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de réconciliation, basée sur la reconnaissance du fait colonial accompli, était donc théoriquement possible. Dès ce moment, M. Delcassé, décidé à chercher dans la Méditerranée et, plus spécialement au Maroc, des compensations à l'échec par lequel avait débuté son ministère et dont il serait injuste de lui imputer la responsabilité, pensait avec raison qu'une politique méditerranéenne, déjà préparée par le rapprochement avec l'Italie, ne pourrait se développer que d'accord avec l'Angleterre. Formait-il, dès lors, le dessein chimérique, qu'on lui a prête depuis, d'isoler l'Allemagne? C'est peu probable. Il était, en tout cas, légitime de chercher, du côté anglais, une sûreté politique nouvelle, d'assurer à notre autonomie diplomatique et, par elle, à l'équilibre de l'Europe une garantie de plus. Et la pensée d'équilibre, qui inspirait le gouvernement britannique, devait nécessairement trouver de l'écho à Paris, Enfin les analogies, parfois exagérées, que l'on peut découvrir entre les institutions françaises et anglaises, étaient, pour certains, un argument en faveur d'un rapprochement. « Nous avons beaucoup perdu de temps avec l'Angleterre de 1882 à 1898 », disait en 1903 M. Paul Deschanel. En quelques mois, on allait regagner ce <( temps perdu » et sceller « l'entente cordiale ».

C'est le roi d'Angleterre qui a été l'initiateur du rapprochement, qui l'a conçu et préparé, alors que beaucoup croyaient que l'heure n'en était point venue.

Edouard VII a été loué et attaqué sans mesure. Peut-être ne mérite-t-il « ni cet excès d'honneur, ni cette indignité ». Il a, parmi les souverains actuels, une supériorité : il a vécu avant de régner. L'existence de loisir, que la constitution lui a imposée du vivant de sa mère et qu'il a menée avec une liberté extrême, lui a permis de voir de près, de juger personnellement les choses et les hommes. M™^ de Genlis disait que les princes sont les hommes du monde les plus mal élevés : elle entendait par là que leur éducation est artificielle, qu'ils grandissent sans connaître la contradiction, ce levain de l'esprit critique. Edouard VII n'est point dans ce cas. Et c'est pour cela sans doute qu'il a plus de réel dans la pensée, plus de tact, plus de finesse que d'autres souverains. II ne redoute pas l'initiative et, jusqu'ici, ses initiatives ont réussi. L'une des plus audacieuses fut son voyage à Paris en 1903. Passant outre aux objections, convaincu du succès, il arriva en France dans une atmosphère

d'inquiétude. Quand les premiers pelotons de cuirassiers descendirent l'avenue des Champs-Elysées, de la gêne, de l'incertitude pesaient sur le public. Les nationalistes avaient annoncé l'intention de sifiler. Que sortirait-il d'une manifestation hostile ? Le roi, qui n'avait pas cru au danger, gagna la partie. Le peuple de Paris lui fit un accueil, non pas enthousiaste, mais d'abord respectueux et bientôt sympathique. La route était libre. Deux mois après, M. Loubet rendait à Edouard VII sa visite. Et en recevant à Londres son collègue M. Delcassé, lord Lansdowne, ministre des Affaires étrangères du Royaume-Uni, lui disait :

— Et maintenant nous allons causer.

On causa, en effet, tant à Londres qu'à Paris. Lord Lansdovs^ne, M. Delcassé, M. Paul Gambon, ambassadeur de France à Londres , sir Eldon Gorst, alors conseiller financier du gouvernement égyptien, furent les principaux interlocuteurs de ce dialogue de huit mois. On y porta, du côté anglais, un désir sincère d'aboutir, mais beaucoup de minutie dans les détails, un souci avisé de ne rien céder de trop ; du côté français, une égale volonté de conclure, les meilleures intentions, mais trop d'imagination méridionale, une insouciance, excessive parfois, des précisions pratiques. Le 8 avril 1904, l'accord était conclu et sa publi-

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cntion immédiate produisait en Europe une vive impression.

Cet accord, composé d'une « convention » relative à Terre-Neuve et à l'Afrique occidentale et d'une « déclaration » concernant rÉgj^pte et le Maroc, constituait un traité de liquidation et d'équilibre. La « convention » n'avait qu'une importance locale et réglait, plutôt au bénéfice de l'Angleterre, de vieilles querelles en couplant artificiellement des questions de nature très différente. La « déclaration », au contraire, avait une valeur générale et fixait les lignes directrices d'une politique d'avenir. On a vu que, depuis 1882, nous avions, d'année en année, perdu en Egypte la plupart de nos avantages et que la crise de Fachoda, close par le traité de mars 1899, avait consacré en fait notre éviction. Nous conservions cependant la liberté de profiter des occasions qui pourraient s'offrir à nous de poser devant l'Europe un problème qui n'était pas juridiquement réglé. C'était, par conséquent, pour l'Angleterre, un appréciable succès que d'obtenir l'assurance que « le gouvernement de la République française n'entraverait pas son action en Egypte en demandant qu'un terme fût fixé à l'occupation britannique ou de toute autre manière ». Le gouvernement égyptien, c'est-à-dire l'Angleterre, recouvrait en outre

la liberté de disposer des économies résultant de la conversion de 1890. Et il était délié de l'obligation d'affecter au service de la dette des revenus doubles de la somme annuellement suffisante. Au lieu que la Caisse de la Dette dût faire, à chaque exercice, une sorte de saisie sur l'ensemble des revenus égyptiens, c'est l'impôt foncier qui devenait le gage des créanciers. La France obtenait en retour certaines garanties, notamment que la date de remboursement de la dette privilégiée fût reportée de 1905 à 1910; que l'emprunt de 1885, pour lequel aucun délai de remboursement n'avait été spécifié, ne pût être remboursé avant cette date; que la dette unifiée, dont les trois cinquièmes sont placés en France, ne pût être ni convertie, ni remboursée avant 1912. C'étaient là de sages précautions, mais d'une importance secondaire au regard des avantages de premier ordre que la Grande-Bretagne obtenait.

Aussi bien, dans cet accord, l'Egypte était-elle pour nous un objet d'échange en vue de la liberté d'action qui nous était assurée au Maroc. Il suffît de considérer une carte pour comprendre que la France, maîtresse de FAlgérie et de la Tunisie, ne peut pas se désintéresser de ce qui se passe dans l'empire chérifien ; qu'elle a besoin que l'ordre y règne et qu'aucune puissance n'y prenne, à ses

dépens, une influence prépondérante ^ L'Angleterre, qui, pendant vingt années, y avait été notre plus redoutable adversaire reconnaissait « qu'il appartenait à la France, notamment comme puissance limitrophe du Maroc sur une vaste étendue, de veiller à la tranquillité de ce pays et de lui prêter son assistance pour toutes les réformes administratives, économiques, financières et militaires dont il avait besoin ». Elle déclarait en outre « qu'elle n'entraverait pas l'action de la France à cet effet ». Un engagement réciproque, valable pour trente années, assurait aux deux contractants la liberté commerciale et l'égalité de traitement tant en Egypte qu'au Maroc. Il était enfin stipulé que les signataires « convenaient de se prêter l'appui de leur diplomatie pour l'exécution des clauses de la présente déclaration ».

Peut-on évaluer arithmétiquement les avantages respectifs assurés aux deux parties par cet arrangement à double action ? 11 est certain qu'en nous effaçant en Egypte devant l'Angleterre, nous ne faisions que reconnaître un fait accompli, tandis qu'au Maroc la diplomatie anglaise renonçait à des desseins pour qui l'avenir était ouvert. 11 n'est pas moins évident que notre adhésion à la politique

i. Voir ci-dessous page 131.

égyptienne de la Grande-Bretagne confirmait une situation acquise et constituait pour elle un bénéfice réel, tandis qu'au Maroc elle ne nous accordait que des profits virtuels, des perspectives, des possibilités. La France payait comptant, l'Angleterre à terme et le Maroc, on l'a bien vu, n'était pas encore un ours à terre, dont on pût librement disposer. Il faut reconnaître, en revanche, que ce que nous cédions avait pour l'Angleterre plus de prix qu'il n'en avait pour nous, et réciproquement. L'efîort d'équité était indiscutable. Et, dans l'ensemble, cet effort était couronné de succès. La rédaction de l'accord laissait à désirer sur plus d'un point. L'article relatif à l'Egypte était trop vague. Et les cinq mots « ou de toute autre manière » étaient imprécis à l'excès. Enfin certaines éventualités n'avaient pas été prévues, qui auraient gagné à être définies. On s'en est aperçu, notamment, lorsque le directeur français de l'École Khévidiale de droit, M. Lambert, ayant donné sa démission, fut remplacé par un jeune Anglais, M. Hill, qui n'avait nulle qualité pour présider à l'existence d'un établissement tout pénétré de notre esprit. D'une façon générale, pourtant, le bien l'emportait sur le mal. Et M. Delcassé méritait l'approbation qui ne lui fut pas ménagée.

Au surplus, quelle que fût l'importance africaine

de cet accord, c'est surtout par sa signification générale qu'il s'imposait à l'attention du monde. La rivalité colonicile de la France et de l'Angleterre était devenue, depuis des siècles, public i juris. Elle était le postulat de la politique européenne, l'instrument favori de la politique allemande. En mettant fm à cette rivalité, les cabinets de Londres et de Paris introduisaient dans la balance internationale un poids nouveau. Ils se libéraient mutuellement de préoccupations qui avaient longtemps pesé sur eux. Ils se garantissaient une liberté d'action aussi précieuse pour l'un que pour l'autre. La France, notamment, qui n'avait pas su retenir la Russie à la veille de l'aventure mandchourienne, trouvait une compensation opportune à l'affaiblissement qui résultait pour elle des victoires japonaises. Précédé de l'accord franco-italien, suivi bientôt de l'accord franco-espagnol, l'arrangement franco-anglais nous valait dans l'Europe occidentale une autorité morale, qui faisait de nous un centre d'attraction et, s'il était de nature à nous exposer à certaines difficultés, il nous rendait en revanche capables de les résoudre. C'était le second acte de l'évolution diplomatique qui, de plus en plus, nous faisait sortir de notre isolement. Sans doute, on pouvait craindre qu'il fût malaisé de concilier, en présence de l'alliance anglo-japo-

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naise, de l'hostilité anglo-russe et de la guerre russo- japonaise , notre alliance nécessaire avec Saint-Pétersbourg et notre utile amitié avec Londres. Mais, dès ce moment, sans égard aux objections des journaux, les représentants officiels de la Russie déclaraient que leur gouvernement ne prenait nul ombrage du rapprochement anglo-française

Très rapidement, d'ailleurs, l'accord ainsi conclu trouva dans les faits la meilleure des justifications. Ici encore, ce n'est ni à Paris, ni à Londres que se produisirent les événements décisifs. C'est la crainte de l'Allemagne qui avait fait l'entente cordiale. Ce sont les fautes de l'Allemagne qui l'ont transformée et resserrée. Ce n'est point aux manifestations franco-anglaises fréquemment répétées, — visites du roi Edouard à Paris, visites de la flotte française à Portsmouth, séjour à Londres du Conseil municipal, réception dans notre hôtel de ville du London County Council, visite officielle enfin de M. Fallières au roi, — que revient le mérite de ce resserrement. Ces fêtes ont été des effets, non des causes. La cause, c'est à Berlin qu'il la faut chercher. Au lendemain de la signature du traité d'avril 1904, l'Allemagne avait

1. Voir notre ouvrage, Questions diplomatiques de Vannée 1904. (F. Alcan, éd.)

affecté une sereine indifférence. Un an plus tard, le voyage de Guillaume II à Tanger prouvait avec éclat que son gouvernement n'avait attendu que les défaites russes pour manifester les sentiments hostiles qu'il avait ressentis dès le premier jour * . Durant la crise marocaine, la solidarité francoanglaise fut scellée par la communauté du péril. L'identité des intérêts français et des intérêts britanniques s'affirma par l'identité des politiques. Et quand prit fin la conférence d'Algésiras, nul ne pouvait méconnaître en Europe, qu'à l'accord de liquidation, signé deux ans plus tôt, une entente s'était substituée qui, pour n'être pas inscrite dans un traité, n'en représentait pas moins une éminente valeur diplomatique.

Les événements plus récents n'ont fait qu'augmenter cette valeur. La guerre russo-japonaise, contemporaine et responsable partiellement de nos difficultés marocaines, avait accusé pour nous la difficulté de concilier l'alliance russe et l'amitié anglaise. Un moment, lors de notre controverse aiguë avec le Japon relativement à la neutralité, lors surtout de l'incident de la mer du Nord, on put croire qu'une redoutable option allait s'imposer à la France. Avec infiniment d'adresse,

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