Hincmari opéra, Migne, t. CXXV, col
provoqueront une réaction triomphante, qui se personnifie dans les saint Anselme, les Richard de Saint-Victor, les saint Bernard. Mais en attendant qu’elle se produise, le courant d’idées que nous venons de signaler explique peut-être pour une bonne part cette atmosphère un peu froide et terne dont semble imprégnée la vie chrétienne de cette époque.
Mais si la période carlovingienne s’est moins attachée au côté aimable et souriant de la physionomie du Dieu sauveur, elle a fortement saisi et mis en grand relief l’idée de sa royale souveraineté. Les actes de l’autorité publique datés du règne de Jésus-Christ, toute une législation destinée à étendre et à consolider son empire, les évêques admis dans les conseils des princes, y exerçant une influence souvent prépondérante, et par l’accord parfait des deux puissances faisant de leurs conciles les assemblées politiques de la nation, enfin le rétablissement de la dignité impériale dans la personne de Charlemagne, et le couronnement solennel de ce prince par le pape Léon III à Rome même, le jour de Noël de l’an 800, trois siècles après la naissance de la monarchie franque au baptistère de Reims : voilà certes des témoignages illustres, d’une part, de l’acceptation pleine et entière de la royauté du Christ, et, d’autre part, de la bienveillance en quelque sorte reconnaissante du divin Roi.
L’année précédente avait déjà vu cette union de la papauté et de l’empire, de l’Église et du peuple chrétien, symbolisée peut-être plus magnifiquement encore dans la célèbre « entrevue de Paderborn ». « Charlemagne, dit le chroniqueur, était campé près de cette ville, dans une vaste plaine arrosée par la Lippe. La tente du grand roi avait été dressée au sommet d’une colline d’où l’œil pouvait s’étendre au loin sur les campagnes couvertes de soldats. On introduisit un messager du Seigneur Apostolique, annonçant que leSouverain Pontife le suivait de près. Le vénérable Léon, chassé de son siège de Rome par ses propres sujets, avait été flagellé, meurtri de coups, on lui avait crevé les yeux et arraché la langue. Mais Dieu avait soudainement guéri ses blessures, et le Pape, sain et sauf, venait trouver le roi pour implorer son secours. Ce fut, durant de longs siècles, la coutume des papes persécutés : dix-neuf, depuis Étienne III jusqu’à Paul V, ont demandé
DE CLOVIS A SAINT LOUIS
asile à notre sol. Le grand roi envoya au-devant de lui d’abord un archevêque, ensuite un de ses comtes, enfin Pépin son fils, vainqueur des Huns et roi d’Italie. Pépin marchait à la tête de cent mille hommes. A la vue de cette immense armée qui couvrait tous les champs d’alentour, Léon leva les mains au ciel et pria avec ferveur pour le peuple des Francs. Lorsque l’armée aperçut Léon, accompagné seulement de quelques serviteurs, elle se prosterna trois fois. Il la bénit trois fois; puis, ayant pressé dans ses bras le jeune roi Pépin, il lui fit prendre place à côté de lui. Cependant Charlemagne s’avançait avec le clergé portant les étendards sacrés de la croix. Une autre armée, composée de différents peuples, l’attendait. Par son ordre elle se range en un cercle immense, formant une cité vivante. Au milieu se tient le grand roi, debout, surpassant de la tête tous ceux qui l’entourent. Le Pape paraît dans l’enceinte, escorté de Pépin. A ce moment, armée, peuple, clergé, toute l’innombrable multitude s’agenouille, et Charlemagne, le père de l’Europe, reste incliné devant Léon, le pasteur du monde, qui bénit trois fois ces peuples trois fois prosternés. Ces deux hommes ensuite s’approchent et s’embrassent en pleurant, et Léon, élevant la voix, entonne le cantique des Anges : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux « hommes de bonne volonté1. »
Quel spectacle! quelle fête! quel harmonieux concert du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel pour le règne de la vérité et de la justice! Ah ! quand verrons-nous se renouveler cette amicale étreinte sur le Cœur aimant de Jésus-Christ?