‹ La France et les alliancesChapitre 15 sur 71 · Voir Victor Bérard, Op. cit · texte numérisé non relu

Voir Victor Bérard, Op. cit

6i LA FRANCE ET LES ALLIANCES

mêmes, deux siècles plus tôt, exproprié les Pays- Bas. Ils constatent unanimement la supériorité des méthodes allemandes. L'Allemagne l'emporte par la qualité de sa mobilisation économique. Elle a un magnifique système d'écoles commerciales, élémentaires, secondaires, supérieures. Ses « clerks » s'assimilent les procédés et les besoins des marchés étrangers. En faisant leur apprentissage, ils préparent les succès des maisons dans lesquelles ils entreront plus tard.

Les Allemands, écrit le consul de Rio de Janeiro, ont conquis l'Amérique du Sud par l'étude toute spéciale qu'ils ont faite de ses besoins.

Le consul de Riga dit à son tour :

L'Allemand saisit toutes les occasions de plaire à sa clientèle.

Et le consul du Havre ajoute :

Les Allemands ont obtenu la fourniture de l'école industrielle d'Elbeuf Ils ont fourni toute la machinerie à un prix dérisoire. Ils ne l'ont fait payer que pour la forme... Ils ont ainsi gagné le bon vouloir de la ville. Et ce cadeau leur sera amplement payé par la clientèle future de tous les élèves sortis de cette école et habitués aux articles, aux procédés, aux outils, au tour de main allemands.

Cette menace économique provoqua une nervo-

LA FRANCK ET L ENTENTE ANGLAISE 6r>

site chronique qui se tourna bientôt en obsession. Les Anglais s'accoutumèrent à la pensée que, partout, la politique allemande était dirigée contre eux. Souvent, les faits leur donnaient raison. Quelquefois, ils tiraient des événements des conséquences excessives. Voyez notamment ce qu'écrivait, en septembre 1907, l'un des hommes politiques anglais, qui a été le plus directement mêlé aux événements des vingt dernières années et comment se constituait j)cu à peu le réquisitoire anglais contre l'Allemagne.

Jusqu'en 1895, disait-il, nos relations avec la France et la Russie, qui laissaient beaucoup à désirer, — M. de Bismarck y avait bien pourvu ! — et d'un autre côté nos anciens liens d'amitié avec l'Autriche et surtout avec l'Italie ralliaient à la Triple Alliance, et par conséquent à l'Allemagne, non seulement la politique anglaise, mais l'opinion publique en général.

Cependant, déjà avant le télégramme au président Krùger, la visite de l'empereur Guillaume à Cowes, l'été précédent, après les élections générales de 1895 qui ramenèrent Lord Salisbury au pouvoir, avait produit de part et d'autre une désillusion dans les cercles gouvernementaux. Une hostilité presque ouverte au sujet de l'Afrique du Sud se manifesta dans les derniers entretiens que sir Edward Malet eut à Berlin, avant de quitter son poste d'ambassadeur, et l'équipée Jameson ne fit que fournir à la politique allemande l'occasion d'un coup de théâtre qui devait évidemment se produire tôt ou tard.

Le coup manqua son effet, parce que, d'abord, le Tardieu. — Alliances. 5

Portugal refusa de se prêter aux manœuvres allemandes, et que, dans la suite, de plus grandes puissances que le Portugal firent la sourde oreille aux propos de coalition européenne contre l'Angleterre qui émanaient de la Wilhelmstrasse. Du reste, le gouvernement et le peuple anglais avaient eux-mêmes réagi avec une fermeté qui fit comprendre à Berlin que le temps n'était pas encore venu de nous « administrer une correction ». L'Allemagne rebroussa chemin et encouragea quelques mois plus tard la reprise de Dongola par les troupes anglo-égyptiennes.

Mais l'ordre de faire marcher les troupes sur Dongola fut donné sur l'instance de l'Italie, pour opérer en sa faveur une diversion qui empêchât le khalife et ses derviches de menacer les positions italiennes sur la mer Rouge, au moment où l'armée italienne d'Afrique se trouvait presque anéantie par la désastreuse issue de sa campagne d'Abyssinie. L'empereur Guillaume pouvait-il faire autrement qu'appuyer l'appel que le roi Humbert, son allié aussi bien que notre ami, avait adressé à l'Angleterre '' Il savait, du reste, qu'en poussant l'Angleterre à la reconquête du Soudan, il ne manquerait pas, dans les circonstances alors existantes, d'aggraver les différends anglo-français.

C'est dans le même but que trois ans plus tard, l'empereur adressa ses félicitations aux vainqueurs d'Omdurman, à la veille même de l'arrivée du capitaine Marchand à Fachoda. Si l'accord qui survint entre l'Angleterre et l'Allemagne sur certaines questions coloniales en Afrique nous donna, comme on l'a prétendu sans que ce fût établi, carte blanche à l'égard du Transvaal, ce ne fut qu'un faible acompte sur le prix que l'Allemagne mita diverses reprises à sa tolérance. Kiao-Tchéou, Samoa, Salaga représentent pour nous autant de pots-de-vin que nous avons dû payer

pour nous assurer la neutralité toujours malveillante de Berlin. Mais nous en avons gardé le souvenir, aussi bien que du langage méprisant envers notre armée tenu non seulement par la presse allemande, mais par le chancelier allemand lui-même en plein Reichstag, pendant la pénible guerre du Transvaal. Nous n'avons pas oublié non plus les procédés désobligeants du maréchal de Waldersee en Chine, ni la façon dont, à peine l'accord chinois de septembre 1900 signé entre l'Angleterre et l'Allemagne, celle-ci en dénatura audacieusement la portée pour en exclure la Mandchourie et pour revendiquer sa part au soleil dans la vallée du Yang-Tsé.

Et s'imagine-t-on que nous avons oublié les manœuvres de l'Allemagne pendant toutes ces années à Constantinople , l'opposition tantôt sourde , tantôt ouverte, qu'elle a faite à notre diplomatie dans la question arménienne, dans la question Cretoise, et plus tard dans la question macédonienne ? Sommesnous par hasard si aveugles que, sans parler du chemin de fer de Bagdad, nous n'ayons pas vu la main de l'Allemagne derrière la Turquie dans la région d'Aden et sur le golfe Persique, aussi bien que dans la construction du chemin de fer du Hedjaz, qui a amené, l'année passée, le conflit anglo-turc à propos de Tabah ? N'avons-nous pas entendu l'empereur Guillaume proclamer hautement que l'avenir de l'Allemagne est sur l'Océan ? N'avons-nous pas lu le préambule, visant directement l'Angleterre, du grand projet de loi pour l'accroissement de la flotte allemande ?

C'est par leur effet cumulatif que tous ces incidents, — les accords où l'Allemagne nous a marchandé ses bonnes grâces à un taux usuraire, aussi bien que les chocs diplomatiques qu'aucun accord n'a atténués, — nous ont, hélas ! tardivement, convaincus qu'il serait

l)ien plus simple et plus avantageux de nous entendre directement et une bonne fois pour toutes avec la France, voire même avec la Russie, que de rester indéfiniment sous la pression du chantage allemand. Lord Salisbury avait trop vieilli dans l'ancien ordre d'idées pour faire le pas décisif, bien que nul homme d'État anglais n'ait rongé le frein allemand avec plus d'amertume que lui pendant ses dernières années au pouvoir. Il a fallu pour l'entente anglo-française des hommes nouveaux: le roi Edouard sur le trône, et Lord Lansdowne aux Affaires étrangères. Non pas qu'ils aient entendu faire l'entente contre l'Allemagne. Leur seul but fut de coupercourtàune situation que l'Allemagne avait trop longtemps exploitée pour assurer sa prépotence en Europe. Ce fut une mesure non d'agression mais de défense. Mais pour l'Allemagne celui qui n'est pas avec elle est contre elle *.

Le rapprochement franco-anglais apparut donc à Londres comme le meilleur moyen de tenir tête à TAllemagne pour le bien solidaire du « Commerce » et de « FEmpire ». Du côté français, l'intérêt économique conseillait ce rapprochement et l'intérêt politique ne s'y opposait pas. L'Angleterre nous achète, bon an, mal an, pour un milliard de marchandises. Elle est, à ce titre, comme on le disait un jour, « la plus ancienne, la plus proche, la plus riche, la plus fidèle de nos colonies ». Tous les articles qui composent notre exportation (articles de Paris, confections, tissus, modes, cuirs travail-

Page 1