunat, de Poitiers, continue la tradition dans ses belles hymnes, où le Côté ouvert n’est point oublié. Ainsi, son célèbre Pange lingua gloriosi chante « le vinaigre, le fiel, le roseau, les clous, la lance, le corps innocent perforé d’où jaillissent l’eau et le sang, dont les flots lavent la terre, les mers, les astres, tout l’univers». Son Vexilla Regis, plus célèbre encore, dans des strophes magnifiques d’enthousiasme, fait éclater les mêmes sentiments2 :