‹ La France et le Sacré CœurChapitre 76 sur 148 · Opéra, t. VI, p. 192 et 19 5. Paris, Vives · texte numérisé non relu

Opéra, t. VI, p. 192 et 19 5. Paris, Vives

2. Voir Mênologe de la Compagnie de Jésus (Assistance de France, 3o avril).

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LE VÉNÉRABLE PERE EUDES Et les origines du culte public des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie.

Au centre de la Composition, la Vierge au Sacré-Cœur; à sa gauche, le cardinal de Vendôme, légat a latere du pape Clément IX qui, en 1668, approuva les confréries du Saint-Cœur de Marie: la reine Anne d’Autriche, très dévote à ce saint Cœur, et la vénérable abbesse bénédictine, Catherine de Bar, en religion Mecthilde du Saint-Sacrement; — à droite de la Vierge, Mgr de Ragny, évêque d’Autun, saint Vincent de Paul et la jeune Marguerite-Marie, dans les bras de sa mère. Vitrail de M. Claudius l.avergne, dans l’église Notre-Dame, à Saint-Lô. Dessin communiqué par M. Noël Lavergne. — Jusque vers le milieu du dix-septième siècle, la dévotion au Sacré Cœur n’était point sortie des limites du culte privé. L’élan qu’elle attendait pour les franchir lui fut successivement imprimé par le P. Eudes et par la B. Marguerite-Marie, aidée du P. de la Colombière. 11 faut remarquer que le P. Eudes semble avoir obéi aux inspirations de sa piété personnelle, tandis que la Bienheureuse a rempli une mission directement divine. De plus, le premier honorait surtout, dans le Cœur de Jésus, son ardent amour; la seconde, ce même amour souffrant et méconnu.

servante : « Regarde, ma fille, dit le Sauveur, comme je donne au père de ton âme mon sang précieux, et comme son cœur et sa langue sont embrasés des feux de mon amour, pour qu’il les répande partout. »

Aussi, ne se mettait-il jamais à composer qu'après avoir prié. Il ne lui suffisait pas d’inspirer aux âmes l’amour de Jésus, s’il n’enflammait en elles le désir de le communiquer. C’est ainsi qu’il parvint à établir une Association dont chaque membre s’engageait à faire aimer Jésus selon son pouvoir. Dans son bel ouvrage de l'Homme spirituel ’, le P. Saint-Juré se demande quel est le lieu où nous devons pratiquer l’union avec Notre-Seigneur Jésus-Christ :

« Le lieu, dit-il, c’est le Cœur de Notre-Seigneur ; et nous pouvons nous y placer et y demeurer par nos pensées, comme nous pouvons nous mettre en esprit auprès de quelqu’un et entrer dans son cœur. Notre-Seigneur nous loge dans son Cœur; c’est donc là notre demeure; nous ne pouvons en avoir une plus riche, plus magnifique, plus agréable, plus sainte, plus divine. Allons donc nous loger dans cette demeure. Considérez, examinez, pleurez-y vos péchés; demandez-en le pardon à Dieu, dans ce Cœur qui en a conçu autrefois un si vif regret. Haïssez et fuyez les plus petites offenses dans ce Cœur infiniment saint, souverainement pur, qui a en horreur extrême le péché véniel. Combattez dans ce Cœur très généreux et invincible contre vos vices et vos inclinations mauvaises. Faites, dans ce Cœur pénitent, vos mortifications et vos pénitences. Toutes sortes de maux, venant à vous par le Cœur de Jésus, s’y adoucissent et perdent leur amertume. Exercez les vertus et les bonnes œuvres dans ce Cœur sacré. Pratiquez la foi dans ce Cœur, école de toute sagesse. Dans ce Cœur doué de toutes les vertus, produisez vos actes d’humilité, de patience, de mansuétude, d’obéissance, de chasteté et de toutes vertus. Faites-y vos oraisons mentales et vocales, vos actions de grâces après la communion. Vous ne pouvez trouver un oratoire plus recueilli.... »

Un peu postérieur au P. Saint-Juré, le P. Jacques Nouet,

i. L’Homme spirituel, t. II, ch. iv, sect. 2.

mort en 1G80, est bien animé du même esprit. Comme lui, il devait à une faveur surnaturelle le don de bien écrire sur Notre- Seigneur. C’était la récompense que, jeune régent au collège de Bourges, il avait obtenue de saint Joseph, le jour de sa fête, en échange des hommages qu’il lui avait procurés. Or, parmi tous les nombreux ouvrages du P. Nouet, l’Homme d’oraison est justement célèbre. En tête de la troisième partie, ou « Vie glorieuse de Notre-Seigneur Jésus-Christ », se lit une préface qui renferme en abrégé tout ce qu’on peut dire à la gloire du Sacré Cœur.

Après nous avoir invités à entrer dans le Cœur de Jésus, dans ce Cœur nouveau qui renouvelle toute chose, il établit, sur quatre motifs, la dévotion que nous devons lui rendre : « C’est le plus noble et le plus excellent des Cœurs; c’en est le plus riche et le plus souffrant; tous les saints ont pris, dans ce Cœur adorable, leurs délices. C’est le Cœur d’un Dieu, subsistant dans la personne du Verbe; il est animé de la plus belle âme que Dieu ait appelée à l’existence. Saint de la sainteté incréée, ses moindres actes ont une valeur et un prix infinis. Il est le domicile du Verbe et le chefd’œuvre du Saint-Esprit, le cœur de l’Église, l’organe le plus magnifique de la toute-puissance divine, l’autel où s’est immolée notre victime; enfin, le Roi des cœurs par son pouvoir, par sa grandeur et par son mérite. Il sait tous les ressorts, tous les secrets des cœurs. Nul n’est souverain comme lui. »

Mais nous ne pouvons nous séparer du P. Jacques Nouet sans réciter avec lui la prière qu’il adresse au Sacré Cœur :

« O Cœur divin! Cœur tout consacré, donné, livré et dévoué à l’amour des hommes, je ne veux plus avoir de cœur que pour me donner irrévocablement à vous! O blessure amoureuse, d’où découlent l’eau et le sang pour le remède de toutes nos faiblesses, vous me blessez le cœur à la vue de tant de peines, de prodiges et de mystères! Divin Côté, où le fer et l’amour ont fait une brèche si favorable, recevez mon cœur avec celui de Jésus. Vous êtes assez grand pour les loger tous deux, et même pour contenir tous les cœurs des hommes, sans qu’ils y soient à l’étroit... »

Ainsi, dès sa naissance, la Compagnie de Jésus avait préludé

à sa future mission d'apôtre et d’apologiste du Sacré Cœur. Suivant l’esprit et les leçons de son fondateur , elle s’était constamment appliquée à faire de l’étude, de l’amour et de l’imitation de Notre- Seigneur Jésus-Christ le centre unique de la piété chrétienne. Ces premiers adorateurs du Cœur de l’Homme-Dieu étaient à leur insu des initiateurs. Ils entretenaient parmi leurs frères la dévotion au Cœur adorable, et les familiarisaient avec l'idée du culte qui bientôt allait resplendir sur le monde. Il y a plus : on a démontré jusqu’à l’évidence, par de nombreux rapprochements de textes, que la bienheureuse Marguerite-Marie elle-même cherchait dans les œuvres du P. Saint-Juré, et surtout dans celles du P. Nouet, un aliment à son ardente piété. Ses écrits portent la trace des emprunts, sans doute inconscients, qu’elle leur a faits : quel honneur pour eux d’avoir parfois inspiré l’interprète même du Cœur de Jésus1!

Dieu voulait encore un autre précurseur. Ce fut le vénérable P. Jean Eudes, ce fidèle ami de la Compagnie de Jésus, qui l’avait élevé, dont le nom trop oublié jeta un si doux et si pur éclat au dix-septième siècle. Le Saint-Siège s’apprête à le placer sur les autels : n’est-ce pas le moment de remettre en lumière quelques-uns de ses titres de gloire, et de rappeler surtout ce que son zèle ardent lui fit accomplir en l’honneur des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, que son amour ne pouvait séparer. Il s’occupa d’abord du très saint Cœur de Marie; et dès 1648, à la suite d’une mission, il en établit la fête au diocèse d’Autun, par l’autorité de l’évêque, Msr de Ragny. Il y a là une coïncidence frappante : dans ce même diocèse était née, en 1647, Marguerite-Marie Alacoque; et il est à croire qu’élevée dans l’amour du très saint Cœur de la divine Mère, elle trouva là le germe et la première pensée de son merveilleux amour pour le Cœur de Jésus. Cette dévotion au Cœur de Marie se propagea rapidement, surtout en Normandie et en Bretagne, théâtres les plus ordinaires des travaux apostoliques de

1. Voir, pour toute cette histoire du culte du Sacré Cœur dans la Compagnie de Jésus, avant les révélations de Paray, l’excellent travail du P. E. Letierce ( Messager du Cœur de Jésus, t. LUI et LIV).

l’homme de Dieu. Elle fut approuvée en 1668 par le cardinal de Vendôme, légat à latere du pape Clément IX.

Encouragé par ce premier succès, il résolut de tenter la même entreprise en l’honneur du Sacré Cœur de Jésus. Pour cela, il composa, vers 1659, cet office si beau et si suave que Rome a revêtu en 1861 d’une approbation solennelle, et qui, dès 1670, était en vigueur parmi les religieux et les religieuses qui se font gloire d’être les enfants du P. Eudes. Il y éclate, presque à chaque mot, des cris brûlants d’amour : « Venez, peuples, accourez au Cœur

SCEAU DE LA CONGRÉGATION DES EU DISTES « Mes très chers et aimés frères, écrivait le P. Eudes, le 29 juillet 1672, aux six maisons de son Ordre, nous n’avons jamais eu l’intention de séparer deux choses que Dieu a unies si étroitement ensemble, comme sont les Cœurs très augustes du Fils de Dieu et de sa bonne Mère. Au contraire, notre dessein a toujours été, dès le commencement de notre Congrégation, de regarder et honorer ces deux aimables Cœurs comme un même Cœur. »

du plus tendre des pères! Pour tous il n’a que de la tendresse. Confiance! C’est un incendie d’amour. — ■ Voyez, elle s’entr’ouvre, cette fournaise ardente. Apportez vos cœurs à ce foyer sacré : ses aimables flammes veulent des cœurs pour aliment. »

En 1669, le P. Eudes, à la tête de ses missionnaires, avait donné à Rennes une de ces missions qui font époque dans une population chrétienne. Reconnaissant du bien opéré et voulant l’étendre encore, Mgr de la Vieuville, évêque de Rennes, autorisa la Congrégation du P. Eudes à célébrer dans son diocèse « la fête du Cœur adorable de Notre-Seigneur Jésus-Christ ». Cet acte mémorable porte la date du 8 mars 1670: c’était la première fois qu’une semblable autorisation était accordée officiellement dans l’Eglise.

Les cvêques de Coutances, d’Évreux, de Baycux et de Lisieux, ainsi que l’archevêque de Rouen, firent tour à tour la même concession pour leurs diocèses respectifs, dans le cours des années 1670 et 1671.

Aussi le pieux fondateur put-il envoyer, le 29 juillet 1G72, une circulaire pour prescrire aux six maisons de son Institut de célébrer désormais, comme fête patronale, au 20 octobre, la fête du Cœur adorable de Jésus-Christ; nous en extrayons les lignes suivantes : (( Mes très aimés frères, quoique jusqu’ici nous n’ayons pas célébré une fête propre et particulière du Cœur adorable de Jésus, nous n’avons pourtant jamais eu l’intention de séparer deux choses que Dieu a si étroitement unies ensemble, comme sont les Cœurs très augustes du Fils de Dieu et de sa bénie Mère... Mais la divine Providence, qui conduit toute chose avec une merveilleuse sagesse, a voulu faire marcher la fête du Cœur de la Mère avant la fête du Cœur de Jésus, pour préparer les voies, dans les cœurs des fidèles, à ce Cœur adorable... Reconnaissons donc la grâce infinie et la faveur incompréhensible dont notre très bon Sauveur honore notre Congrégation, en lui donnant son très adorable Cœur avec le Cœur très aimable de sa sainte Mère. Ce sont deux trésors inestimables... Embrassons avec joie et jubilation la solennité du divin Cœur de Jésus. En voilà l’office et la messe, que je vous envoie approuvés de tous messieurs nos prélats. Employons tout le soin, la diligence et la ferveur possibles, pour les bien célébrer. Pour cet effet, invitez tous nos amis et toutes les personnes de dévotion. Faites-la publier. Il faudrait y prêcher. Enfin, je vous conjure, mes très chers frères, de célébrer cette fête avec toute la dévotion et la solennité que vous pourrez. »

Quelques communautés religieuses s’empressèrent d’adopter la fête et l’office du Sacré Cœur. On cite en particulier les Bénédictines du Saint-Sacrement, dont la vénérable fondatrice, Catherine de Bar, avait introduit, dès 1642, sous l’inspiration du P. Eudes, le culte du saint Cœur de Marie dans sa maison de Paris. La fête dii Cœur de Jésus s’y célébrait aussi en 1675^ avec l’office du P. Eudes adapté au rit bénédictin.

Pourrions-nous oublier ici que l’abbaye royale de Montmartre

PRÉCURSEURS DIRECTS DE LA lî. MARGUERITE-MARIE 219

fut des premières à chanter les louanges du Sacré Cœur? Le P. Eudes, en 1 66 r , appelé par l’abbesse Françoise-Renée de Lorraine, parla aux religieuses avec son zèle ordinaire de ses deux dévotions favorites. Il paraît même que, sur ses instances, un petit oratoire en l’honneur du Cœur de Jésus fut érigé dans les vastes jardins du monastère. Ce qui n’est pas douteux, c’est qu’il fit adopter à Montmartre, avec son office et ses hymnes, la fête du Sacré Cœur, que, dès l’an 1670, on y célébrait solennellement le 20 octobre.

D’autre part, l’infatigable apôtre, pour faire participer les fidèles aux bienfaits de ces dévotions, institua partout, en Bourgogne, en Normandie, en Bretagne, des Confréries placées sous la double invocation du Cœur de Jésus et de Marie : sub invocatione Cordis Jcsu et Mariœ, cl six brefs de Clément X, expédiés successivement en 1674 et 1675, donnèrent à ces pieuses associations l’existence canonique.

Il ne restait plus à ce vaillant ami de Jésus et de Marie que de leur élever un suprême monument.il y consacra les dernières années de sa vie, quand Rage ne lui permit plus de se livrer au rude labeur des missions. Il écrivit alors son bel ouvrage du Cœur admirable delà très sainte Mère de Dieu , ouvrage divisé en douze livres, dont le dernier est entièrement consacré au Cœur adorable de Jésus. Il venaitde l’achever quand Dieu l’appela à la récompense, le 19 août 1G80.

Assurément, ce n’est pas le P. Eudes qui reçut du Ciel la mission formelle et authentique de faireétablir dans toute l’Eglise la fête du Sacré Cœur; mais, en dehors de ce privilège qui n’appartient qu’à la vierge de Paray, il lui reste encore une part magnifique : l’honneur d’avoir obtenu le premier qu’il lui fut rendu un culte public sous l’autorité épiscopale, et d’en avoir le premier glorifié les grandeurs dans un écrit spécial*.

Je ne puis m’empêcher de signaler encore une coïncidence.

L’année même où le P. Eudes prescrivait à sa double famille religieuse la fête du Cœur de Jésus, en 1672, s’éteignait à Québec, dans la Nouvelle-France, comme on disait alors, une femme illustre, la fondatrice et la première supérieure des Ursulines du Canada, cette autre

1. Voir la Vie du P. Eudes, par le P. Hérambourg. (Édit, du R. P. Le Doré. Paris, Lethielleux, 1809.)

Marie de l'Incarnation, que tout son siècle, y compris Bossuet, entoura d’une vénération profonde, au point de la comparer à la grande Thérèse de Jésus1. Elle était originaire de Tours, et avaitété favorisée dès l’enfance de grâces choisies, surtout d’un tendre amour pour le Verbe incarné, semblable en cela aux Condren, aux Saint-Juré, aux Olier, aux Nouet, aux Fénelon et à tous les pieux personnages de son temps. Elle entendit un jour Notre-Seigneur lui dire : « Tu m’appelles ton grand Dieu, ton Maître, ton Seigneur, et tu dis bien, car je suis tout cela; mais aussi je suis charité. L’amour est mon nom, et c’est celui que je veux que tu me donnes. Il n’y en a point qui me plaise davantage, ni qui exprime mieux ce que je suis à l’égard des hommes. » Depuis ce jour, elle ne l’appela plus que son Amour. Elle en vint même à invoquer formellement Dieu par le Cœur de son Fils, témoin cette admirable prière, qu’on lit dans ses écrits :

« C’est par le Cœur de mon Jésus, ma voie, ma vérité et ma vie, que je m’approche de vous, ô Père éternel ! Par ce divin Cœur, je vous adore pour ceux qui ne vous adorent pas; je vous aime pour ceux qui ne vous aiment pas; je vous reconnais pour tant d’aveugles volontaires, qui, soit mépris, soit indifférence, ne vous reconnaissent pas. Je veux, par ce divin Cœur, payer la dette de tous les hommes... »

Ainsi, tout était préparé pour la manifestation suprême de Parayle-Monial. La grâce imprimait aux âmes une puissante impulsion vers les mvstères de la divine charité; mais d’autres influences s’exercaient déjà et surtout allaient s’exercer, hélas! avec trop de succès, dans un sens bien différent. Il est temps que tous les voiles soient enfin levés, et que le Sacré Cœur apparaisse à l’Eglise et à la France dans tout l’éclat de sa gloire.

i. Voir sa Vie, par le P. de Charlevoix. Paris, Briasson, 1721.

Le cœur du fidèle, au milieu des monogrammes de Jésus et de Marie.

« Ni la crainte de la mort, ni l’attrait de la vie ne pourront nous séparer de l’amour de Dieu. » Tiré de l’ Histoire sainte du P. N. Talon. Paris, 1659.

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