‹ La France et les alliancesChapitre 49 sur 71 · Voir Pierre Baudin, L'Alerte · texte numérisé non relu

Voir Pierre Baudin, L'Alerte

mène les peuples à la victoire. Quand Bismarck a fondé l'Allemagne, c'est Moltke qu'il a d'abord consulté. M. Dclcassé n'avait interrogé ni M. le général André, ni M. Camille Pelletan, dontcependant il n'avait pas le droit d'ignorer la mauvaise administration. Dupe d'une étrange illusion, il croyait qu'une opération diplomatique peut se suffire à elle-même. Il oubliait que la base d'une telle opération est constituée par l'encaisse militaire de chaque peuple ; qu'une puissance, pour soutenir ses droits et ses desseins, ne vaut auprès des autres que par l'estime qu'elles font de sa force ; que, pour résister, dans la paix, à une pression, il faut pouvoir, dans la guerre, repousser une agression. Convaincu que l'opposition allemande, — non pas à sa politique marocaine, mais à sa politique générale, — se produirait tôt ou tard, il ne prévoyait pas qu'une France, à demi désarmée matériellement et moralement, était condamnée à y céder. Il voulait la fin, sans vouloir les moyens : ruineuse aberration d'un bon Français qui, à considérer le souhaitable, avait perçu la notion du réel et le sens du possible.

Les conséquences de cette faute ne tardèrent pas à nous accabler. Le 31 mars et le 7 avril, M. Delcassé avait prononcé au Sénat et à la Chambre deux inutiles discours, où il feignait d'ignorer le

fond du débat. Le 13 avril, il avait offert au prince de Radolin, fait offrir le 18 à M. de Muhlberg de « dissiper le malentendu ». Ni à Paris, ni à Berlin, il n'avait reçu de réponse. Le 19 avril, une discussion pénible, affolée, humiliante, s'était engagée à la Chambre. Le ministre des Affaires étrangères y avait été au-dessous de lui-même. Le président du conseil, M. Rouvier, avait levé un coin du voile en s'écriant :

Que nous reproche-t-on ?

De n'avoir pas au lendemain de l'accord francoanglais signifié cet accord à l'Allemagne?

Il faudrait dire « aux autres nations ». Car aucune notification n'a été faite de l'accord que la Chambre a approuvé.

Le discours du chancelier, M. de Bùlow, n'avait-il pas toute la valeur d'un acquiescement?

Est-ce que le chancelier ne se déclarait pas satisfait à condition que les intérêts commerciaux de l'Allemagne ne fussent pas menacés?

Que s'est-il passé depuis ?

Des événements militaires ont affaibli notre allié.

Peut-être alors les voisins avec lesquels nous entendons vivre en bonne intelligence ont-ils pensé qu'ils pourraient, — en suscitant un débat, en ouvrant une question que nous avions le droit de considérer comme close à raison même du langage tenu de l'autre côté des Vosges, — obtenir quelques avantages commerciaux.

C'était la vérité : mais il était trop tard pour la

dire. M. Delcassé, après une première démission aussitôt retirée (20 avril) avait repris, avec une autorité amoindrie, la direction des affaires. C'est alors que l'Allemagne et le Maroc avaient réclamé la réunion d'une conférence. M. Delcassé voulait répondre par un refus : mais comme il n'avait ni prévu, ni préparé les conditions de ce refus, sa thèse n'était pas soutenable. Pour résister à un hluff, il faut avoir des cartes. Et nous n'en avions pas. Chaque jour la pression allemande se faisait plus insolente. Le prince Henckel de Donnersmarck, à qui une fortune colossale assure à la cour de BerUn une situation qui ne lui avait pas value sa carrière, vint tenir à Paris un langage comminatoire. Après avoir rappelé de menus griefs, il allait au cœur du problème et il disait :

Nous avons à invoquer des griefs beaucoup plus sérieux que de graves manquements à l'usuelle courtoisie. Vous avez cherché à détourner de nous une puissance qui était notre alliée et cela sur les conseils d'une autre puissance avec laquelle vous avez établi une cordiale entente. Vous avez assurément le droit de choisir vos amis et vos alliés comme bon vous semble, mais nous avons le devoir de nous préoccuper des conséquences éventuelles que peuvent entraîner vis-à-vis de l'Allemagne les accords que vous contractez.

Si vos arrangements avec l'Angleterre ne visaient que le maintien de la paix en Europe, nous y aurions

sincèrement applaudi ; malheureusement les appréciations des journaux qui passent pour refléter l'opinion du gouvernement, certaines conversations qui avaient toute l'importance de déclarations officielles, les paroles prononcées à Paris par le roi Edouard VII, nous ont fait comprendre que l'objet principal de l'entente cordiale était l'isolement de l'Allemagne, précédant et préparant une agression prochaine. Enfin, en disposant sans nous consulter, sans nous prévenir de l'empire du Maroc, où nous avons des intérêts, vous avez blessé au vif l'empereur et le peuple allemand.

Cette politique est-elle celle de la France, ou devonsnous la considérer comme la conception personnelle de M. Delcassé 1

Si vous estimez que votre ministre des Affaires étrangères a engagé votre pays dans une voie trop aventureuse, faites-le connaître en vous séparant de lui, et surtout en donnant une orientation nouvelle à votre politique étrangère.

La personne de M. Delcassé ne nous importe point, mais sa politique est une menace pour l'Allemagne, et soyez bien persuadé que nous n'attendrons point qu'elle se réalise. L'empereur ne souhaite pas la guerre. Son principal souci, c'est de favoriser le développement et l'expansion du commerce allemand. La flotte allemande, qu'il veut nombreuse et puissante, n'est que le moyen d'exécution de ses projets exclusivement pacifiques.

Sur ce terrain, l'empereur se trouve naturellement en rivalité avec l'Angleterre, qui, par tradition, s'attache à détruire les flottes de ses voisins ou, mieux encore, à les empêcher de naître. Il vous appartient de décider, s'il vous convient de servir les intérêts de l'Angleterre, après avoir envisagé les périls auxquels

VOUS peut exposer une entente verbale que vous vous disposez à transformer en une alliance écrite.

L'empereur respecte votre armée dont il est loin de méconnaître la haute valeur, il est cependant averti, mieux peut-être que vous ne l'êtes vous-mêmes, des causes qui la peuvent affaiblir et des germes de dissolution que l'on y a semés.

Dans une guerre contre l'Allemagne, vous pouvez être victorieux, car aux heures tragiques la France a toujours trouvé en elle-même d'extraordinaires ressources, mais si vous êtes vaincus, — et ma première hypothèse enlève à la seconde tout caractère blessant, — si vous êtes vaincus, comme c'est probable, c'est à Paris que l'on signera la paix.

Espérez-vous que l'Angleterre, fidèle jusqu'au bout à l'amitié qui vous unit, fera cause commune avec vous et tentera, — sur la côte allemande — une diversion dont vous pourriez tirer profit? Cela se peut. Mettons tout au mieux pour vous : elle bombarde nos ports, elle détruit notre flotte, elle ruine nos colonies. Avec vos milliards, nous réparons les dommages de toute nature qu'elle nous aura causés. Elle peut se croire inattaquable chez elle ; mais si nous occupons votre territoire, elle sera impuissante à nous en déloger.

Et maintenant examinons ce que j'appellerai l'autre côté de la médaille.

La France ne menace pas l'Allemagne. Selon le vœu de mon ami Gambetta, elle pense toujours à l'Alsace et à la Lorraine, mais elle n'en parle jamais. D'autres questions plus immédiates la sollicitent, car le monde est assez vaste pour qu'il soit permis à une grande nation comme la vôtre d'y trouver de quoi contenter ses ambitions présentes en ajournant les espérances, actuellement irréalisables.

Votre pays aurait assurément le rôle le plus beau, le plus glorieux que puisse souhaiter une nation civilisée. Placé comme un arbitre entre l'Angleterre amie et l'Allemagne qui ne serait pas hostile, elle pourrait, en arbitrant leur querelle éventuelle, épargner au monde l'horreur d'une conflagration générale.

Croyez-en un Allemand qui a toujours eu de grandes sympathies pour vous ; renoncez au ministre qui n'aspire qu'à troubler la paix de l'Europe et adoptez vis-à-vis de l'Allemagne une politique loyale et ouverte, la seule qui soit digne d'une grande nation comme la vôtre, si vous voulez la paix du monde'.

Quelques jours après, Tinévitable se produisait. M. Rouvier, conscient de notre faiblesse militaire et de l'impuissance de la Russie, décidait de céder. A M. Delcassé, qui entendait se dérober à une négociation en vue d'une conférence, il opposait le principe de la « conversation ». Approuvé par le conseil des ministres, il accepta le 12 juin la démission renouvelée du ministre des Affaires étrangères. Par une faute regrettable, on ne couvrit même pas d'une démission collective du cabinet, — quitte à le reconstituer le lendemain, — l'opprobre de cette retraite sous le feu de l'ennemi. L'Allemagne brisait le ministre qui s'était flatté de lui tenir tète, — sans d'ailleurs rien faire pour s'en rendre capable. Elle avait gagné la première

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