U Temps, 24 décembre
ici-bas, c'est de voir la France devenir une puissance maritime, commerciale et coloniale. »
Depuis la chute des Stuarts, l'état de guerre a été la règle des relations anglo-françaises * : guerre de la ligue d'Augsbourg (1G88-1697), guerre de la succession d'Espagne (1701-1711), guerre de la succession d'Autriche (1742-1748), guerre de Sept ans (1754-1763), guerre d'Amérique (1778-1783), guerres de la Révolution et de l'Empire (1793- 1815). Entre ces luttes armées, une paix précaire ; même dans cette paix, une défiance profonde et réciproque, telle est la loi du passé. C'est que l'Angleterre voyait dans la France son adversaire le plus redoutable, en Europe et surtout hors d'Europe. C'est qu'elle défendait contre les succès possibles de notre pays cette « maîtrise des mers » qui est la condition même de son existence : « Prenez-y garde, disait en 1862 un membre de la Chambre des communes, M. Urquhart, la mer vous menace en même temps qu'elle vous sert; elle vous porte, mais elle vous assiège. La situation de cette île est telle qu'il n'y a pas de milieu pour elle entre être toute puissante et n'être pas. Aussi fut-elle toujours conquise jusqu'au jour où, en subjuguant la mer, elle devint, à son tour,
1. Voir l'excellent volume de M. Jean Darcy, Cent ans de rivalilé coloniale.
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maîtresse du monde. L'Angleterre sera la victime de la mer le jour où elle aura cessé d'en être la reine. » C'est du sentiment de cette nécessité qu'est né le principe du iç{>o powers standard : « Les flottes de l'Angleterre doivent être supérieures à celles des deux puissances maritimes les plus fortes de l'Europe coalisée. » C'est de lui aussi qu'est sortie la politique antifrançaise.
Tout au cours du xix^ siècle, l'Angleterre, sans interruption et sans faiblesse, a fait obstacle à l'extension de la France. Elle a commencé par discuter pied à pied l'exécution des traités de 1815, qui nous rendaient Saint-Pierre et Miquelon, la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane, nos comptoirs du Sénégal et de la Guinée, l'île Bourbon et les cinq villes de l'Inde. En 1830, elle nous a, des mois durant, menacés de la guerre au moment de notre installation en Algérie. Dans les années précédentes, elle avait audacieusement soutenu contre la France les pirates barbaresques. Quand le prince de Polignac se décida à intervenir militairement, elle exerça sur lui un chantage qui ne peut se comparer qu'à celui pratiqué par l'Allemagne, en 1905, à propos du Maroc. A Alger, à Tunis, à Tripoli, ses consuls ameutaient les musulmans contre nous. « Les Français sont fous, s'écriait Wellington. Un revers elfroyable les attend sur la
côte d'Alg-er. » Quelques jours après, Alger était à nous. Dans toute l'Europe et en Afrique, la diplomatie anglaise prit alors position contre la France. A Gibraltar, on mobilisa.
— Je vous dis adieu, monsieur le duc, disait le premier ministre, lord Aberdeen, au duc de Laval, ambassadeur de France, avec plus de peine que de coutume. Car je crains bien que nous ne soyons plus destinés à nous revoir. Jamais la France, même au temps de la République et de l'Empire, ne nous a donné de pareils sujets de plaintes.
A quoi l'ambassadeur répliquait :
— Mylord, je ne saurais ni dire, ni prévoir ce que vous pouvez espérer de la modération de la France, mais ce que je sais, c'est que vous n'en obtiendrez rien par la menace.
La conquête continua. Tant qu'elle dura, l'attitude de l'Angleterre fut violemment inamicale. M. Saint-John, consul d'Angleterre à Alger, accumula contre nos troupes les accusations diffamatoires, et c'est en 1851 seulement, qu'en demandant \ exequatur pour le successeur de ce fonctionnaire, le cabinet de Londres se résigna, de mauvaise grâce, à reconnaître le fait accompli. Sans raisons directes d'hostilité locale, par simple haine de l'expansion française, « sans autre plan arrêté que celui d'agir partout et en toute occasion dans un sens opposé
à celui de la France », l'Angleterre, par tous les moyens en son pouvoir, avait battu en brèche nos intérêts.
Dans l'affaire de Tunis, c'est elle au contraire qui, au congrès de Berlin, dans un dessein de politique générale et pour faire accepter l'occupation de Chypre, nous adressa les premières ouvertures. ]\Iaislorsque, quelques années plus tard, Jules Ferry voulut réaliser le bénéfice que lord Salisbury avait spontanément laissé entrevoir à M. Waddington, la diplomatie anglaise multiplia les objections et, notamment, affirma au sultan qu'elle n'avait pas donné carte blanche à la France. Sans doute, elle repoussa les demandes du bey, qui sollicitait son appui. Mais elle déplora publiquement « que la France eût cru devoir soulever à son profit une nouvelle question d'Orient ». Quand le succès des troupes françaises fut définitif, la presse anglaise se déchaîna. Le 14 mai 1881, lord Lyons, ambassadeur d'Angleterre à Paris, remit à M. Barthélémy Saint-Hilaire, ministre des Affaires étrangères, une note, où il protestait à Tavance contre l'idée de faire de Bizerte une place de guerre. Peu de semaines après, lord Granville disait à notre ambassadeur, M. Ghallemel-Lacour : « Ce serait manquer de franchise que de vous laisser croire que l'action de la France en Tunisie ait pro-
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duit ici une impression favorable. » L'Angleterre nous le marqua, du reste, en se dérobant pendant seize ans à la revision des traités de commerce qui lui assuraient dans la Régence d'exorbitants privilèges.
Dans l'Afrique occidentale, la question du Niger mit également aux prises Anglais et Français. En 1882, notre situation dans le bassin du Niger était plutôt supérieure à la leur, en tout cas égale. En quelques mois, nos compatriotes furent évincés par la National african company, bientôt transformée en Royal Niger company^ compagnie souveraine, à charte, soutenue à fond par le gouvernement britannique. Malgré les succès de nos explorateurs, en dépit des traités de protectorat signés par eux avec les chefs indigènes, notre diplomatie, sans clairvoyance et sans énergie, alla de reculades en échecs, sous une campagne d'intimidation systématique. Le traité du 5 août 1890 fut la première sanction de cette politique. Il fut d'ailleurs, par sa rédaction mauvaise, le principe de difficultés ultérieures. De 1890 à 1894, nous tolérâmes avec une insigne faiblesse les procédés agressifs de la Royal Niger à l'égard de nos compatriotes, notamment du lieutenant de vaisseau Mizon. Nos victoires sur Rabah, sur Samory et sur Béhanzin ne suffirent pas à nous rendre la conscience de notre force. Quand,
à ces succès, suivis d'une plus active pénétration pacifique, sir Edward Gre}'^ répliqua sur un ton de gravité menaçante, auquel la presse anglaise faisait un écho tumultueux, nous décidâmes d'évacuer l'un de nos postes les plus importants, que les troupes de la Royal Niger occupèrent aussitôt. Et nous engageâmes des négociations qui nous permirent de mesurer l'intransigeance britannique. La Pall Mail Gazette accusait nos officiers de se conduire « en vulgaires brigands ». M. Chamberlain, dans ses discours, réclamait et annonçait des préparatifs militaires. Le 14 juin 1898, un traité fut signé qui, sur le fond, donnait gain de cause à l'Angleterre en nous écartant du bas Niger. Par une offensive continue, dont les hésitations de nos hommes d'Etat avaient aggravé l'effet, notre implacable rivale se saisissait, dans la forme la plus brutale, de la grande voie de pénétration de l'Afrique occidentale.
Au Congo, les succès rapides de Savorgnan de Brazza avaient provoqué à Londres surprise et irritation. Dès 1884, l'Angleterre signa avec le Portugal un traité destiné à couper le Congo, tant belge que français, de son débouché sur l'Atlantique. Devant les protestations de la Belgique, de la France et de l'Allemagne, le cabinet de Saint- James recula et renonça â faire ratifier le traité.
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En revanche, il s'abstint de reconnaître le droit de préemption concédé à la France sur le Congo belge. A la môme époque, comme Tactivitc de nos explorateurs se réveillait sur l'Oubanghi, il entreprit de nous fermer la route du Nil. Il négocia alors avec l'État libre une convention qui, comme on l'a dit, « faisait du Congo le mandataire de la politique britannique et l'introduisait comme tenancier de l'Angleterre dans la vallée du Nil ». Ce traité était manifestement dirigé contre la France. M. Hanotaux, ministre des Affaires étrangères, le déclara à la tribune en ajoutant : « Cette convention met l'État indépendant en état de rupture, — pacifique, je le veux bien, — mais en état de rupture avec les puissances qui ont signé à son berceau : il est en contradiction formelle avec le droit international africain, » Le roi Léopold céda et, quelques semaines après, signa avec la France un autre traité qui annulait pratiquement le précédent. Ici encore, la Grande-Bretagne avait tourné contre nous tout son effort et donné notre affaiblissement comme but â sa politique.
Il était réservé à l'affaire d'Egypte de porter le conflit à son paroxysme * . Depuis le percement du canal de Suez, l'importance de la route des Indes