‹ La France et les alliancesChapitre 27 sur 71 · Voir ci-dessous page · texte numérisé non relu

Voir ci-dessous page

sur Tripoli gardent un caractère strictement platonique. » Même avec ce caractère, certaines personnes, en France, ont exprimé Tavis qu'il était imprudent d'admettre l'hypothèse dune installation italienne aux portes de la Tunisie. Tout en estimant que le rapprochement avec Rome aurait pu être négocié à meilleur compte, on pensera que de telles inquiétudes sont, en vérité, chimériques.

Commode en Afrique, utile en Europe, l'accord franco-italien, couplé à l'accord franco-anglais, ne mérite en lui-même qu'approbation. La façon dont nous l'avons pratiqué est, à coup sûr, moins digne d'éloges : c'est ainsi par exemple qu'il fut imprudent de compromettre par la visite à Rome du président Loubet nos relations avec le Saint-Siège et, par là, de préparer la rupture du Concordat. Mais c'était à nous de mieux apprécier nos intérêts et, du fait de notre erreur, l'Italie n'encourt aucun reproche. De même, il est certain qu'elle a bénéficié de l'afTaiblissement de notre situation en Orient et que, par l'accord du mois dejanvier i 907, nous avons consacré à son profit cet affaiblissement. Mais ici encore nous sommes les seuls coupables de n'avoir pas prévu qu'en rompant avec Rome nous perdrions tôt ou tard les avantages attachés à l'exercice du protectorat catholique dans le Levant. Les événements, qui se sont produits depuis 1902, nous ont

permis de mesurer le prix de nos bonnes relations avec ritalic. Que serait-il arrivé, notamment, si l'Italie de 1905 avait été, à notre égard, dans les mêmes dispositions que l'Italie de 1889? La politique de rapprochement était bonne et sage dans son principe. Les erreurs mêmes, commises dans l'application, ne sauraient nous le faire oublier.

Le rapprochement franco-espagnol était le complément naturel de la réconciliation franco-anglaise et de la réconciliation franco-italienne. Il devait s'inspirer du même principe et servir la même politique. Il ne pouvait, en revanche, affecter la même forme.

La guerre de Cuba et la perte de ses colonies ont contraint l'Espagne à se replier sur elle-même. Cet admirable pays, qu'une administration mauvaise, satisfaite d'exploiter le domaine colonial, a laissé séculairement en jachère, a compris, sous la leçon de la défaite, que son avenir dépendait de son énergie. 11 est à la fois, selon la juste expression de M. Victor Bérard, une ferme et une usine. A cette ferme et à cette usine que manque-t-iï ? Des hommes, des miUiards, des capitaux.

Tardieo. — Alliances. 8

Le paysan n'a pas les capitaux pour acheter les machines et les outils sans lesquels il ne saurait lutter contre la concurrence étrangère. Le laboureur n'a pas les capitaux pour rétablir ces ouvrages d'irrigation qui avaient transformé en un jardin toute l'Espagne arabe.

L'usinier, le mineur, le fabricant, le commerçant, le commissionnaire, le banquier ont trouvé sur place des capitaux qui revenaient de Cuba ou des Philippines et qui leur ont permis de lancer bon nombre d'affaires aujourd'hui prospères... Mais c'est encore dix ou vingt fois plus d'argent qu'il leur faudrait : l'industrie espagnole ne rencontre prêteurs qu'à 7 ou 8 p. 100.

Et si, des particuliers, vous passez à l'État, quels emprunts ce dernier aurait à faire, s'il voulait seulement réparer, entretenir les restes ou les embryons de l'outillage national ! La Castille et l'Aragon réclament la réfection des canaux que leur donna Charles- Quint. Cadix, Carthagène, Tarragone, Vigo implorent des quais et des digues. Toute l'Espagne a besoin de lignes ferrées...

Et plus que tout le reste l'Espagne entière réclame une monnaie restaurée, des finances non avariées... Il faut une restauration des finances publiques pour améliorer les finances privées^.

Ramenée sur elle-même, orientée vers l'action économique, l'Espagne est trop fière de son passé pour ne pas compter sur son avenir. Cet avenir, ce n'est plus au delà des mers lointaines qu'elle le place. C'est tout près d'elle, à sa portée, dans ce

i. Victor Bérard, L'a/faire marocaine.

LES ENTENTES MÉDITERRANÉENNES Ho

Maroc qu'elle voit et auquel elle ressemble par la direction de ses montagnes et l'aspect de son sol. Comme l'a montré le marquis de Segonzac', par ses races, par son histoire, par sa civilisation, le Maroc est beaucoup plus pareil à l'Espagne qu'à toute autre partie de l'Afrique. Entre la Sierra Nevada et les montagnes du Rif, l'analogie est profonde. Le détroit de Gibraltar est une coupure, ce n'est pas une frontière. Il n'a jamais rien séparé, ni géographiquement, ni historiquement. Les Maures et les Berbères rêvent toujours des palais de Grenade. Et quant aux Espagnols, depuis qu'Isabelle la Catholique leur a, par son testament, fixé comme tâche de poursuivre les Musulmans jusque sur la rive africaine, ils considèrent le Maroc comme une chasse réservée, sur laquelle ils invoquent des « droits historiques ».

A dire vrai, la réalisation de ces droits a été des plus médiocres. L'Espagne a obtenu en 1688 la cession de Ceuta. Lors de l'expédition de 1720, lors surtout de celle de 1859, qui aboutit à la prise de Tetouan, au paiement d'une indemnité de guerre et à l'agrandissement du territoire de Ceuta, elle a tenté de prendre une base solide sur le sol chérifîen. Le résultat a été nul, ou peu s'en

Page 1