Voir Livre Jaune
ministre à Tanger, M. Saint-René-Taillandier, fournit à Ben-Sliman des explications sur le traité franco-anglais. C'est en janvier 1905 qu'il devait, après neuf mois perdus, se rendre à Fez auprès du sultan. Malgré cette faute capitale, quelques mesures utiles furent prises. Le 27 mai 1905, le capitaine français Fournier fut chargé par le sultan d'organiser la police de Tanger. Le 12 juin, un groupe de banques françaises consentit au sultan un emprunt de 62 millions et demi, garanti par les recettes des douanes, avec faculté pour les prêteurs d'exercer sur ces recettes, dans les huit ports ouverts au commerce, un contrôle et un prélèvement et droit de préférence pour les emprunts ultérieurs. La création, par nos soins, d'une Banque d'État fut également envisagée. En mai 1904, nous prêtâmes au maghzen, à sa demande, notre concours diplomatique pour arracher des mains du brigand Raisouli un Américain, M. Perdicaris, et >un Anglais, M. Varley, emprisonnés par lui. Malgré les réserves que Ben-Sliman avait formulées, quant à l'accord franco-anglais, à ses « points difficiles », à ceux de ses termes qui « pourraient présenter quelque chose d'ambigu et de contraire à son objet », nous étions donc autorisés à penser que le programme de réformes, élaboré, — trop lentement, — par le ministère des Affaires étran-
et la légation de Tanger, serait considéré à Fez comme le développement logique de la politique amicale que Ben-Sliman lui-même, ministre du Sultan, avait définie en disant (juillet 1904) : « Sa Majesté sait que le mobile le plus puissant de votre insistance, c'est la communauté des intérêts que possèdent les gouvernements des deux pays voisins et aussi la communauté des préjudices qu'ils peuvent subir. »
Ce programme de réformes n'avait rien d'inattendu. Il s'ordonnait autour de trois principes : intégrité du Maroc, souveraineté du sultan, liberté commerciale. Il continuait l'œuvre commencée, œuvre de police, œuvre de négoce, œuvre de civilisation. Il ne s'agissait ni de conquête, ni de protectorat, ni de monopole. La conquête eut coûté trop cher. Le protectorat n'eut servi à rien en lace du particularisme des tribus. Le monopole eut été contraire aux traités internationaux. Gréer dans les principales villes des forces de police avec des effectifs marocains et des instructeurs algériens; assainir les finances par une perception plus honnête des impôts, un contrôle sincère des dépenses et la répression de la contrebande ; aug-' menter le trafic par des travaux publics sagement conçus, par la construction de ports, de ponts et de routes, — le tout selon la loi de l'adjudication ;
multiplier les hôpitaux, les écoles, les institutions d'assistance et d'éducation, tel était ce programme, qui, réalisé avec les moyens d'action uniques que nous assurait l'Algérie, avec la sympathie clairvoyante de l'Europe appelée à en bénéficier comme nous, aurait pu, à bref délai, changer la face de l'empire chérifîen. Comme l'écrivait M. Delcassé, (( loin de diminuer l'autorité du sultan, nous étions très préoccupés de son prestige ». Et le ministre ajoutait avec raison : « C'est en son nom que les agents que nous pouvons être amenés à mettre à sa disposition exerceront leurs fonctions, s'appliquant soigneusement, conformément à notre volonté, à ménager les populations, à ne pas froisser leurs sentiments, à respecter leurs croyances, leurs habitudes, tear organisation. En retour, nous comptons que, comprenant le but de nos efiforts, le maghzen voudra sincèrement les seconder. Et, par là, une ère de paix et de prospérité ne tardera pas à s'ouvrir pour le Maroc. »
Quelques semaines plus tard, tout changeait de face. A l'instigation de l'Allemagne, le maghzen et le sultan, dans un brusque sursaut, se dérobaient à la pohtique de collaboration. Le problème marocain passait du terrain africain sur le terrain européen. La solution, rendue possible par le développement de nos aUiances et de nos amitiés, devenait
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l'occasion d'une mêlée diplomatique, — véritable conflit d'alliances, dont les conséquences allaient lourdement peser sur le monde, et dont les causes doivent être cherchées dans Thistoire des vingt ans précédents ^
4. Pour la suite des relations franco-marocaines, voir pages 30ïJ k 312.
Tardieu. — Alliances. 40
I. La formation de la Triple Alliance. — La crise de 1875 et l'intervention russe. — Bismarck et le « cauchemar des coalitions ». — Le congrès de Berlin. — L'alliance austroallemande. — L'accession de l'Italie. — L'isolement de la France.
IL L'hégémonie triplicienne. — Kalnoky et Crispi. — Bismarck et la Russie. — La triple « contre-assurance » de Skiernevice. — La double « contre-assurance » de 1887. — Bismarck et l'Angleterre. — Bismarck et la poUtique coloniale française. — Les menaces bismarckiennes. — Les lois mihtaires.
— Le discours du 8 janvier 1888 et ses conséquences. in. La Triple Alliance et l'alliance franco-russe. — Inquiétudes
allemandes. — Mainmise allemande sur la Duplice. — Les avances de Guillaume II. — La politique de Guillaume IL
— La collaboration des deux systèmes. — Situation favorable de l'Allemagne. — L'erreur de M. de Bûlow.
IV. La Triple Alliance et les ententes occidentales. — Les appréhensions de Guillaume II. — La crise économique en Allemagne. — L'Allemagne et l'Italie. — L'Italie et l'Autriche. — Les discours de Guillaume II. — La politique de réserve. — Les défaites russes. — Le conflit des alliances.
Le développement des alliances et des amitiés de la Fiance ne s'eat pas poursuivi sur une table
rase. Lorsque, vers 1889, notre diplomatie commença à s'orienter vers la Russie, la Triple Alliance, formée d'abord en 1879 de l'alliance austro-allemande, ensuite, en 1882, de l'accession deTItalie à la combinaison primitive, dominait l'Europe sans contrepartie. Quinze ans plus tard, c'est encore en face de la Triple Alliance que s'achevait l'édifice harmonieux des accords qui nous rouvraient le champ de l'activité diplomatique. L'étude des relations de la France et de la Triplice est donc indispensable à l'intelligence de notre action et de nos intérêts. Le 10 mai 1875, le Tsar Alexandre II arrivait à Berlin. Depuis plusieurs semaines, l'Europe vivait sous la peur d'une crise. Un article retentissant de M. de Blowitz, paru dans le Times du 6 et résumant les articles récents de la presse allemande, annonçait la guerre. « En finir avec la France n'est pas seulement une occasion à saisir : c'est un devoir envers l'Allemagne et envers l'humanité. L'Europe ne sera jamais tranquille tant que la lutte sera possible et la lutte sera possible aussi longtemps que la bévue du traité de Francfort ne sera pas réparée. Car elle laisse la France en position de survivre et de rentrer dans la lutte. L'Allemagne est troublée par la conscience de n'avoir qu'à moitié écrasé son ennemie et de ne pouvoir se défendre qu'à la condition de dormir un
œil ouvert. » Ce résumé fidèle et saisissant de ce qu'on pouvait lire chaque jour dans la presse d'Outre-Rhin, provoqua, selon l'expression de lord Derby, « une indignation universelle ». Sympathie pour la France vaincue, mais digne dans sa défaite ; plus encore crainte d'une définitive rupture d'équilibre en Europe, tout facilitait la tâche du duc Decazes, résolu à « ameuter » les puissances. Le Tsar avait promis au général Le Flô, ambassadeur de France, son intervention. Le gouvernement anglais était d'accord avec lui. En vain, Bismarck faisait écrire dans la Gazette de f Allemagne du Nord : « Le langage de la presse européenne est d'autant plus incompréhensible qu'il n'est absolument rien survenu qui ait pu troubler les relations du gouvernement français et du gouvernement allemand. » En vain, il dénonçait « la ligue hypocrite composée des politiciens de revanche ultramontaine et des baissiers de la Bourse ». On ne le croyait pas. Le 12 mai, Alexandre II recevant, pendant son séjour à Berlin, M. de Gontaut-Biron, ambassadeur de France, lui disait : « La paix est nécessaire au monde. Chacun a assez à faire chez soi. Comptez sur moi et soyez tranquilles. Dites au macéchal de Mac- Mahon mon estime pour sa personne et mes vœux pour que son gouvernement se consolide. J'espère
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que nos relations seront de plus en plus cordiales. Nous avons des intérêts communs. Nous devons rester amis. » Le 14 mai, Gortschakoff adressait un télégramme circulaire aux ambassadeurs de Russie annonçant que « le maintien de la paix était assuré ». Bismarck, en colère, accabla de sarcasmes le chancelier russe : « Qu'on frappe, disaitil des pièces de 5 francs avec cette exergue : Gortschakoff 'protège la France. Ou bien qu'on organise à l'ambassade d'Allemagne à Paris un théâtre où, avec la même devise, il pourrait paraître devant la société française comme un ange gardien, en robe blanche et avec des ailes, au milieu d'un feu de Bengale ». Quel que fût le fond de ses intentions, Bismarck n'en était pas moins pris à son piège. Il était mis en échec par la Russie et par l'Angleterre. S'il ne désirait pas la guerre, il avait laissé ou fait croire le contraire. L'issue dans les deux cas, était pareille : un échec. « Qu'il eût voulu ou non s'éclairer sur les sentiments des puissances, il savait à quoi s'en tenir. Le rapprochement franco-russe était apparu comme une combinaison éventuellement réalisable au cours de l'incident si brutalement soulevé, si ingénieusement grossi et si heureusement clos'. »