‹ La France et les alliancesChapitre 39 sur 71 · Monté sur le trône en · texte numérisé non relu

Monté sur le trône en

qiics provoquaient de part et d'autre de la défiance et de l'humeur. Mais la volonté de Bismarck savait trouver des instruments et tout lui était bon pour séduire la Russie. Le prince Orlof était-il nommé ambassadeur à Berlin (février 1884) ? Les journaux de la chancellerie signalaient aussitôt cet « indice d'un rapprochement ». Six jours après, le grand-duc Michel venait célébrer le 70* anniversaire de Guillaume P' en qualité de chevalier de Saint-Georges. Le 16 mai suivant, le prince Guillaume allait à Pétersbourg prendre part aux fêtes données pour la majorité du grand-duc héritier. Par-dessus la frontière, les officiers allemands et russes fraternisaient (juin 1884). En juillet, Bismarck, à la demande de la Russie, expulsait de Berlin tout ce qu'il y avait dans la capitale allemande de Russes suspects au gouvernement impérial. Le 14 septembre enfin, les trois empereurs d'Allemagne, de Russie et d'Autriche-Hongrie se rencontraient à Skiernevice en une solennelle entrevue.

Cette entrevue ne faisait que révéler au monde un accord déjà vieux de six mois. C'est, en effet, le 21 mars 1884 que Bismarck, arrivant à ses fins, avait complété la Triple Alliance en scellant entre deux de ses membres et le gouvernement russe une entente secrète, qui stipulait une neutralité TAnoiEU. — Alliances. 11

bienveillante pour le cas où l'un d'eux serait attaqué par une autre puissance. La négociation n'avait pas été facile : « L'Autriche n'entrait qu'avec un enthousiasme restreint dans une alUance avec un voisin qui était son plus dangereux rival et la Russie marquait quelque défiance envers ces amis qui s'étaient alliés contre elle-même ^ » Faire la Triplice contre la Russie pour amener ensuite la Russie à la garantir, tel était le coup de maître que Bismarck venait de réussir. Sous prétexte de défendre « le principe monarchique », l'Allemagne affermissait sa mainmise sur l'Europe. L'isolement de la France était parachevé. Un anneau de plus s'ajoutait aux chaînes « encerclantes », dont on l'avait chargée en 1879 et en 1882.

On conçoit que Bismarck tînt à ce chef-d'œuvre. Il ne négligea rien pour le consolider. En octobre 1885, il recevait à Friedrichsruhe la visite de son collègue russe, M. de Giers. En 1886, il le rencontrait à Franzenbad et, comme pour donner à la rencontre plus de solennité, cinq diplomates russes, M. de Staal, ambassadeur à Londres, le baron de Mohrenheim, ambassadeur à Paris, le prince Cantacuzène, chargé d'affaires à Vienne, M. de Toll, ministre de Copenhague, M. de Struwe, mmistre à

1. Voir Paul Matter, Bismarck etson temps, t. III. (F. Alcan, éditeur.)

Washington, y assistaient. En novembre 1887, Alexandre III arrivait à Berlin. A ce moment, depuis six mois (21 mars 1887), la « contre-assurance » des trois empereurs était venue à terme et la Russie, inquiète des affaires d'Orient, n'avait pas voulu la renouveler. Le 18 novembre, pendant le séjour du Tsar à Berlin, Bismarck lui arracha un nouveau traité, identique au premier, si ce n'est qu'au lieu de lier trois puissances, il n'engageait que l'Allemagne et la Russie. C'était Skiernevice à deux. La « contre-assurance » renaissait de ses cendres avec, pour Berlin, une valeur égale. Sûr de l'avenir, Bismarck avait conscience d'avoir conjuré pour longtemps le risque de la coalition franco- russe.

En même temps, il savait, par une diplomatie souple, tenir l'Angleterre dans son jeu. Gela n'était pas, à dire vrai, aussi malaisé que de « reprendre » la Russie. L'Angleterre était partie du congrès de Berlin satisfaite. L'Egypte l'avait brouillée avec la France. Elle se contentait de « son splendide isolement » et n'avait contre l'Allemagne aucun parti pris. Elle l'avait vue sans plaisir acquérir les îles Marshall (1878), le Luderitzland, la Nouvelle-Guinée, le Togo et le Cameroun (1884), s'installer dans l'Afrique orientale (1886). Mais elle ne croyait pas au péril allemand qui, dix ans

plus tard, devait si fort l'angoisser. Il y eut, à de certaines heures, quelque tension entre Londres et Berlin, par exemple quand l'Allemagne et la France empêchèrent la Grande-Bretagne de ratifier le traité avec le Portugal qui aurait fait d'elle, par avance, la maîtresse du Congo (1884). De temps à autre, la Gazette de l'Allemagne du Nord polémiquait avec le Times (1884). Mais on ne s'en souciait guère. En 1885, Bismarck se déclarait confiant dans l'avenir. « Avec l'Angleterre, disait-il, nous vivons en bonne entente. Que l'Angleterre, avec la conviction qu'elle a de dominer les mers, — Britaîinia rules the waves, — éprouve quelque surprise de voir tout à coup ses rats de terre de cousins, comme elle nous appelle, se mettre à naviguer, ce n'est pas étonnant.. . Mais nous avons avec l'Angleterre de vieilles relations d'amitiés, et les deux pays tiennent à les conserver » (10 janvier). Au mois de février suivant, lord Granville protestait contre la pensée qu'aucun refroidissement fût survenu entre Downing street et la Wilhelmstrasse. Bismarck se défendait à son tour « d'avoir jamais blâmé la politique anglaise en Egypte » (3 mars). Le 4, le comte Herbert de Bismarck, dépositaire de la pensée de son père, faisait à Londres un voyage de courtoisie. Et, le 22, le prince de Galles en personne venait à BerHn témoigner

de la cordialité des rapports. En 1886, trois accords coloniaux anglo-allemands étaient signés successivement, l'un relatif au Pacifique (6 avril), l'autre aux possessions du golfe de Guinée (2 août), le troisième à Zanzibar et à l'Est africain (1 *■" novembre) . Par ritalie d'ailleurs, Bismarck ne désespérait pas de nouer, un jour, avec Londres des rapports plus étroits. Il savait les <( échanges d'idées » de son allié avec la Grande-Bretagne. Il savait que, si les Italiens étaient allés à Massaouah, c'était avec l'agrément du cabinet de Saint-James. Il savait enfin, que l'Autriche aussi pouvait, dans une large mesure, compter sur l'appui britannique. Il était donc pleinement confiant. Et à suivre sur la carte du monde les progrès de notre expansion hors d'Europe, il se promettait la joie d'assister un jour, — suave mari magno — « au choc des deux locomotives anglaise et française » : nouvelle occasion d'un bon et « honnête » courtage.

Du côté français, il trouvait pleine sécurité dans l'ardeur prodigieuse qui nous faisait nous ruer, dans toutes les parties du monde, sur les colonies, quelles qu'elles fussent. Jules Ferry avait dit en 1882 : « Il faut à la France une puissance coloniale. Toutes les parcelles de son domaine colonial, ses moindres épaves, doivent être sacrées pour nous... Il ne s'agit pas de l'avenir de demain, mais

de l'avenir de cinquante et de cent ans, de l'avenir même de la patrie. » Cet éloquent appel avait été entendu, même à l'excès, et l'action de la France s'était mondialement dispersée, fût-ce sur des terrains où ne nous appelaient pas nos intérêts. Protectorat tunisien (1882), annexion des villes du Mzab à 600 kilomètres d'Alger (1882), expéditions au Sénégal et au Niger contre Ahmadou et Samory (1883), conquête du Dahomey (1883-1892), établissement au Congo (1884), guerre de Madagascar (1882-1885), établissement à Djibouti (1882- 1885), conquête du Tonkin et de l'Annam (1885- 1888), toutes ces affirmations de notre vitalité nous rendaient en Europe inoffensifs. A cette expansion française, Bismarck était favorable. « Nous ne pouvons que nous en réjouir », disait-il après Tunis. Et, dans sa générosité, il nous souhaitait le Maroc, à propos duquel, en 1880, il avait prescrit à ses délégués à la conférence de Madrid de « régler leur attitude sur celle de leur collègue de France ». En septembre 1884, il se mettait d'accord avec notre ambassadeur à Berlin, le baron de Courcel, pour tenir tête à l'Angleterre. Et c'est d'accord aussi avec lui qu'il convoquait la conférence congolaise. Le 24 décembre 1885, il signait un traité de délimitation des colonies françaises et allemandes de l'Ouest africain. En octobre 1886, la

nomination de M, Herbette, en remplacement de M. de Gourcel, était une occasion pour les journaux de la chancellerie de déclarer que M. de Freycinet revenait à la politique de Jules Ferry. En réalité, la France n'inspirait à Bismarck aucun souci, et c'est pourquoi, le 26 juin 1884, il avait proclamé ù la tribune du Reichstag « la pleine confiance des deux gouvernements dans la sincérité et la loyauté de leurs relations mutuelles » .

Il ne s'interdisait pas d'ailleurs de brandir parfois son grand sabre pour enlever au voisin français toute velléité de bouger, pour inspirer surtout aux contribuables allemands et à leurs élus le goût des dépenses militaires. Il n'avait pas attendu pour cela le boulangisme et jamais n'avait cessé de mêler la menace aux avances. Dès 1883, c'est la Gazette de l'Allemagne du Nord, qui, parlant des risques de guerre et s'adressant à la France, écrit : <c A force de peindre trop souvent le diable sur le mur, on finit par le faire apparaître. » Le 4 septembre de la même année, le môme officieux proclame : « L'Allemagne maintiendra le traité de Francfort tant qu'il lui restera un homme. » Et la Gazette d'ajouter avec grâce : « Avec cela, tout est dit ! » Dix jours après, à Skiernevice, Bismarck signale aux trois empereurs le péril révolutionnaire, c'està-dire le péril français. Le 28 novembre 1885, il

condescend à adresser au gouvernement de Paris le témoignage de sa confiance. Mais c'est pour se plaindre amèrement de la presse et du peuple de France. Le 26 mars 1886, il prend occasion des grèves de Decazeville pour exprimer l'avis qu'après tout, l'armée française, occupée à ce moment à contenir les grévistes, pourrait bien redevenir, un jour, comme en 1792, l'armée de la subversion sociale. Quand le boulangisme éclate, le ton se hausse naturellement. Le 31 janvier 1887, c'est un article de la Post, intitulé Sous le couteau, qui dénonce avec violence les provocations françaises. En avril, c'est l'affaire Schnœbelé ; en septembre, l'affaire Brignon^ La Gazette de l' Allemagne du Nord a célébré, entre temps, « la patience allemande », comme si cette patience était à bout. Et, le 19 mai, une circulaire, d'ailleurs courtoise, a fait connaître que l'Allemagne ne prendrait pas part à l'Exposition universelle de 1889.

Pourquoi ce « battage » ? Sans nul doute, pour assurer le vote des crédits militaires. Le septennat, adopté en 1880, venait à terme le 31 mars 1888. Dès le début de la session de 1886-1887, le discours du trône avait annoncé la nécessité d'augmenter les effectifs : « Dans l'armée y était-il écrit, réside

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