Voir Hanotaux, Histoire de la France contemporaine
n'avait rien à craindre. Le 10 mai, il arrivait à Berlin et tenait à Bismarck un langage énergique... Quelques jours plus tard, le nuage était dissipé*. Les affaires d'Orient et le congrès de Berlin, — que Gortschakof appelait la plus sombre page de son histoire, — achevèrent de détendre l'intimité russo-allemande. Dès la conférence de Constantinople, c'est-à-dire avant le début de la guerre turco-russe, Bismarck avait joué double jeu. 11 continua pendant le congrès. Au lendemain de ces assises européennes, la Russie était aussi isolée à FOrient que la France à l'Occident. Les journaux russes, par exemple la Gazette de Moscou^ prêchaient l'alliance française. Le 8 octobre 1879, la conclusion de l'alliance austroallemande, transformée deux ans plus tard en Triple Alliance par l'adhésion de l'Italie et dirigée contre la Russie plus encore que contre la France, apportait un argument nouveau à cette campagne francophile. Les empereurs de Russie et d'Allemagne continuaient à s'assurer réciproquement de leur « cordiale affection ». Mais la confiance n'y était plus. Gambetta, dans son éphémère ministère de
1. Voir Hanotau.x, Op. cit. Le Tsar avait dit à M. doGontaiit- Biron, ambassadeur de France à Berlin : « J'espère que nos relations seront de plus en plus cordiales. Nous avons des intérêts communs. Nous devons rester amis. »
1881 , sentait le moment venu de profiter de ce changement. Et en nommant le comte de Chaudordy ambassadeur à Saint-Pétersbourg, il lui disait :
— Appuyés sur la Russie et sur l'Angleterre, nous serons inattaquables.
Cinq ans cependant passèrent encore sans qu'on tirât politiquement parti de ces dispositions favorables. Par un chef-d'œuvre diplomatique, Bismarck avait su d'ailleurs, d'abord en 1884, ensuite en 1887, nouer avec la Russie une « contre-assurance », qui conjurait tout risque d'alliance francorusse. C'est à M. Flourens, nommé le 13 décembre 1886 ministre des Affaires étrangères dans le cabinet Goblet, qu'appartient l'honneur d'avoir, pour la première fois, traduit en actes les suggestions de l'intérêt. La crise orientale lui en fournit l'occasion. Des délégués bulgares étant venus en janvier 1887 solliciter l'appui des puissances contre la Russie, M. Flourens leur déclara que leur premier devoir était de s'entendre avec le cabinet de Saint-Pétersbourg. La campagne allemande pour le septennat militaire et la fièvre belliqueuse qu'elle déchaîna à Berlin permirent au gouvernement français de s'assurer que son attitude à l'égard de la Bulgarie avait été appréciée en Russie. D'importants mouvements de troupes sur la frontière polonaise montrèrent que le gouvernement impérial,
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sans se lier encore à nous, entendait cependant pouA^oir « dire son mot », si la France était attaquée. Huit jours après, le Tsar, annotant un rapport confidentiel de son ministre des Affaires étrangères M. de Giers, écrivait en marge : « Ne pas laisser diminuer la France ».
A ce moment, la France, grâce à la clairvoyante initiative de ses financiers, sut se créer un titre nouveau à la reconnaissance de la Russie K Tenté de plus en plus par une politique intensive de développement économique, l'Empire russe avait besoin de capitaux. Pour s'en procurer, il s'était jusqu'alors adressé à des banquiers qui, après avoir souscrit les emprunts, plaçaient ou ne plaçaient point les titres du cours desquels ils restaient ainsi maîtres. En fait, c'est surtout sur le marché de Berlin que se faisaient ces opérations. Un groupe de financiers français, que dirigeait un banquier d'origine danoise, M. Hoskier, estima qu'il y avait intérêt, tant pour la France que pour la Russie, à substituer à ce système précaire dans son principe, limité dans son extension, celui d'un placement des emprunts russes sur le marché et dans le public français. Au mois de juin 1888, M. Hoskier engagea des pour-
1. Voir Ernest Daudet, Histoire diplomatique de l'alliance franco-russe.
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parlers à cet effet avec M. Wichnegradski, ministre des Finances de Russie. Au mois de décembre suivant, après de laborieuses négociations, un premier emprunt de 500 millions de francs était émis à Paris du type 4 p. 100, à 86 fr. 45, qui, placé par nos établissements de crédit, fut souscrit par plus de 100.000 personnes. D'autres emprunts suivirent : en 1889 (700 millions et 1.200 millions), en 1890 (360 millions, 300 millions, 41 millions), en 1891 (320 millions et 500 millions), en 1893 (178 millions), en 1894 (454 millions, 166 millions, 400 millions), en 1896 (400 millions) en 1901 (424 millions), en 1904 (800 millions), en 1906 (1200 millions). Et la France devint ainsi la créancière de la Russie pour une somme qui peut être évaluée, avec les emprunts .des villes et les entreprises industrielles, à 12 milliards de francs \ C'était un principe nouveau de solidarité entre les deux pays. Il offrait, dès 1889, aux combinaisons politiques la base large et solide de l'intérêt financier.
Le gouvernement français résolut d'en prendre avantage. M. Ribot, arrivé le 17 mars 1890 aux
1 . Aux emprunts ci-dessus rappelés, il faut ajouter l'emprunt b p. 100 de 1822 admis à la cote le 22 février 1890, l'emprunt intérieur 1894 admis à la cote le 2 juin 1894, enfin la tranche autrichienne de l'emprunt de 1906, qui est restée sur le marché lie Paris.
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Affaires étrangères où il devait rester jusqu'au 11 janvier 1893, s'orienta résolument vers l'alliance russe. Notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, M. de Laboulaj^e, — un des plus remarquables, par la finesse, la fermeté et le tact, des diplomates de la troisième République, — était le meneur de ce nouveau jeu. Tous les ministres étaient acquis à ses vues. Et, en 1890, M. Constans, ministre de l'Intérieur, lui mettait en main une carte de premier ordre en faisant arrêter ime bande de nihilistes, qui préparait à Paris des bombes destinées à un attentat contre la famille impériale. A la même époque, M. de Freycinet, ministre de la Guerre, rendait à la Russie un service d'un autre ordre, mais non moins apprécié, en ouvrant aux commandes de son gouvernement notre manufacture d'armes de Ghâtellerault. L'atmosphère était chaque jour plus favorable \ Avec une vue d'homme d'Etat, M. de Laboulaye discerna que l'heure était venue de passer aux actes et que, pour faire éclore les combinaisons élaborées dans l'ombre des chancelleries, il ne fallait plus que la consécration du sentiment populaire. Dès l'été de 1890, il prépara la visite de la flotte française en Russie. Pour des raisons d'opportunité, cette visite fut