‹ La France et les alliancesChapitre 41 sur 71 · Voir PaulMalter, Op. cit · texte numérisé non relu

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en attendant, que la possibilité de la commencer avec le plus de force possible. Leur tâche est d'entretenir le feu sacré de la revanche...

J'ai confiance dans les dispositions pacifiques du gouvernement français, de la majorité du peuple français, mais je ne puis m'en bercer avec une telle assurance que je puisse dire : nous n'avons plus à craindre une guerre française.

Dans ma conviction, nous avons à la craindre par l'attaque de la France : que ce soit dans dix jours ou dans dix ans, c'est une question que je ne saurais décider.

Sa Majesté l'empereur ne peut désavouer l'œuvre à laquelle il a consacré les trente dernières années de sa vie : la création de l'armée allemande, la création de l'empire allemand...

Si vous ne donnez pas satisfaction, par une prompte et complète adoption de notre projet, à la sollicitude des gouvernements confédérés pour la force défensive de l'Allemagne, alors nous préférerons continuer avec plus de chance de succès la discussion, en la reprenant avec un autre Reichstag que celui qu'ici je vois devant moi.

Battu, Bismarck lut le décret de dissolution et c'est alors qu'il déchaîna sa presse, notamment la Post. Les élections du 21 février 1887 lui assurèrent la majorité. Mais l'effort militaire n'était point achevé : d'où les incidents de frontière, qui se poursuivirent jusqu'à la veille des discussions de janvier 1888. En décembre, nouveau projet augmentant les cadres de la landwher et du landsturm, et provo-

quant, dans la presse russe, au lendemain du septennat, une vive inquiétude. Bismarck, à qui sa situation semblait inattaquable, qui venait de conclure son second traité de réassurance russe (novembre 1887), qui voyait la France en pleines luttes civiles, résolut de frapper un grand coup. Le 3 février 1888, il faisait publier le texte du traité austro-allemand. Qu'on le relise : on jugera de l'effet que cette publication pouvait produire à Pétersbourg. Le 8 du même mois, il prenait la parole au Reichstag et il y prononçait un discours d'une âpreté sans précédent, non seulement contre la France, mais encore contre la Russie.

Les craintes qui se sont fait jour au cours de cette année se sont référées à la Russie plus encore qu'à la France, principalement à la suite d'un échange de provocations, de menaces, d'outrages et d'excitations réciproques qui s'est produit pendant l'été dans la presse russe et française.

Il ajoutait toutefois que les assurances pacifiques qu'il avait reçues du Tsar en 1887 avaient plus de poids pour lui que des articles de journaux. Quant aux mouvements des troupes russes sur la frontière depuis 1879, ils avaient facilement l'apparence de préparer une agression, sans crier gare, contre l'un des pays voisins. Il déclarait toutefois qu'il ne croyait pas qu'une telle intention existât.

Je suis convaincu, que, même si quelque explosion française nous jetait dans une guerre avec la France, la guerre avec la Russie n'en résulterait pas immédiatement, encore moins nécessairement.

Au contraire, si nous étions engagés dans une guerre avec la Russie, la guerre avec la France serait certaine : aucun gouvernement français ne serait assez fort pour l'empêcher.

Bismarck rappelait ensuite les dépenses militaires de la France, et il disait :

Notre situation géographique nous impose de plus grands efforts, nous avons à faire front sur trois côtés...

Nous sommes, plus qu'aucun autre peuple, exposés au péril d'une coalition.

Dieu nous a mis sur le flanc les Français, la plus guerrière, la plus turbulente des nations, et il a permis que se développassent en Russie des dispositions guerrières qui naguère n'existaient pas au même degré.

II retraçait alors l'histoire des relations russoallemandes, insistant notamment sur son rôle au congrès de Berlin où il prétendait, avec un beau cynisme, s'être comporté « comme un quatrième plénipotentiaire russe ». Il déclarait que, durant le congrès, aucun vœu russe n'était venu à sa connaissance auquel il n'eût aussitôt donné satisfaction. En même temps, il accablait Gortschakoff de son ironie rétrospective : « Si je n'avais pas eu

depuis longtemps le plus haut des ordres russes, je l'eusse alors mérité. » Il accusait enfin la Russie de l'avoir excité contre l'Autriche. De là était née la Triple Alliance. Il concluait :

Les menaces de presse sont simplement une incroyable sottise, si l'on croit qu'avec de l'encre et des mots on pourra intimider une puissance grande et fière comme l'Allemagne.

Nous pouvons, par de la courtoisie et de bons procédés, être facilement, trop facilement peut-être, influencés, mais par des menaces jamais.

Nous autres Allemands, nous craignons Dieu et rien d'autre au monde.

C'est la crainte de Dieu qui nous fait aimer et cultiver la paix.

Si quelqu'un la rompt, il se convaincra que le patriotisme combatif, qui en 1813 appela sous les drapeaux le peuple entier de la Prusse, alors faible, vaincue, est aujourd'hui le bien commun de toute la nation allemande, et il la trouvera armée d'une seule âme avec, au cœur de chaque soldat, la forte croyance : Dieu est avec nous!

Ce Quos ego !, qui fut comme le testament politique de Bismarck, fit mûrir de dix ans l'alliance franco-russe. Jamais la pax germanica ne s'était plus altièrement affirmée. Jamais le chancelier n'avait plus rudement fait sentir à l'Europe qu'elle avait un maître et qu'elle le garderait. L'eût-elle gardé, si, deux ans plus tard, Guillaume II, ardent à régner seul, n'avait congédié ce maître et libéré

l'Europe en se libérant lui-même ? Nous livrons la question aux amateurs de conjecture. Pour Bismarck, l'hypothèse de sa chute n'entrait même pas en ligne de compte. Comme il devait le dire quelques mois plus tard, « il était sûr de mourir chancelier ». Le commandement de l'avenir était une de ses cartes. C'est cette carte qui l'a trompé. Après dix-huit mois de luttes sourdes avec le nouveau souverain, Bismarck, le 8 mars 1890, prenait le chemin de la retraite. Ses successeurs sauraient-ils jouer son jeu et prolonger son succès?

La conclusion de l'alliance franco-russe suivit de quelques mois l'avènement de Guillaume II et la retraite de Bismarck.

Dès 1888, la victime de 1878 s'était nettement rapprochée de celle de 1871 ^ Sans doute, le 30 juin 1888, la Gazette de la Croix annonçait encore que Bismarck avait définitivement écarté la Russie de l'alliance française et que, pour sceller l'entente russo-allemande, Guillaume II, à peine couronné, commencerait par une visite au Tsar ses voyages à l'étranger. La visite eut lieu, mais ce

i. Voir ci-dessus page 10.

n'est point de l'Allemagne qu'elle rapprocha Alexandre III. Le 10 mai 1890, Bismarck, congédié depuis mars et inaugurant contre son souverain et contre son successeur la série de ses polémiques révélatrices, déclarait dans une interview que « l'existence de la France est indispensable à la Russie ». Le 14 du même mois, Moltke, soutenant au Reichstag un projet militaire, accouplait en quelque sorte Paris et Pétersbourg en disant : « Les assurances pacifiques que nous donnent nos voisins de TEst et de l'Ouest, — assurances qui d'ailleurs ne les empêchent pas d'armer sans interruption, — nous sont précieuses. Mais c'est en nous-mêmes que nous trouverons nos sûretés. » Quelques mois après, en 1891, Guillaume II, intervenant en personne au débat, s'écriait : « Les temps où nous vivons sont sérieux et peut-être dans les années qui viennent aurons-nous du fil à retordre. » Si l'on songe que, dix semaines plus tard, l'escadre de l'amiral Gervais acclamée à Cronstadt par le peuple russe, manifestait au monde, suivant l'expression du Tsar, « les profondes sympathies unissant la France et la Russie », ces paroles prennent leur pleine signification. Dès ce moment, l'alliance franco-russe est faite, sinon signée, et la jonction que Bismarck, jusqu'à sa mort, se vantera d'avoir, tant qu'il fut au pouvoir,

redoutée et empêchée, — cette jonction, que Caprivî, dans plusieurs discours, affirmera inévitable et d'ailleurs inoffensive, — est désormais assurée.

Cet événement diplomatique apparut d'abord à la politique allemande comme un échec. En déposant, le 23 novembre 1892, deux nouveaux projets mihtaires, Caprivi, malgré son habituel optimisme, ne dissimulait pas le changement de situation. « La France, disait-il en substance, a des corps d'armée nombreux et organisés, des places fortes, des camps retranchés. Nous ne trouverions plus en Russie les mêmes prévenances qu'au début de la guerre de 1870. L'empereur de Russie est un puissant facteur de paix. Mais le sentiment populaire russe est contre nous. La mobiUsation russe prouve d'autre part qu'on croit à Pétcrsbourg que la prochaine guerre sera à l'Ouest. Nous sommes donc tenus de compter avec une guerre de ce côté... II est hors de doute qu'un rapprochement entre la France et la Russie s'est produit. Il date de loin. Mais aujourd'hui tout, y compris Gronstadt, donne à croire qu'il s'agit d'une alhance. Nous ne voulons pas attaquer. Mais nous voulons pouvoir faire front des deux côtés. » Procédé oratoire, dira-t-on, renouvelé de Bismarck et propre à obtenir le vote des crédits militaires : procédé peut-être, mais au service d'une préoccupation sincère et d'une désil-

lusion réelle. La France, grâce à l'alliance russe, sortait de l'immobilité forcée où, vingt ans durant, elle était restée. Le mot du comte Schouvalow : « Vous avez le cauchemar des coalitions » , prenait, au contact des événements, une allure de prophétie. Le « voisin occidental » passait de la paix subie à la paix voulue. Et certes l'Allemagne ne manquait pas de moyens de défendre le statu qiio territorial. Mais le statu quo politique était modifié. Et l'équilibre européen, rétabli au profit des deux victimes de Bismarck, mettait fin pour Tempire allemand à la situation d'arbitre qu'il avait si longtemps détenue. Bismarck écrivait en 1879 au roi de Bavière : « Le danger de complications de guerre (avec la Russie) n'est pas imminent à mon avis. Il ne deviendrait sérieux que si la France était prête à marcher, d'accord avec la Russie. Jusqu'à présent, cela n'est pas le cas*. » Depuis 1891, « c'était le cas ». Et l'on conçoit ce que ce changement représentait, pour l'Allemagne, de diminution matérielle et morale.

Une politique de sentiment et d'impression n'eût pas accepté sans colère ce fait nouveau. La politique allemande, positive et réaliste, chercha ce qu'elle en pouvait tirer. Sans beaucoup de peine,

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