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LA FRANCE ET LA TRIPLE ALLIANCE 19b
elle-même souffrît d'un mal de langueur ? Sans doute elle subsistait et rien n'est plus faux que de croire que son existence ait jamais été menacée. On y pouvait toutefois relever quelque trouble. L'Italie se savait un gré indiscret de l'équilibre qu'elle avait su rétablir à son profit entre les puissances de l'Europe centrale et celles de l'Europe occidentale. Elles se félicitait d'avoir ajouté au prestige, qui depuis vingt ans lui venait de la Triplice, l'influence politique, qui, selon le mot de M. de Biilow, résulte du « jeu du contrepoids ». Si soucieuse fût-elle de garder ses alliances, elle n'y était plus, comme au début, condamnée par son isolement. Des nuances d'attitude rendaient perceptible le changement. L'Allemagne ne jouissait plus à Rome de l'incomparable prestige d'antan. On se rendait toujours des visites, et dans ces visites, on prononçait toujours des discours en l'honneur des engagements réciproques. Mais les discours italiens étaient plus froids que les discours allemands. Et l'accueil réservé par l'Italie à Guillaume II, lors de son voyage de 1904, semblait moins chaleureux que celui, dont, au même instant, bénéficiait M. Loubet. Il était d'autre part impossible de méconnaître que des nuages s'élevaient entre Vienne et Rome. Les incidents irrédentistes d'Innsbruck, de Trente et de Trieste, les
armements symétriques, les manifestations hostiles avaient, à diverses reprises, accusé, malgré les gouvernements, les antipathies populaires. Enfin les aspirations balkaniques de l'Italie, la thèse bien connue de « l'équilibre adriatique w, qui aboutit pratiquement à revendiquer pour les seuls Italiens la maîtrise de cette mer, ne pouvaient pas ne pas préoccuper le gouvernement autrichien. Dans un louable désir d'entente, Rome et Vienne avaient élaboré des accords en vue du statu quo, des promesse di non fare, comme disait un jour M. Ugo Ojetti. Mais c'étaient là de précaires expédients. Et le problème balkanique pouvait, malgré l'Allemagne, mettre en opposition ses alliés d'Italie et ses alliés d'Autriche.
L'inquiétude de Guillaume 11 ne tarda pas à paraître. L'arrangement franco-anglais est du 8 avril 1904. Dès le 28 du même mois, l'Empereur parle à Carlsruhe et que dit-il ? « Pensons à la grande époque oij fut créée l'unité allemande, aux combats de Woerth, de Wissembourg et de Sedan. Les événements actuels nous invitent à oublier nos discordes intérieures. Soyons unis pour le cas où, dans la politique du monde, nous serions contraints d'intervenir. » Le 1" mai, à Mayence, pour l'inauguration d'un pont, nouveau discours, plus net encore : « Cette œuvre destinée à développer les
relations pacifiques pourrait servir à des fins plus graves. » Enfin, le 11 mai, à Saarbriick, la même note retentit. Et après s'être félicité que la ville où il parle ait, grâce aux victoires de 1871, cessé d'être une ville frontière, il se loue, sans nécessité, d'avoir, au cours de son voyage, visité Metz « boulevard de l'Allemagne » qui « ne cherche d'affaire à personne », mais qui est prête à se défendre contre tous. Sans doute, pendant dix mois encore, aucun acte ne suit ces paroles. Le chancelier de l'Empire, qui avait accueilli par des plaisanteries le « tour de valse » franco-italien ; qui avait dit en 1902 : « Les accords franco-italiens sur certaines questions méditerranéennes ne sont pas dirigés contre la Triplice ; ils ne portent pas en somme sur son terrain » ; qui avait ajouté trois mois après : « Nous n'avons pas de pignon sur la Méditerranée. Nous nous félicitons que la France et l'Italie qui y ont chacune de grands et sérieux intérêts s'y soient mises d'accord », le chancelier paraît aussi peu troublé de l'accord franco-anglais qu'il l'avait été de l'accord franco-italien. Le 12 avril 1904, commentant le traité du 8 avril, il dit : « Nous n'avons au point de vue des intérêts allemands rien à y objecter. » Le 14, il préconise une « politique de calme réfléchi et même de réserve », affirmant sa résolution « de ne pas lancer le pays dans une
aventure (à propos du Maroc) ». Dès ce moment cependant, l'empereur et M. de Bûlow, qui n'cirt que son reflet, ont conscience que l'heure approche d'engager la partie, sinon militaire, du moins diplomatique, qui décidera de l'avenir. Ils sentent qu'une ère d'équilibre succède pour l'Europe à une période d'hégémonie. Du Maroc, ils se soucient peu. Il n'est qu'une occasion. C'est « la situation de l'Allemagne dans le monde », — et par là ils entendent la prépondérance allemande basée sur l'isolement de la France, — qu'ils jugent en péril. S'ils attendent, c'est parce qu'avec raison, ils espèrent de cette attente des circonstances plus favorables. Depuis le mois de février 1904, la Russie est absorbée par la guerre de Mandchourie. Comment tournera celte guerre ? Il faut le savoir avant d'agir.
Au mois de septembre, le général Kouropatkine subissait à Liao-Yang, un premier échec. Au mois de février 1903, Moukden aggravait Liao-Yang. L'heure était venue, l'heure de défendre contre les prétentions de l'Europe à l'équilibre « l'édifice du grand-père », l'heure de briser les coalitions naissantes, l'heure de mater les vaincus de la veille ou les agresseurs du lendemain. Le 31 mars 1903, Guillaume 11, en débarquant à Tanger, proclamait son hostilité à l'égard de la France. En réalité, c'était un système d'alliances qui s'affrontait à
un autre système. C'était la Triplice, qui essayait sa force contre la Duplice, épaulée par l'entente cordiale. Le choc diplomatique, qui se préparait depuis 1875, allait se produire. L'histoire suivait sa voie avec une logique implacable.