AVERTISSEMENT DE LA IIP ÉDITION
Depuis la publication de ce livre en octobre 1908, de nombreux et graves événements se sont produits. Ils ont confirmé pour le passé la démonstration historique dont j'indiquais le sens dans l'avant-propos de ma première édition. Mais ils ont préparé pour l'avenir les bases d'un état de choses nouveau.
Les alliances, fondement de l'équilibre, après avoir été en conflit, sont entrées dans une période d'adaptation. C'est cette période commençante que décrivent les chapitres vn et IX de la présente édition.
Les autres chapitres ont été complétés et mis à jour et l'ouvrage ainsi remanié conduit jusqu'au printemps de 1910 le tableau de l'évolution diplomatique qui a, depuis quarante ans, si profondément modifié l'Europe.
Paris, 27 mars l'JlO.
I. Nécessité géographique de l'alliance franco-russe. — Les obstacles. — Les fautes du second Empire. — Les institutions. — Les hommes. — Le rapprochement. — L'équilibre européen. — L'alerte de 1875. — L'incident bulgare de 1887. — Les emprunts russes. — Les nihilistes. — Les commandes d'armes. — Gronstadt. — Les protocoles de 1891 et 1892.
II. L'alliance franco-russe jugée par les contemporains. — Discours du baron deMohrt-nheim, de M. deFreycinet et de M. Ribot. — La pratique de l'alliance. — Les fêtes francorusses. — Leur excès. — Position subalterne de la France.
III. La déviation de l'alliance. — Le Transsibérien. — La question chinoise de 189.5 à 1902. — La note franco-russe du 19 mars 1902. — M. Delcassé et la guerre russo-japonaise.
— Ladéception française. — Lesfautesdetact deM.Gombes.
— Mandchourie et Maroc. — Un échec franco-russe.
IV. L'avenir de l'alliance. — Retour de l'opinion française en faveur de la Russie. — M . Isvolski et la rentrée en Europe. — M. Isvolski et l'alliance des trois empereurs. — I-e rapprochement anglo-russe. — Le remplacement de M. Bompard.
— L'alliance et la crise orientale de 1908-1909. — Le
Tardibu. — Alliances. 1
rapprochement russo-italien. — Les relations financières et cconomiques. — L'armée russe et les réformes nécessaires. — Nécesâité durable de l'alliance.
L'alliance franco-russe peut être considérée comme le type accompli du mariage de raison, — et par là qu'on n'entende point une union imposée aux contractants par une volonté étrangère, mais qui, née d'abord de la juste appréciation des intérêts, a répondu, une fois conclue, aux sentiments réciproques.
Pour s'en convaincre, il suffit de considérer une carte. De tout temps, la France, puissance continentale, mal protégée par la nature sur sa frontière du Nord-Est, s'est trouvée sur terre en rivalité, sinon en lutte, avec son voisin de l'Est, Autriche autrefois, Allemagne aujourd'hui. Toujours aussi, pour tenir en respect ce rival ou cet adversaire, c'est à l'orient de l'Europe qu'elle a dû chercher des alliés, Turcs, Suédois, Polonais naguère. Russes aujourd'hui. En 1717, Pierre le Grand, pendant son voyage en France, disait au régent Philippe d'Orléans, en lui offrant son alliance : « Je vous tiendrai lieu de Pologne, de Turquie et de Suède * ». Un siècle et demi plus tard, au lendemain de la guerre de Crimée, Bismarck exprimait
d. Voir Albert Vandal, Louis XV et Elisabeth de Russie.
l'opinion que « l'alliance franco-russe résulte de la nature des choses ». C'est en effet à augmenter leur sécurité propre en fortifiant Téquilibre de l'Europe que travaillèrent l'Empire russe et la République française, le jour où ils enregistrèrent dans un traité d'alliance la communauté durable do leurs intérêts permanents.
Pour arriver à conclure cette alliance. Français et Russes devaient revenir de loin. Des différents régimes qui se sont succédés au pouvoir depuis 1815, seul le gouvernement de la Restauration, et notamment celui de Charles X, avait nettement conçu le profit que tirerait la France d'un rapprochement avec la Russie. Le duc de Richelieu, Chateaubriand et Polignac furent les premiers partisans de l'alliance russe. Et c'est beaucoup parce qu'il était assuré de l'appui de la Russie que ce dernier, malgré les menaces de l'Angleterre, fit l'expédition d'Alger. Le règne de Napoléon III exerça, au contraire, une action déplorable. La campagne de Crimée fut une faute. La politique suivie dans les affaires de Pologne en fut une autre. Quand éclata la guerre de 1870, la Russie ne fit rien pour nous défendre. Thiers, pendant son séjour à Saint-Pétersbourg, n'obtint « ni entente, ni engagement ». Le Tsar ne vit dans nos désastres qu'une occasion d'obtenir la revision du traité
de Paris. Gortschakof avait pleine confiance dans la Prusse et cette confiance devait durer jusqu'au congrès de Berlin. La combinaison diplomatique connue sous le nom d'alliance des trois empereurs laissait la France isolée. Vaincue et seule en Europe, elle ne devait compter que sur elle-même. Bien des circonstances d'ailleurs empêchaient alors d'espérer qu'elle pût sortir de cette solitude par l'alliance de la Russie. La différence profonde des régimes intérieurs était un premier obstacle. La forme républicaine inspirait au gouvernement russe peu de sympathie. Et si des communications s'établissaient entre Paris et Saint-Pétersbourg, c'était d'ordinaire entre les oppositions respectives, les Russes réprouvant l'orientation libérale de la politique française, les Français formant des vœux pour le succès des libéraux russes. La guerre franco-allemande n'était pas finie que, déjà, l'un des membres du gouvernement de la Défense nationale, soutenait l'idée absurde de gracier Berezowski '. Dix ans plus tard, le refus d'extrader le nihiliste Hartmann réfugié à Paris mécontentait vivement le gouvernement impérial'. La grâce
1. Berezowski avait tiré un coup de revolver sur le Tsar pendant son séjour à Paris en 1867.
2. Hartmann avait fait sauter un train qu'il avait pris pour le train impérial.
accordée au prince Kropotkinc produisit une impression non moins fâcheuse. Ces incidents faisaient le jeu de Bismarck, qui ne cachait pas sa résolution de s'opposer au rapprochement francorusse :
— Je ne veux pas, disait-il, vivre entre deux ennemis.
Des raisons de personnes s'ajoutaient aux difficultés de circonstance. Dans le choix de ses représentants en Russie, le gouvernement français n'était pas toujours heureux. On a gardé à Saint-Pétersbourg le souvenir des impairs commis par l'amiral Jaurès, C'est lui qui, voyant au palais les portraits des anciens Tsars de Moscou, demandait à un maître des cérémonies :
— Quels sont ces magots ?
C'est lui encore qui, dînant chez le ministre de l'Intérieur et parlant des attentats nihilistes, concluait sentencieusement :
— Vous ne vous en tirerez qu'avec la République.
Son successeur, le général Appert, fut au contraire très avant dans les bonnes grâces de l'empereur. Mais la façon brusque dont il fut rappelé irrita Alexandre III, qui prescrivit, en guise de protestation, à son ambassadeur à Paris de prendre hors de France un long congé. 11 y avait aussi la
question Floquet. On sait que, sous l'empire, M. Charles Floquet, alors jeune avocat, avait salué le Tsar, au cours d'une visite que ce dernier faisait au palais de Justice, du cri de : « Vive la Pologne, Monsieur ! » Quand le bouillant stagiaire de 1867 devint président de la Chambre, puis président du Conseil, il fallut toute une négociation pour rétablir les rapports entre lui et l'ambassade de Russie. M. Grévy, qui resta à l'Elysée jusqu'en 1887, était d'ailleurs hostile à toute action diplomatique, et surtout à l'alliance russe. La politique de l'isolement voulu lui semblait seule raisonnable. Il estimait que nous n'avions rien à attendre de négociations avec la Russie autocratique, et qu'à les engager, nous ne ferions qu'alarmer l'Allemagne sans bénéfice positif.
L'intérêt cependant, qui poussait Tune vers l'autre la France et la Russie, devait finir par l'emporter. Dès 1873, le duc de Broglie, inquiet de l'attitude de l'Allemagne, avait sollicité l'intervention du prince Gortschakof par l'intermédiaire du comte de Chaudordy et, en recevant, à Interlaken, l'envoyé français, le chancelier russe lui avait dit :
— Nous voulons la France aussi forte que par le passé.
Deux ans plus tard, en 1875, la menace aile-
mande se fit plus pressante*. C'était le temps où Bismarck songeait à nous « saigner à blanc » et où les journaux de Berlin parlaient ouvertement d'une nouvelle guerre. Il s'agissait seulement de savoir si cette guerre éclaterait au printemps ou à l'automne. La Russie ne pouvait méconnaître que l'issue non douteuse de cette lutte inégale marquerait la rupture définitive de l'équilibre européen au profit de l'Empire allemand et, comme disait le duc Decazes, « Tasservissement du vieux monde ». Son ambassadeur à Paris, le prince Orlof, encourageait notre ministre des Affaires étrangères à ne rien céder :
— Soyez forts, répétait-il, soyez très forts. L'ambassadeur de France à Saint Péterbourg, —
c'était alors le général Le Flô, — possédait toute la confiance du Tsar et le pressait d'intervenir. Alexandre II, de jour en jour, inclinait davantage à cette intervention :
— Si vous êtes réellement menacés, disait-il, vous le saurez par moi.
Il refusait effectivement de répondre aux avances qu'un diplomate allemand, M. de Radowitz, était à ce moment chargé de lui porter. Il faisait déclarer par Gortschakof au général Le Flô que la France