Causeries du lundi , t. V. Paris, Garnier
LE CULTE DU S. CŒUR AU XVIII» SIÈCLE
Les 2 et 3 septembre 1792, des milliers de Français, l’élite du clergé réunie aux plus dévoués serviteurs de la monarchie, étaient égorgés dans les prisons et dans les rues de la grande ville, livrée aux fureurs démagogiques; or, au témoignage du jacobin Gorsas, sur le plus grand nombre de ces saintes victimes, on trouva de petites images représentant deux coeurs percés de flèches, dans une couronne d’épines, et surmontés d’une croix. Au bas, on lisait : « Cœurs sacrés, protégez-nous ! »
Un peu plus tard, le 19 octobre 1792, le général Berruyer condamnait à mort cinq émigrés, parmi lesquels on distinguait M. Gauthier de la Touche, ancien conseiller au parlement de Bordeaux, arrêté à Briex, au moment où il cherchait à rentrer en France. Dans son portefeuille on découvrit, pour toute preuve de complot, un petit morceau de carton rouge, où était peint un cœur entouré d’une couronne d’épines et percé de plusieurs flèches, avec cette inscription : Cor Jesu , miserere nobis. Et sur l’échafaud, dressé en place de Grève, le pieux magistrat disait à haute voix : Cor Jesu!
Absolument pareils au scapulaire royal, décrit tout à l’heure, étaient les deux cent cinquante scapulaires trouvés sur la sœur Catherine Joussemet, de la Roche-sur-Yon, l’une des victimes de la défaite de Savenay, 23 décembre 1793, qui consommèrent, sur les échafauds de Nantes, leur sanglant holocauste.
Les eaux rougies de la Loire, les carrières de Gigant, les souterrains de l’Esperonnière, les caves pestilentielles de l’Entrepôt dévorèrent les autres, servant à la fois ou tour à tour d’instruments de supplice au sauvage Carrier. Et ces femmes, ces vieillards, ces enfants, qu’il faut compter par milliers, portaient tous l’emblème proscrit !
Les archives révolutionnaires conservent les actes authentiques des martyrs du Sacré Cœur. Un jour, au château de la Biliais, près Saint- Etienne-de-Montluc, on arrêtait toute une noble famille. Le père était convaincu d’avoir donné asile à un prêtre non assermenté, et aussi d’avoir possédé « un petit portefeuille en vélin sur lequel sont deux cœurs tracés (sic), chacun desquels est surmonté
d’une croix, et au-dessous sont écrits les mots : Jésus, Marie l... »
C’était un arrêt de mort, et le renom d’intégrité que M. Leloup de la Biliais s’était acquis dans l’exercice de la magistrature (il appartenait au parlement de Rennes) ne le préserva point de l’échafaud. Il fut exécuté à Nantes le 17 janvier 1794.
Ses trois fils aînés avaient émigré et ne devaient point, hélas! revoir le sol de la patrie. Le plus jeune échappa, comme par miracle, à toutes les recherches : Dieu ne voulut pas laisser s’éteindre une race désormais saintement immortalisée. Mais Mrao de la Biliais et ses deux filles restèrent aux mains du farouche proconsul. La principale charge qu’on releva contre elles fut qu’elles « distribuaient à profusion des images du Sacré Cœur et autres signes contre-révolutionnaires ». Elles avouèrent hautement ce crime impardonnable : la condamnation suivit l’aveu. Mais ces jeunes filles étaient si gracieuses et si belles que des cœurs de monstres se sentirent, pour la première fois, pris de pitié. Claire-Eugénie avait vingt-deux ans; Marie-Caroline en comptait vingt à peine. Pour la sauver, un de ses juges émit au tribunal un injurieux soupçon. Elle n’avait qu’à se taire; mais elle parla, plus jalouse de son honneur que de sa vie.
Le lendemain, lorsqu’elle suivait, avec ses compagnes de captivité, les rues tortueuses qui mènent du quartier Saint-Vincent à la place du Bouffay, où nuit et jour fonctionnait la guillotine, l’officier de garde, sous le charme de cette beauté angélique, rêva de générosité, et lui offrit le salut pour elle, pour sa mère, pour sa sœur, au prix de sa main. Mlle de la Biliais aspirait aux gloires de la vierge et de la martyre; au moment de recevoir la double auréole, elle n’avait qu’une crainte, celle de la perdre.
Sa mère n’avait point d’autre pensée, et ambitieuse de garantir à ses enfants les conquêtes immortelles, elle les fit passer les premières, se condamnant ainsi à mourir trois fois. Mais, sur l’échafaud même, Marie-Caroline imposait encore au bourreau. Il lui accordait sa pudique requête, et la laissant elle-même enlever son
1. Paroles textuellement extraites de l 'Arrêt de condamnation à mort. (Greffe du tribunal de Nantes.)
M., M*' ET M1Ie‘ DE LA BILIAIS, MARTYRS DU SACRE CŒUR (Nantes, 1794)
D’après un tableau de famille. Mm« Je la Biliais et ses deux filles, accusées d’avoir « distribué à profusion des images du Sacré Cœur », ont été condamnées à mort. La mère, ambitieuse de garantir à ses enfants les conquêtes immortelles, les fait passer les premières, se condamnant ainsi à mourir trois fois. L’artiste a placé dans le haut du tableau M. de la Biliais, qui, deux mois auparavant mort pour la même cause, leur indique la récompense. — Pendant que le Cœur de Jésus avait ainsi des martyrs, un autel était élevé au cœur de Marat, dans l’église des Cordeliers, à Paris; des lampes y brûlaient continuellement : on y récitait des litanies en son honneur : « Cœur de Jésus, cœur de Marat. O Sacré Cœur de Jésus! ô sacré cœur de Marat ! »
fichu, il tranchait le cou virginal, sans avoir osé y porter la main (7 mars 1794) *.
Le 19 juillet de la même année, dix jours avant la chute de Robespierre, tombait à Paris sous le couteau fatal une autre héroïque Bretonne, Ml,e Victoire de Saint-Luc, qu’allaient suivre quelques instants après son père et sa mère1 2. En s’arrachant de leurs bras pour s’élancer à l’échafaud , elle venait de leur dire : « Cher père et chère mère, vous m’avez appris à vivre; je vais, avec la grâce de Dieu, vous apprendre à mourir! » Elle avait été arrêtée au fond de la Bretagne, emprisonnée à Carhaix, puis à Quimper, brutalement traînée à Paris avec ses vieux parents, et enfin condamnée à mort, « comme religieuse et propagatrice d’images superstitieuses » du Sacré Cœur!
La sainte égide, qui faisait si forts ces cœurs de vierges et de femmes, gardait aussi et soutenait la mâle poitrine des héros. Nous avons vu à Nantes le scapulaire que portait le brave Stofflet, lors de son arrestation, le i5 février 1796. Il est en drap noir, bordé de soie jaune, orné d’un nœud blanc; dans le champ, le Christ en croix; à ses pieds, deux cœurs arrosés par son sang, plus deux palmes et la légende circulaire : « Le zèle du Seigneur vous dévore. » Ce dessin est exécuté à l’aiguille. L’éminent conservateur du musée archéologique de Nantes3 possède ce scapulaire, avec plusieurs autres non moins authentiques, et dont le plus précieux est celui de Marie-Antoinette; relique vraiment sacrée, tout imprégnée de larmes, qui semble exhaler encore le parfum de myrrhe des royales douleurs !
Mais ce ne sont pas seulement les princes et les chefs qui aiment à se parer de cette « livrée du fanatisme », comme parlaient les jacobins d’alors; les petits, les hommes du peuple n’y mettent pas un moindre empressement. En voici une dernière preuve. Transportonsnous près de la chapelle, aujourd’hui restaurée, de Notre-Dame des
1. Le Signe de ralliement, par E. des Buttes, i vol. in-24. Impr. Saint- Augustin,
2. Une martyre des derniers jours de la Terreur, Victoire de Saint-Luc, dame de la Retraite de Quimper, par le P. Pierre-Xavier Pouplard, S. J. 1 vol. in-12. Imprimerie Saint-Augustin, 1882.