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guration du canal de Kiel, honorée de la présence simultanée d'une escadre française et d'une escadre russe, était le signe visible d'un rapprochement qu'il semble bien que Pétersbourg eût conseillé à Paris. Les 31 mai et 10 juin, M. Hanolaux, interpellé, défendait sa politique et la faisait triompher. A M. Millerand, qui lui disait : « La France ne renoncera jamais à la fidélité qu'elle a vouée aux provinces qui lui ont été ravies », le ministre répondait :

A un acte de politesse internationale qui s'adressait à toutes les puissances, nous avons, comme toutes les autres puissances, répondu par un acte de politesse internationale...

En pleine paix les relations des peuples doivent être réglées par un sentiment digne et simple des convenances internationales.

Et plus loin :

Nos marins vont à Kiel représenter non une France résignée et abattue, mais une France libre et forte, assez sûre d'elle-même pour être calme, assez fière et assez riche de gloire pour ne craindre aucune comparaison, pour ne désavouer aucun souvenir.

En quoi cette France sera-t-elle diminuée dans son prestige, dans son autorité, dans ses intérêts, parce que ses vaisseaux assisteront à une cérémonie internationale où ils rencontreront, parmi cent autres, les vaisseaux d'une nation amie, qui a répondu dans les mêmes conditions que nous à la même invitation?

ifci4 LA FRANCE ET LES ALLL\NCES

Or, — coïncidence curieuse. — la séance où le ministre français tenait à l'égard de l'Allemagne ce langage plein de ménagements, était précisément celle où, d'accord avec le président du Conseil, il proclamait pour la première fois officiellement l'existence de « l'alliance » franco-russe. Le sens du rapprochement s'en trouvait accusé. En 1896, autre symptôme : l'Allemagne annonce sa participation à notre exposition universelle de 1900 et Guillaume II, quelques semaines après, fait un discours en l'honneur delà solidarité européenne. En 1897, le comte Mouraview, ministre des Affaires étrangères de Russie, vient à Paris ; mais, avec quelque affectation, il s'arrête, au retour, à Berlin. Le 23 juillet de la même année, un accord franco-allemand est signé, relatif à la délimitation du Togo. Et, à ce moment, des ouvertures en vue d'une entente africaine entre les deux pays, ouvertures dont le détail est inconnu, mais dont la réalité est certaine, nous sont adressées de Berlin. De plus en plus, d'ailleurs, il semble que les circonstances nous mènent au rapprochement avec l'Allemagne sur la base du statu quo continental et de l'action coloniale. L'alerte de Fachoda et la menaçante perspective d'une guerre navale, pour laquelle nous n'étions pas prêts, affolent l'opinion : bénéfice nouveau pour Berlin, qui voit des nationalistes français de la veille

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et du lendemain, parmi lesquels M. Jules Lemaître, conseiller contre la Grande-Bretagne une entente avec nos voisins de l'Est.

L'affaire Dreyfus, il est vrai, — le péril anglais une fois conjuré, — réveille les ressentiments historiques. Mais la correction du gouvernement impérial évite les heurts et les conflits. Les ministres allemands peuvent, à diverses reprises, se féliciter de ce que « cette affaire, qui a soulevé tant de poussière, n'ait pu troubler les rapports corrects de la France et de l'Allemagne ». Et c'est encore, au terme de cette crise, l'entente coloniale avec la France qui apparaît comme l'objet de l'Allemagne, quand le comte de Biilow, définissant au Reichstag, en décembre 1899, la politique mondiale de la « Plus Grande Allemagne » ajoute : « Avec la France, nous nous sommes jusqu'ici, dans les cas où il s'agissait d'affaires coloniales, toujours aisément et toujours volontiers mis d'accord. » Les événements de Chine de 1900, la nomination du général de Waldersee comme chef du corps international, la confraternité d'armes ainsi instituée entre les adversaires de Sedan, — confraternité que Guillaume II célèbre l'année suivante en recevant à Berlin le général Bonnal, — tout paraît servir le plan allemand. De nouveau (13 mars 1901), le chancelier inbible sur ce lait que, « entre la France

et FAUemagne, il n'y a, pas plus en Extrême-Orient que sur bien d'autres, que sur la plupart des points du monde, de conflits réels d'intérêts ». De plus en plus, l'Allemagne s'accommode d'une combinaison diplomatique, qui a augmenté les garanties pour sa possession d'état et qui lui permet d'user, tant en Europe que hors d'Europe, soit de ses alliés, soit des nôtres, soit de nous-mêmes.

La Triple Alliance continuait d'ailleurs à fonctionner comme par le passé. L'Autriche lui demeurait invariablement fidèle, et, absorbée par ses luttes intérieures, ne changeait rien à sa politique étrangère. L'Italie n'était pas moins docile. Elle avait fait fête au chancelier de Caprivi en novembre 1890, à Guillaume II en 1892 et en 1897. Le roi Humbert était allé à Potsdam en 1802 et 1897 et le prince de Naples aux manœuvres de Lorraine, en 1893. En juin 1891, TaHiance avait été renouvelée pour douze ans, avec faculté de dénonciation en 1898. Mais aucun des trois alliés n'avait usé de cette faculté. La Turquie et la Roumanie étaient de plus en plus dans le sillage allemand. La prospérité de l'Empire était éclatante. Sa force militaire n'était pas diminuée. La Triplice n'était plus seule. Mais elle n'était point éclipsée. Jamais même la situation internationale n'avait paru pour elle plus favorable. Guillaume II exerçait sur Nico-

las II un ascendant personnel, qu'entretenaient de fréquentes entrevues et une correspondance régulière. La politique asiatique de la Russie la disposait à subir en Europe les impulsions allemandes, auxquelles elle avait déjà obéi en Chine en faisant à Port-Arthur ce que l'Allemagne avait fait à Kiao- Tchéou. L'accord austro-russe de 1897, relatif aux affaires turques et destiné à maintenir le statu quo, prévenait les risques de complications orientales et, si la « contre-assurance » bismarckienne de 1884 et de 1887 n'existait plus, elle résultait des faits, sinon des engagements. Forte de son programme naval de 1900, l'Allemagne voyait s'ouvrir devant elle, par le firman de concession du chemin de fer de Bagdad obtenu du sultan en janvier 1902, les plus belles perspectives économiques et politiques dans l'Asie antérieure. L'achat des colonies espagnoles du Pacifique avait aussi servi sa politique mondiale (1899). Elle était apparue à Pékin en 1900, en la personne du maréchal de Waldersee, comme l'arbitre de l'Europe. Rien ne l'empêchait d'exercer sur les nations latines, à l'heure où elles marquaient une tendance à se rapprocher les unes des autres, une influence discrète et profitable. L'abolition en Alsace-Lorraine du paragraphe de la dictature avait produit à Paris une bonne impression. Des négociations s'étaient engagées, au sujet du

Bagdad que l'Allemagne, avec plus de modération, aurait pu faire aboutir. Il dépendait de Berlin, en couplant ces négociations avec les affaires d'Afrique, de présider à l'élaboration des ententes méditerranéennes, au lieu d'en laisser à d'autres l'honneur et le bénéfice.

Il semblait même qu'à la domination politique, fondée par Bismarck, l'Allemagne de Guillaume II eût ajouté la prépotence économique. On a vu plus haut le prodigieux essor de son commerce et de son industrie. Comme les idées se coulent toujours dans le même moule, l'Allemagne commerçante a la même conception du succès que l'Allemagne gouvernante. « Sous couleur de servir les besoins populaires et le prestige allemand^ les spéculateurs allemands ont voulu imposer au monde leurs combinaisons, sans ménager ni même reconnaître les droits ou les préférences d'autrui. Ces conquérants économiques de la terre et des mers ont su mettre la force et l'influence nationale au service de leurs appétits démesurés. » L'Allemagne est devenue « un état industriel ». Après s'être dotée de l'outillage le plus scientifique qui ait jamais été appliqué à la lutte économique, — canaux, chemins de fer, ports, écoles techniques, usines et banques, — elle a renoncé au protectionnisme bismarckien. Depuis 1895, elle a abaissé les barrières qui, naguère,

gênaient son expansion. Elle est partie à la conquête des débouchés. Elle a commencé avec les pays continentaux. Mais bientôt l'Europe n'a plus suffi à son essor. L'Asie Mineure, les Indes, le Siam, le Japon, la Chine, l'Afrique, les Etats-Unis, l'Amérique du Sud ont été envahis par ses produits, — et toujours avec une allure impériale, dominatrice, les commis-voyageurs ne manquant pas d'invoquer au bénéfice de leur marchandise la force de l'empire*. Ainsi comprise, la PFe/^^oo/f/fA; est le prolongement mercantile de la politique bismarckienne.

En dépit des risques attachés à ce système, les circonstances, au début du xx* siècle, permettaient à l'Allemagne de le consolider. Il dépendait d'elle de nouer à ses côtés, à son profit, cette « ligue du continent », qui parut à de certaines heures le but suprême de Guillaume 11. La guerre du Transvaal avait, trois ans durant, paralysé l'Angleterre. Le reste de l'Europe était hésitant, facile à prendre et à diriger. La partie était belle à jouer, aisée à gagner pour M. de Btilow, maître depuis 1877 de la diplomatie de l'empire. « 11 n'y a qu'un moment dans les choses, disait Bismarck en 1878. Il faut le saisir ». M. de Bûlow ne le saisit point. Séduit tantôt par le « grand dessein continental »

i. Voir ci-dessus, page 61.

de Tempereur, tantôt par l'attrait de bénéfices immédiats aux dépens des uns et des autres, il ne sut pas choisir et, par ses contradictions, il inspira défiance à tous. Quelques mois plus tard, la paix signée au Transvaal (juin 1902) succédant à l'alliance anglo-japonaise (janvier 1902) rendait à l'Angleterre une liberté d'action, dont des hommes nouveaux, le roi et lord Lansdowne, étaient prêts à se servir. L'occasion, que l'Allemagne avait laissé échapper, s'évanouissait. Et de nouvelles combinaisons surgissaient au sein de l'Europe étonnée.

A ce moment, en efïet, la politique française, partant de cette idée vraie que l'alliance russe, n'ayant ni pu ni dû être pour nous un instrument de revanche, peut et doit nous donner du moins, pour le règlement de nos affaires et la poursuite de nos intérêts, la liberté de nos mouvements, aborde, du côté de l'Italie d'abord, du côté de l'Angleterre ensuite, du côté de l'Espagne enfin, une triple campagne de rapprochement. L'Italie, qui, dans la Triple Alliance, avait joué, au temps de Grispi, le rôle d'une pointe offensive contre nous, se réconcilie avec nous, d'abord commercialement, ensuite politiquement (1898-1 902). A quelques mois

de distance, une explication du même ordre nous amène à liquider avec l'Angleterre tout un passé de rivalités coloniales et de ressentiments ataviques. Et cette liquidation, plus notoire et plus importante encore que celle du différend francoitalien, s'enregistre, le 8 avril 1904, dans un traité public. Enfin, six mois plus tard, l'Espagne, à son tour, adhère à cet accord. Le résultat local de cette négociation est de nous donner les mains libres au Maroc. C'est peu de chose en regard de sa portée générale : étendre le champ ouvert à notre activité par l'alliance franco-russe, garantir dans l'Europe occidentale notre autonomie matérielle et morale, faire de nous un centre attractif.

C'est là, pour l'Allemagne, qui n'a pas su prendre, quand il en était temps encore, la direction du mouvement, un fait nouveau et inquiétant. Ce groupement occidental, s'ajoutant à la Double Alliance, est de nature en effet à substituer à l'hégémonie allemande un équiUbre soustrait à ses prises. Guillaume II, profondément imbu des principes bismarckiens, ne s'y trompe pas. C'est le système même, qu'il a mission de sauvegarder, qui est en péril. Si l'on parcourt les 700 et quelques discours prononcés depuis son avènement par l'orateur disert qui préside aux destinées de l'empire allemand, on y retrouve, à côté d'opinions de circons-

tances et de théories passagères, une idée fixe. Cette idée, c'est celle de conserver à l'Allemagne la situation que lui a valu en Europe la guerre victorieuse contre la France. Cette situation résulte à la fois des conquêtes territoriales réalisées à nos dépens, de l'isolement et de l'immobilité infligés à notre diplomatie. Dès le début de son règne, Guillaume Il a dit très haut comment il conçoit sa tâche et que, de l'œuvre impériale, il ne laissera rien disparaître : « Il y a des gens qui ne craignent pas d'affirmer que mon père voulait abandonner ce qu'il a, avec mon grand-père, accompli par l'épée. Nous avons trop bien connu l'empereur Frédéric pour admettre, sans colère, ne fût-ce qu'un instant, un tel outrage à sa mémoire. Il avait, comme nous, la conviction que rien ne doit être abandonné des conquêtes de l'époque héroïque. Nous ferions donner nos 18 corps d'armée et nos 42 millions d'habitants plutôt que de laisser tomber un seul moellon de l'édifice élevé par Guillaume P'. » A ce discours, qui est du 16 août 1888, une suite de manifestations pareilles, dix-sept ans durant, fait écho. Toujours revient cette pensée, que « garder les glorieuses conquêtes par lesquelles Dieu a récompensé les luttes de l'Allemagne pour l'indépendance et l'unité est le plus saint des devoirs ». Pour cette œuvre conservatrice, deux conditions

étaient requises, — celles-là même que Bismarck avait toujours su réaliser. Il fallait d'abord que l'empire allemand fût à même, — sûr d'un de « ses » deux vaincus, l'Autriche-Hongrie, — de repousser une agression de l'autre, la France, si d'aventure elle venait à se produire. Il fallait ensuite et surtout que le risque de cette agression fût conjuré par l'incapacité de la France à pratiquer et même à concevoir une politique d'action. Ainsi, et ainsi seulement, serait maintenue l'hégémonie de l'Allemagne. Ainsi, et ainsi seulement, serait écarté d'elle le « cauchemar des coalitions ». En 1903 et 1904, Guillaume II est ressaisi par ce cauchemar. L'Europe lui échappe et il le sent. A la voir s'organiser sans lui, peut-être contre lui, il éprouve du trouble et de l'angoisse.

L'Allemagne, à ce moment, est d'ailleurs mal préparée à envisager de sang-froid une situation nouvelle. Car elle trouve, soit en elle, soit à côté d'elle, des causes de nervosité. L'essor même, qui fait son orgueil, qui, au dehors, a éveillé des colères et blessé des intérêts, est, au dedans, une source de difficultés par son caractère rapide, démesuré. En 1901, une crise économique a commencé de sévir que deux années n'ont pas suffi à résoudre. De 1890 à 1895, il s'était fondé 711 sociétés par actions au capital nominal de 755 mil- T.\r,DiEtT. — AHiances. i3

lions de francs. De 1895 à 1900, il s'en était fondé 1.551 avec un capital.de 2 milliards 800 millions, a Si Ton ajoute à ces chifTres les 600 millions que représentent les augmentations du capital des sociétés anciennes et les 2 milliards d'obligations émises par elles, on peut dire que, de 1895 à 1905, les sommes engagées dans l'industrie allemande ont atteint le chiffre énorme de 6 milliards ^ » Or l'empire allemand ne dispose pas de capitaux comparables à ceux de l'Angleterre ou de la France. L'argent manqua. Les banques, de plus en plus téméraires, continuèrent à aller de l'avant. Les rentrées ne furent pas suffisantes pour couvrir le découvert. Des faillites, des banqueroutes et des scandales éclatèrent, notamment à la Leipziger Bank'. Ce fut un désastre, qui, en 1904, était à peine liquidé. L'agriculture était aussi endettée que l'industrie. On pouvait se demander si le colosse économique n'avait pas des pieds d'argile. Certains en venaient à penser que la guerre est encore la meilleure des carrières. Les plus modérés manquaient de calme pour apprécier les événements européens, par lesquels l'Europe échappait à la prépondérance allemande.

Ne semblait-il pas d'ailleurs que la Triple Alliance

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