Maurice Lair, U Impérialisme allemand
LA FRANCE ET l'eNTENTE ANGLAISE 57
7 milliards en 1892, de 10 milliards et demi en 1900, de 15 milliards en 1906.
D'un mouvement parallèle, la flotte de guerre allemande s'est formidablement développée. Elle ne comprenait en 1898 que 9 petits cuirassés. Grâce aux programmes et aux amendements do 1898, 1900, 1906, — dont on prévoit pour 1912 une nouvelle extension, — l'Empire, en 1918, possédera, d'après les calculs du colonel Gaedke, l'écrivain militaire bien connu, 80 cuirassés ou croiseurs cuirassés de 20.000 tonnes, sans compter une réserve de 25 bâtiments, soit moins forts, soit moins récents. Il sera donc capable de tenir tête, sur mer, à n'importe quel adversaire. Que cet adversaire doive être l'Angleterre, c'est ce que tous les marins et toute la Ligue navale, avec ses 900.000 membres et son budget annuel de 1 million de marcs, ne prennent pas la peine de dissimuler. Aussi bien, la transformation morale a marché de pair avec la transformation matérielle. A l'appel de l'Empereur qui avait dit : « Notre avenir est sur l'eau », le peuple allemand a répondu avec son habituelle discipline. « Comme mon grandpère, ajoutait Guillaume II, a travaillé pour refaire cette armée, moi aussi je travaillerai, sans me laisser arrêter, à refaire cette marine, afin qu'elle devienne comparable à l'armée de terre et permette
à l'Empire de s'élever à un nouveau degré de puissance. »
Tandis que les marchands partaient à la conquête des marchés, l'Allemagne s'entraînait à cette mission nouvelle. Lisez les statuts de la Ligue navale :
La Ligue navale considère que l'Allemagne ne saurait se passer d'une flotte redoutable, tant pour la défense de ses côtes que pour le maintien de son rang entre les grandes puissances mondiales, la protection de ses intérêts généraux et de ses relations commerciales, la sécurité de ses nationaux à l'étranger. En conséquence, elle se propose d'éveiller et de fortifier dans le pays une opinion favorable à l'augmentation de la flotte ; elle tient pour son devoir de venir en aide aux marins de la flotte et de l'armée coloniale dans les cas où l'administration ne serait pas à même de leur accorder des secours suffisants.
Écoutez ensuite le chancelier de Bûlow, vous verrez que l'accord est parfait entre le gouvernement et la nation. La première fois qu'il prend la parole au Reichstag, il revendique pour l'Allemagne « sa place au soleil ». Deux mois plus tard, à propos des affaires de Chine, il expose au Reichstag ce qu'exige le progrès économique, maritime et moral de l'Allemagne « parcourant le monde, lépée dans une main, la bôche et la truelle dans Vautre ». Et ses discours suivants, — qu'ils trai-
LA FRANCE ET l' ENTENTE ANGLAISE 50
tent de Samoa, de l'Est Africain, de Kiao-Tcheou ou des Garolines, — affirment tous la nécessite pour l'Empire d'exercer une action hors d'Europe. Chaque fois, il met en lumière la soUdarité des successives étapes de cette marche en avant. Chaque fois, il témoigne à la politique coloniale, si souvent raillée quinze ans plus tôt, sa fidélité et son zèle. Bientôt même, il prononce les paroles définitives :
— Comme les Anglais, les Français et les Russes, nous prétendons, déclare-t-il, à la « Plus Grande Allemagne ».
Alors on voit la chancellerie impériale, par l'envoi de nombreuses circulaires, prendre aux négociations avec la Chine une part prépondérante, revendiquer dans la répression des troubles de Pékin une part plus grande encore par la nomination du comte de Waldersee comme chef des troupes internationales. « Nous ne nous laisserons pas ravir l'égalité avec d'autres puissances. Nous ne nous laisserons pas contester le droit de parler comme elles dans le monde. Il y a eu un temps où l'Allemagne n'était qu'une expression géographique, où on lui refusait le nom de grande puissance. Depuis lors, nous sommes devenus une igrande puissance et, avec l'aide de Dieu, nous espérons le rester. Nous ne permettrons pas qu'on
abolisse ou qu'on limite le droit que nous avons à une politique mondiale réfléchie et raisonnée. »
Voilà le grand mot lâché. Désormais nous le retrouverons à tout instant et toujours nourri de précisions nouvelles. Aussi bien, le phénomène d'expansion est-il un phénomène général et cette généralité même oblige la grande puissance qu'est et que doit être l'Allemagne à y participer. Relisez le discours du 3 mars 1902, les discussions du budget de 1903-1904 : partout vous rencontrerez la même affirmation ; partout l'adaptation allemande de cette pensée du président Roosevelt qu'un peuple ne peut pas rester « tassé sur lui-même comme un petit marchand dans une boutique étroite ^ ». Ainsi l'Allemagne impérialiste aspire à vérifier la prophétie de Treitschke : « Lorsque le drapeau de l'Allemagne couvrira et protégera cet immense empire, à qui appartiendra le sceptre de l'univers? Qui imposera ses volontés aux autres nations affaiblies ou en décadence? N'est-ce pas l'Allemagne qui aura la mission d'assurer la paix du monde ? La Russie, colosse immense et en formation, aux pieds d'argile, sera absorbée par ses difficultés économiques et intérieures. L'Angleterre, plus forte en apparence qu'en réalité, verra sans doute