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Tardieu. — AUiauces. 12

elle reconnut que la conclusion de la Duplice ne constituait pas une menace immédiate. Sans doute en France les héritiers du boulangisme et leur clientèle naïve, prêtaient à Talliance franco-russe une valeur de revanche et de réparation prochaines. Et ils comptaient sur elle pour reconquérir l'Alsace et la Lorraine. Mais, dans les chancelleries et même dans le public informé, on savait que cette alliance était purement défensive et que, si, contre une agression, elle assurait à la France une garantie, elle ne constituait pour elle, à aucun degré et sous aucune forme, un encouragement à la politique offensive. Que disaient les toasts de Cronstadt ? Que l'alliance nouvelle était un élément de paix. Que disaient les journaux russes? Que le repos de l'Europe trouvait dans l'union des deux peuples une sûreté de plus. Mais la paix, c'était le statu quo. Le statu quo, c'était le traité de Francfort. L'Allemagne pouvait donc s'accommoder de la Double Alliance, à condition qu'elle ne lui échappât point et ne se tournât pas contre elle. En quelques mois, son parti fut pris. Elle se résignerait à l'Alliance franco-russe, d'abord parce qu'il n'eût ser\d à rien qu'elle ne s'y résignât point, ensuite parce que cette alliance pouvait devenir pour elle un nouvel élément d'action. Par conséquent, plus de ces propos amers, plus de ces allusions à la

guerre possible ou vraisemblable, qui retentissaient la veille encore ; une continuelle amabilité pour la France ; un visible désir d'agir de concert avec elle, de concert avec la Russie, d'engager, si l'occasion s'en offre, les deux alliés dans une collaboration extra-européenne avec Berlin, — collaboralion qui aura le double avantage de détourner de plus en plus la France des préoccupations continentales, de l'enfoncer plus avant dans cette politique coloniale qui, en 1881, l'a brouillée avec l'Italie et qui, de tout temps, surtout depuis l'affaire d'Egypte, l'oppose à l'Angleterre.

A cette politique de détente et d'avances, Guillaume II collabore personnellement. Quand il monte sur le trône, au lendemain du boulangisme et de l'incident Schnœbelé, il est, à tort ou à raison, précédé d'une réputation de casse-cou, prêt à toutes les aventures. Contre cette réputation, il a protesté dès avant la mort du vieux Guillaume I", Et c'est au début de 1888 qu'il s'écrie : « Je sais bien que, dans le grand public et spécialement à l'étranger, on m'impute des pensées frivoles de gloriole guerrière. Dieu me garde d'une si cruelle légèreté ! Je repousse avec indignation de telles imputations .» Il n'en est pas moins vrai que cette réputation a persisté et qu'après son avènement elle met en valeur, à la façon d'un repoussoir, toutes ses mani-

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festations pacifiques. C'est d'abord la conférence ouvrière de Berlin de 1890 et la séduction personnelle qu'il y exerce sur Jules Simon, qui marquent dans la presse française le début de cet esprit nouveau à l'égard de l'empereur allemand. Jules Simon, qui écrivait beaucoup, ne tarit pas en confidences élogieuses sur l'hôte impérial qui lui a fait fête. Il répète le bien que Guillaume II pense de notre armée, de ses progrès, de son entraînement. Et notre amour-propre en est flatté. Puis, c'est une série de manifestations obligeantes, qui, l'une après l'autre, comme autant de germes pacifiants, tombent sur ce terrain bien préparé. S'agit-il de commémorer un anniversaire de 1870, l'empereur ne manque pas de rendre hommage à « l'ennemi chevaleresque » (14 décembre 1891), aux « braves soldats français luttant avec le courage du désespoir pour leurs lauriers, leur passé, leur empereur » (2 décembre 1893). Le maréchal de Mac-Mahon meurt : le jour même, il charge le comte Munster de porter à la duchesse de Magenta l'hommage de ses condoléances (18 octobre 1893). Le président Carnot est assassiné à Lyon ; là encore il sait trouver la note juste et, le premier des souverains étrangers, il exprime sa S}TTipathie à la veuve du président qui, « digne de son grand nom, est mort au champ d'honneur ». A cette occasion, et malgré

une certaine résistance de l'opinion allemande, il fait mettre en liberté deux officiers de marine français arrêtés pour espionnage. Viennent ensuite des démarches analogues à la mort du maréchal Canrobert (29 janvier 1895), de Jules Simon (8 juin 1896), au lendemain de l'incendie du bazar de la Charité (4 mai 1897) ou de la perte du transatlantique La Bourgogne (juillet 1898), et, plus près de nous encore, aux obsèques de Félix Faure, où il délègue, pour le représenter, l'un des généraux allemands les plus proches de la France par ses relations de famille, le prince Antoine Radzivill (février 1899). Le 6 juillet de la même année, se trouvant dans les eaux norvégiennes, il visite le vaisseau-école Iphigénie et télégraphie à M. Loubet pour se féliciter « comme marin et comme camarade » de l'aimable accueil qui lui a été réservé. En 1900, il veille personnellement à ce que la section allemande de l'exposition soit aussi brillante que possible. En 1901, il reçoit à Berlin le général Donnai qu'il avait invité aux manœuvres et le comble d'égards. Plus récemment enfin, la catastrophe de la Martinique lui fournit une autre occasion de nous adresser un de ces télégrammes émus où il excelle, et d'entretenir une atmosphère amicale, un peu artificielle peut-être, utile cependant et salutaire par la détente qui en résulte. L'extrême finesse du prince

de Munster, l'aménité du prince de Radolin, l'habileté souriante du marquis de Noailles, pour lequel l'empereur éprouvait une amitié particulière, facilitèrent cette détente. Nous ne cessâmes pour notre part, d'y contribuer avec la réserve qu'imposaient à notre dignité des souvenirs toujours présents, mais avec une correction et une bonne grâce parfaites. Chaque fois qu'il y eut lieu de le faire, notamment lors des fêtes de Kiel ou des inondations de Silésie, le gouvernement de la République sut répondre avec courtoisie aux procédés courtois que lui prodiguait l'empereur allemand.

Politiquement, ces procédés portaient leurs fruits et l'Allemagne en tirait profit. Sûr, il le croit du moins, de l'amitié de l'Angleterre avec qui il a signé des accords coloniaux successifs, Guillaume II sait en effet trouver ou créer les occasions d'afficher ses relations avec la Double Alliance. Déjà, en 1891 M. de Giers, ministre des Affaires étrangères de Russie, après un voyage à Paris, avait ostentatoirement visité les trois capitales de la Triplice, Rome, Vienne et Berlin. Quatre ans plus tard, la guerre sino-japonaise provoquait la triple action russo-franco-allemande qui arrachait au Japon le fruit de sa victoire (1895)*. La môme année, l'inau-

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