Conversation publiée par le Gaulois (juin lOOo
manche. La France, en dépit de ses alliances et de ses amitiés, était contrainte, par la menace de Berlin, à se désavouer et à s'humilier.
Après ce grave échec, M. Rouvier se trouvait, pour négocier, en état d'infériorité. Les deux accords qu'il conclut avec TAUemagne le 8 juillet et le 10 septembre consacrèrent effectivement, sur le point essentiel, le succès des prétentions allemandes.
■ Si le président du Conseil avait espéré qu'en présence d'un négociateur nouveau, l' Allemagne serait plus conciliante, il dut constater bientôt que la disparition de M. Delcassé ne suffisait pas à apaiser les exigences du chancelier. Comme aussi bien, l'objet local du litige, — pas plus dans cette période que dans la précédente, — n'était la cause profonde de ces exigences, il serait puéril de s'étonner que l'argumentation marocaine de M. Rouvier, si forte fût-elle, ait laissé insensible la Wilhelmstrasse. En vain, le président du Conseil faisait remarquer que l'on nous prétait des projets que nous n'avions pas conçus ; que nous n'avions sollicité du sultan aucune concession de nature à diminuer son autorité ou à restreindre dans son
empire la liberté des transactions commerciales ; que jamais nous n'avions ni fait, ni songé à faire au Maroc la même chose qu'en Tunisie. En vain, ajoutait-il qu'une conférence serait « une complication plutôt qu'une solution » ; que, si l'on s'y rendait sans s'être mis d'accord au préalable, elle serait nuisible ; que, si on y allait d'accord, elle serait inutile. Le prince de Radolin, d'ordre du chancelier, continnait à réclamer obstinément la réunion de cette conférence et il ajoutait (10 juin 1905) :
— Nous tenons pour la conférence.
» Si elle n'a pas lieu, c'est le statu quo.
» Et il faut que vous sachiez que nous sommes derrière le Maroc avec l'ensemble de nos forces*.
S'il se fût agi d'une question africaine, et rien de plus; si l'Allemagne avait désiré obtenir dans l'empire chérifîen ou ailleurs des avantages particuliers, cette attitude eût été inexplicable. Elle se justifie, au contraire, si l'on voit dans la réunion de la conférence la preuve que le gouvernement allemand voulait administrer au monde de son hégémonie; si, dans le débat marocain, on consent à ne trouver que « l'occasion », le but étant autre
1. Voir Livre jaune (1901-1905). Le Livre jaune ne dit pas « avec l'ensemble de nos forces ». Mais je tiens de M. Rouvier que l'ambassadeur s'exprima ainsi.
part et plus haut. Les Allemands savaient, en ce mois de juin 1905, que ce n'était pas au Maroc seulement que M. Rouvier était disposé à payer leur bonne volonté. Il dépendait d'eux d'obtenir le concours financier de la France pour leurs chemins de fer d'Asie Mineure. Il dépendait d'eux d'obtenir plus encore, — peut-être l'admission de leurs valeurs publiques et privées à la cote de la Bourse de Paris. Ces avantages, si grands fussentils, ne purent les déterminer. Car ils escomptaient un profit supérieur en réclamant une satisfaction propre à affirmer publiquement la persistance de leur prépondérance.
Considérez d'ailleurs les deux accords par lesquels M. Rouvier, en juillet et en septembre, prépara avec l'Allemagne la réunion de la conférence. Du point de vue marocain, ces accords n'étaient pas mauvais pour la France et lui valaient des garanties plus fortes que celles qu'elle avait d'abord espérées. Aux termes du premier, l'Allemagne déclarait « ne poursuivre à la conférence aucun but qui compromît les légitimes intérêts de la France résultant de ses traités ou arrangements ». Elle s'accordait avec nous sur les principes mêmes qui n'avaient pas cessé d'inspirer notre poHlique « souveraineté et indépendance du sultan ; intégrité de son empire ; liberté économique sans aucune iné-
galilé ; utilité de réformes de police et de réformes financières dont l'introduction serait réglée pour une courte durée par voie d'accord international ». Elle reconnaissait enfin « la situation faite à la France, au Maroc, par la contiguité sur une vaste étendue de l'Algérie et de l'empire chérifien et par les relations particulières qui en résultent entre les deux pays limitrophes ainsi que par l'intérêt spécial qui s'ensuit pour la France à ce que l'ordre règne dans l'empire chérifien ». Le second accord, conséquence du premier, précisait également nos privilèges. Il prévoyait « l'organisation, par voie d'accord international de la police », mais « hors de la région frontière », étant entendu que, « dans cette région, les questions de poUce continueraient à être réglées directement et exclusivement entre la France et le sultan et resteraient en dehors du programme de la conférence » . Il en était de même pour la repression de la contrebande des armes. L'Allemagne par conséquent ne contestait pas notre « intérêt spécial». Elle admettait que nous eussions au Maroc une situation hors de pair. Elle nous mettait en mains des moyens d'action, dont la valeur n'est point douteuse, puisque c'est grâce à eux que nous avons pu obtenir à Algésiras la reconnaissance de nos droits et la garantie de nos intérêts marocains.
S'il en était ainsi; si l'Allemagne nous avait consenti des concessions qui, pour être accordées de mauvaise grâce, n'en étaient pas moins précieuses, c'est que, en obtenant notre adhésion au principe de la conférence, elle avait gagné ce qui lui tenait le plus au cœur. Politique d'amour-propre et de façade, a-t-on dit, même dans la presse allemande. Nous serons plus équitables pour la chancellerie. Si elle tenait avant tout à ce que la conférence eût lieu, c'est que la réunion seule de cette assemblée établissait péremptoirement que les ententes de la France ne pouvaient lui suffire, quand l'Allemagne y mettait obstacle; c'est que cette réunion, devant laquelle viendrait en appel la politique que l'Allemagne nous avait empêchés de faire à Fez, était un monument élevé à la puissance allemande, un avertissement pour l'avenir, une menace à quiconque s'aviserait d'aspirer à l'indépendance politique. Dès le 11 avril, le chancelier avait écrit au comte Wolff Metternich, ambassadeur d'Allemagne à Londres :
Nous agissons en vue de nos intérêts dont on veut disposer apparemment sans notre assentiment. L'importance de ces intérêts est ici chose secondaire... S nous y renonçons par notre silence, nous encouragerons ainsi le monde, qui nous regarde, à des manques d'égards semblables, à notre préjudice, dans d'autres questions peut-être plus considérables'.