‹ La France et le Sacré CœurChapitre 54 sur 148 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

HORS DE FRANCE : ORDRES RELIGIEUX

ette œuvre est une œuvre nationale; mais nous entendons qu’elle soit et demeure aussi une œuvre catholique, c’est-à-dire universelle. C'est pourquoi , afin de mieux accentuer ce dernier caractère et d’éviter l’apparence même de l’exclusivisme, il nous semble bon de faire ici une rapide excursion hors de notre pays, et spécialement chez les grands Dieu montre à job que sa sagesse Ordres monastiques . Nous avons

ne peut être sondée.

Tiré de YHist. suivie du P. N. Talon. Paris, 1659. dcjà pU} Cil p3.SS3.nt} COnSt3tCF lCUT

heureux épanouissement sur notre sol très chrétien. Mais il convient de s’arrêter un peu davantage, d’autant plus qu’à cette époque du moyen âge où nous sommes parvenu, les manifestations directes du

Cœur de Jésus commencent à se faire jour avec un merveilleux éclat, à l’ombre des cloîtres, dans la chrétienté tout entière.

Condamné par notre cadre même à effleurer seulement un si beau mais si vaste sujet, nous nous bornerons à signaler, dans chacune de ces illustres familles religieuses, quelques figures à part, que l’amour de Jésus-Christ s’est plu à marquer visiblement de son empreinte. Combien d’autres mériteraient le même honneur! C’est avec un très vif regret que nous faisons un choix si restreint.

I. — • Au grand Ordre de Saint-Benoît appartient sans conteste le premier rang dans cette glorieuse galerie. Le patriarche de la vie cénobitique en Occident a eu l’inspiration d’appeler la prière et léchant de l’office liturgique : « l’œuvre de Dieu » par excellence, opus Dei , et d’en faire la principale occupation de ses moines; n’était-ce pas ouvrir dans ses monastères une vivante école de contemplation, et de contemplation puisée surtout aux divines sources des Ecritures? Cette école de spiritualité, qui a pour base la règle bénédictine et pour signes distinctifs un pieux abandon, une sainte et joyeuse liberté d’esprit, commence à saint Grégoire le Grand, se continue par sainte Hildegarde et sainte Gertrude, et s’arrête à Louis de Blois qui la clôt dignement; telle est la pensée d’un de ses représentants modernes les plus éminents, dom Guéranger de Solesmes. Entre tous ces noms, qu’on nous permette de choisir, pour la personnifier, celui de Gertrude et celui de Louis de Blois.

Sainte Gertrude, née à Eisleben en ia63, et quarante ans abbesse de Heldefs, où elle vécut jusqu’en i33q, fut une de ces âmes d’élite auxquelles Dieu prodigue, comme à plaisir, ses plus précieuses faveurs. Les merveilles qui illustrèrent sa vie se rapportent presque toutes à l’étroite familiarité dont le Fils de Dieu daigna l’honorer, d’une manière si constante et si touchante, qu’il a semblé au pieux Louis de Blois qu’on pouvait y prendre une idée des relations qui durent exister ici-bas entre Jésus et sa sainte Mère. Le caractère le plus remarquable de sa piété à l’égard du Verbe incarné est sa dévotion envers le Cœur de Jésus. Le mystère d’amour et de miséricorde

p j tris met

y, y»/,- liiÿîrTiTil

si Gf.RTRYDE

SAINTE MECTHILDE ET SAINTE GERTRUDE Frontispice des Œuvres de sainte Mecthilde, par J. Ferraige. Paris, 1623.

Tandis que, sur terre, saint Benoît et sainte Scholastique présentent au monde ia vie et les œuvres de leurs filles spirituelles, au ciel Jésus accueille les deux saintes en disant: « Venez à moi les bénis de mon Père. » De la main droite il présente son Cœur à sainte Mecthilde et lui dit : « Je te donne mon Cœur comme gage de mon amour; » puis il ajoute : « Vous me trouverez dans le cœur de Gertrude. » — Saint Jean apparut un jour à sainte Gertrude, et, à la question de la sainte lui demandant comment il se faisait que lui, dont la tête s’était reposée sur le sein de Jésus pendant la dernière Cène, n’eût rien écrit pour notre instruction sur les battements du, Cœur de son divin Maître, il répondit par ces remarquables paroles : « J’étais chargé d’annoncer à l’Eglise naissante la doctrine du Verbe incréé de Dieu le Père; mais quant à la douceur des émotions de ce Cœur sacré, Dieu s’est réservé de les faire connaître dans les derniers temps, quand le monde commencera à tomber dans la décrépitude, afin de ranimer la flamme de sa charité qui se sera alors refroidie. » (Lansperge, Vie de sainte Gertrude, 1. IV, ch. tv.)

i6o JÉSUS-CHRIST ET LE DON SPÉCIAL DE SON CŒUR

renfermé dans ce Cœur divin lui avait été manifesté par le Fils de Dieu lui-même, plusieurs siècles avant qu’il devînt de la part de l’Église l’objet d’une religion spéciale. Sainte Mecthilde partagea avec son illustre sœur cette faveur insigne; et le Cœur de Jésus avait déjà reçu de nombreux hommages des fils et des filles de saint Benoit, lorsqu’il voulut bien, au dix-septième siècle, par l’intermédiaire de la bienheureuse Marguerite-Marie, du vénérable P. de la Colombière et de leurs Ordres respectifs, réclamer, pour le salut de la terre coupable, le culte solennel dont il est enfin en possession.

Tout contribuait à ramener Gertrude vers ce centre auguste de la charité infinie; et d’ailleurs le Seigneur lui-même l’y provoquait sans cesse. Plusieurs fois, en signe de l’union intime qu’il voulait entretenir avec elle, il présenta à ses regards son Cœur sacré, et il daigna lui-même, dans une communication ineffable, condescendre jusqu’à l’échanger avec celui de la vierge, qui sentait ainsi l’Époux divin vivre et aimer en elle. Au moment où Gertrude allait rendre le dernier soupir, Jésus apparut près d’elle, visible à quelques-unes des pieuses filles qui entouraient la couche de leur Mère; et quand arriva l’instant suprême, elles purent voir son âme s’élancer et se perdre dans la poitrine de l’Homme-Dieu qui disparut, l’emportant au ciel1.

L’admirable ouvrage, si bien nommé les Insinuations de la Bonté divine , contient presque à chaque page d’ineffables traits d’amour du Cœur de Jésus pour sa fidèle épouse, ou de ravissantes effusions de celle-ci dans le cœur du Bien-Aimé : il faudrait tout citer.

Reproduisons comme spécimen le passage suivant du troisième livre :

« Un jour, voyant les autres s’empresser d’aller au sermon, elle dit au Seigneur avec un sentiment de plainte : « Vous savez, Dieu très « aimant, que j’aimerais entendre le sermon, si je n’étais retenue par « la maladie. » Le Seigneur lui dit: « Veux-tu, ma bien-aimée, que je « te prêche moi-même ? — Quel bonheur, dit-elle ! » Alors le Seigneur la fit reposer sur son Cœur, en sorte que son âme était tout appliquée à ce Cœur divin. Après s’y être doucement reposée à loisir,

i. Les Exercices de sainte Gertrude, trad. par dom Guéranger (préface).

HORS DE FRANGE : ORDRES RELIGIEUX

elle sentit dans le Cœur du Seigneur deux battements admirables et d’une douceur extrême. Et le Seigneur lui dit : « Chacun de ces « battements opère le salut de l’homme en trois manières et comme « par trois pulsations : le premier opère le salut du pécheur; le « second, celui des justes.

« Dans le premier battement, et par la première pulsation, je parle « sans relâche à Dieu le Père, lui offrant de quoi l’apaiser à l’égard « des pécheurs et l’inclinant à la miséricorde. Par la deuxième, je « m’adresse à tous mes saints, et, après avoir excusé les pécheurs « devant eux avec un zèle tout fraternel, je les excite à prier pour v les coupables. Par la troisième, je m’adresse au pécheur lui-même, « l’appelant miséricordieusement à la miséricorde, et j’attends avec « un incroyable désir sa conversion.

« Dans le second battement, je m’adresse en premier lieu à Dieu « le Père, l’invitant à se réjouir avec moi de ce que j’ai si utile- « ment répandu mon sang pour la rédemption des justes, maintenant « que j’ai la joie de trouver dans leurs cœurs une telle variété de « délices. En second lieu, je demande à toute la milice céleste d’exal- « ter de concert la très louable conduite des justes, et de me rendre « grâces pour tous les bienfaits qu’ils ont reçus ou recevront encore « de moi. Enfin, je m’adresse aux justes eux-mêmes, en les préve- « nant pour leur salut de diverses faveurs, et les avertissant comme « un fidèle ami d’avancer de jour en jour et d’heure en heure.

« Et de même que le battement du cœur de l’homme n’est

« pas arrêté par l’action de la vue, ni de l’ouïe, ni par aucun tra-

« vail des mains, mais continue toujours d’avoir son mouvement, « de même le gouvernement du ciel et de la terre et de tout l’uni-

« vers ne pourra jamais jusqu’à la fin du monde suspendre, même

« pour un instant, ce double battement, ni le ralentir, ni l’empê- « cher en aucune manière l. »

Un ardent admirateur de sainte Gertrude, cet illustre abbé de Liessies, Louis de Blois, né en i5o6 et mort en i565,se fait, à la distance de plus de deux siècles, l’interprète de la même spiritualité

i. S. Gertr. Magnæ, Legatus divinæ pietatis (alias Insinuationes ), lib. III, cap. li. Oudin, 1875.

162 jésus-christ et le don spécial de son cœur

et l’écho des mêmes sentiments envers le Cœur de Jésus. Écoutez plutôt : « Salut, ô doux Jésus! je vous adore et je vous rends grâces, Fils du Dieu vivant, qui avez voulu que votre saint Côté fût percé par la lance du soldat et qu’il en sortît du sang et de l’eau pour nous faire un breuvage qui lavât et purifiât nos âmes. Je vous salue, ô blessure aimable ! blessure de merveilleuse suavité, par où nous est ouvert un passage vers le trésor cher entre tous les trésors, votre divin Cœur, ô mon Jésus! Ayez pitié de moi, Seigneur mon Dieu; donnez-moi de vous plaire, ô l’unique salut de mon âme 1 ! »

Ailleurs, nous retrouvons des pensées qui ne seront pas toutes nouvelles pour le lecteur, mais qui prennent ici un accent particulier de tendresse : « Approchons donc, avec la soif du désir et de l’amour, de cette source vive, qui nous donnera gratuitement et sans compensation l’eau de la vie, selon la promesse que le Sauveur en a faite : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il « boive. » Voyez cette délicieuse et très pure fontaine, jaillissant, au milieu du paradis, dans le séjour de volupté, des flancs déchirés du Christ, et arrosant toute la terre. N'hésitons pas, dans toutes les tentations, misères et afflictions de cette vie, demandons un refuge aux trous de la pierre. — Quelle pierre? direz-vous. — Notre-Seigneur Jésus-Christ2. »

II. — L’Ordre de Cîteaux, toujours si florissant parmi nous sous le nom universellement adopté de la Trappe, se glorifie d’avoir produit le grand docteur mystique saint Bernard, et n’a jamais cessé de demander à la lecture de ses ouvrages la science du divin amour. C’est dire que l’austérité des cloîtres cisterciens, leur silence et leur recueillement durent abriter, de siècle en siècle, une foule de saints personnages, hommes et femmes, qui, à l’école et sur les traces d’un tel guide, s’adonnèrent avec délices à la contemplation des mystères de Jésus dans sa Passion et son Eucharistie. Aussi voyons-nous jusqu’à cinq religieuses de cet Ordre honorées des précieux stigmates

1. V. P. Lud. Blosii opéra... i vol. in-f°. Ingolstadt, 1726, p. 39.

Page 1