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sa réunion imposée à la France devait démontrer à l'Europe que, malgré les ententes récemment conclues, il n'y avait dans le monde rien de changé et qu'il suffisait que l'Allemagne s'opposât à une politique pour que cette politique dût fléchir devant elle. Le 26 mai, les « notables » marocains, convoqués pour entendre M. Saint-René-Taillandier, reprenaient à leur compte l'idée allemande de la conférence. Le 30, le sultan se l'appropriait. Abd-el-Aziz devenait l'instrument de la manœuvre européenne que les ententes occidentales avaient déterminé l'Allemagne à tenter, que les défaites russes lui avaient permis d'engager.
Prise en soi, la partie était magnifique à jouer pour le gouvernement français. Trente-quatre ans avaient passé depuis le traité de Francfort. Notre pays, vaincu, démembré, de nouveau menacé en 1875, isolé jusqu'en 189i, était ressuscité par l'alliance russe à l'action diplomatique. Malgré des erreurs, il avait suivi sa route vers un équilibre plus stable, vers une autonomie extérieure mieux garantie. Il s'était rapproché tour à tour de l'Italie, de l'Angleterre, de l'Espagne. 11 avait fait servir ce rapprochement à la satisfaction de ses intérêts les plus essentiels, de ses intérêts méditerranéens. Le poids, dont l'Allemagne triomphante pesait sur lui, s'était allégé. Et c'est dans
la plénitude de son droit qu'il avait conquis ces sûretés. Plus qu'aucun autre ministre, M. Delcassé, arrivé aux affaires en 1898, avait contribué à ce résultat. Fort de son patriotisme, de la confiance de M. Waldeck-Rousseau (1899-1902), de Findifférence de M. Combes pour les questions extérieures (1902-1905), il avait méthodiquement appliqué le plan qu'il s'était tracé, sans, vraisemblablement, en méconnaître les risques.
Par malheur, dans l'instant que ces risques apparaissaient, M. Delcassé n'avait rien fait pour les conjurer. Absorbé par la contemplation du but, les yeux au ciel, il ne voyait plus les pièges du chemin. Au Maroc, il avait perdu dix mois au lendemain de Taccord franco-anglais, comme s'il eût souverainement disposé d'un avenir serein. Pour agir, il avait attendu que la déroute des Russes à Liao-Yang, aggravée par la suite, à Moukden et à Tsousima, nous privât de la meilleure de nos cartes, de notre seule alliance, de notre unique appui continental. Pour faire face aux conséquences de cette action, il n'avait pris aucune disposition. La France, divisée par l'affaire Dreyfus, puis par la lutte religieuse, avait perdu le goût de l'action extérieure. Notre armée et notre marine, écœurées par la délation, n'avaient ni les chefs, ni l'armement, ni les munitions, ni les appro-
visionnements qui les eussent mises à la hauteur de leur rôle. Pour mesurer notre faiblesse, il suffît de rappeler que les crédits extraordinaires, dépensés pour combler, à la hâte, les plus graves lacunes, s'élevèrent en 1905 à 225 millions, et ce « pour exécuter en quelques mois des commandes qu'on aurait dû faire en quelques années, pour combler des vides énormes dans les stocks de munitions, pour mettre en état nos quatre grandes places fortes, pour compléter l'armement et l'équipement des armées, pour des travaux de chemins de fer absolument indispensables à la concentration, telle qu'elle est prévue par le plan de mobilisation* ». Depuis des mois, depuis des années, on lésinait, au profit des lois « sociales » sur les dépenses « nationales ». Depuis des mois, depuis des années, on vivait dans une sécurité trompeuse en cachant au pays les conditions nécessaires de la politique, en elle-même excellente, qu'on lui faisait faire. Et quand on demandait avec angoisse au ministre des Affaires étrangères ce qu'il savait de notre préparation militaire, il répondait :
— Vous m'en demandez trop. Je fais mon devoir. Je suppose que mes collègues font le leur.
Ce n'est pas avec des « suppositions » qu'on