Voir Ernest Daudet, Op. cit
remise à Tannée suivante. Le 25 juillet 1891, l'escadre de l'amiral Gervais arriva en rade de Cronsladt.
Ce que l'ut ce séjour triomphal, on s'en souvient et je n'y insiste pas. L'enthousiasme du peuple russe fut, pour l'Europe, une foudroyante surprise. Tout à coup, malgré les distances, malgré un passé de défiance, malgré les différences politiques, intellectuelles et morales, l'opinion russe et l'opinion française, rompant un long silence, applaudissaient à l'unisson à l'acte qui affirmait le rapprochement. L'alliance n'était pas encore conclue que, déjà, on la considérait comme acquise. Quelques semaines après, au Reichstag, le comte de Caprivi, chancelier de l'empire d'Allemagne, dans un discours militaire, disait : « II est hors de doute qu'un rapprochement intime entre la France et la Russie s'est produit. Il date de loin. Mais aujourd'hui tout, y compris Cronsladt, donne à croire qu'il s'agit d'une alliance. » Cette alliance fut signée le 22 août 1891 par M. Ribot, ministre des Affaires étrangères et le baron de Mohrenheim, ambassadeur de Russie. A la fin de juin 1892, le général de Boisdeffre, chef de l'état-major général, alla négocier à Saint-Pétersbourg une convention militaire, qui complétait le protocole initial et scellait entre la France et la
Russie un pacte défensif^ Les deux pays sortaient de leur isolement et rétablissaient, en en sortantj Téquilibrc de l'Europe.
Pendant quatre ans encore, les gouvernements signataires s'abstinrent de publier leur alliance, mais, dès ce moment, ils en précisèrent le caractère. Le 31 août 1891, dans une fête donnée en son honneur à Gauterets, le baron de Mohrenheim, ambassadeur de Russie, disait :
Vous venez, monsieur le préfet, de mentionner le courant mutuel de sympathie qui s'estfait jour à travers la Russie et la France, d'un bout à l'autre Il y
a beaucoup de raisons pour qu'il en soit ainsi.
Quelques jours plus tard à Vandœuvre, M. de Freycinet, président du Conseil et ministre de la Guerre, tenait à son tour le langage suivant :
Ne nous lassons pas de perfectionner et de fortifier notre armée. Elle est un des éléments, et non des moindres, de notre influence dans le monde. Elle a sa part dans les événements dont se réjouit notre patriotisme.
Ses progrès, que l'Europe voit et auxquels la France
1. Voir Jules Hanseii, L'ambassade à Paris du baron de Mohrenheim.
applaudit, inspirent aux uns la confiance, aux autres le respect.
Us attestent en outre que le gouvernement de la République, malgré les changements de surface, est capable de longs desseins et que, dans l'accomplissement des œuvres nationales, il apporte un esprit de suite qui ne le cède à celui d'aucune monarchie.
Personne ne doute aujourd'hui que nous soyons forts. Nous prouverons que nous sommes sages. Nous saurons garder, dans une situation nouvelle, le calme, la dignité, la mesure qui, aux mauvais jours, ont préparé notre relèvement.
Enfin, le 29 septembre à Bapaume, M. Ribot, ministre des Affaires étrangères, disait :
L'Europe, pendant quelque temps incertaine, nous a enfin rendu justice. Un souverain, prévoyant et ferme dans ses desseins, pacifique comme nous-mêmes, a publiquement manifesté les sympathies profondes qui unissent son pays et le nôtre. {Applaudissements enthousiastes. Cris : Vive le Tsar ! Vive la France ! Vive la Russie !)
La nation russe s'est associée à son empereur pour nous témoigner une amitié cordiale. {Nouveaux applaudissements.)
Vous savez quelle réciprocité ces sentiments ont trouvé chez nous. {OuHouiî)
Les incidents de Cronstadt ont retenti jusqu'au fond de la plus petite de nos bourgades et du moindre de nos villages...
Il en est résulté pour nous, comme on l'a justement dit, une situation nouvelle, ce q,ui ne signifie pas qu'il
faille y adapter une nouvelle politique Ce n'est
pas au moment où nous pouvons pratiquer la paix avec plus de dignité que nous nous exposerons à la
compromettre. La France, ayant conscience de sa force et confiance en son avenir, continuera de montrer les qualités de prudence et de sang-froid qui lui ont attiré l'estime des peuples et qui ont contribué à lui rendre le rang qu'elle doit occuper dans le monde.
En d'autres termes, à une paix subie succédait désormais une paix voulue. Sans doute, l'alliance franco-russe n'était pas une alliance de revanche. Elle n'avait pas pour objet de nous rendre l'Alsace et la Lorraine. Mais elle nous assurait en Europe une autorité morale qui, depuis nos défaites, nous manquait. Elle augmentait notre valeur diplomatique. Elle nous rouvrait le champ des combinaisons politiques, que nous avait fermé notre isolement. De l'observation nous pouvions, grâce à l'équilibre restauré, passer à l'action.
Que tel fût le caractère de l'alliance franco-russe, je n'en veux d'autre garant que l'ex-chancelier de l'empire d'Allemagne. Au commencement de juin 1902, rentrant de Pétersbourg à Paris, j'eus l'honneur d'avoir à Berlin un long entretien avec M. de Biilow. Après m'avoir parlé du voyage que M. Loubet, Président de la République, venait de faire en Russie, il ajouta :
— La Triple Alliance et la Double Alliance sont les piliers de l'équilibre européen.
C'était admettre implicitement qu'avant que l'une
fît pendant à l'autre, cet équilibre n'existait pas. M. Jaurès, clans sa lettre sacrilège sur la « Triplice, contrepoids nécessaire au chauvinisme franco-russe », a été seul à méconnaître, au mépris de l'histoire et de la géographie, cette vérité d'évidence. En unissant leurs solitudes, la France et la Russie avaient remis l'Europe d'aplomb.
Quelques années durant, les deux alliés s'absorbèrent, avec quelque excès, semble-t-il, dans la contemplation de leur union et multiplièrent les manifestations extérieures propres à l'affirmer au monde. Au mois de juin 1892, le grand-duc Constantin venait au nom du Tsar saluer à Nancy le président Garnot. Au mois de septembre suivant, MM. hibot et de Freycinet se rencontraient à Aixles-Bains avec MM. de Giers et de Mohrenheim. En novembre, le grand-duc Wladimir était l'hôte de M. Garnot. En octobre 1893, les marins de l'amiral Avellan étaient bruyamment fêtés à Toulon, puis à Paris. En septembre 1895, le prince Lobanof, ministre des Affaires étrangères, et le général Dragomirof nous rendaient visite à leur tour. En octobre 1896, le Tsar et l'impératrice, au milieu d'ovations inouïes, faisaient en France un séjour que termina l'admirable revue deGhâlons. Puis ce furent, en 1897, le voyage à Paris du comte Mouravief, successeur du prince Lobanof; la visite de Tardieu. — Alliances. 2
i8 LA FRANCE ET LES ALLIANCES
M. Félix Faure en Russie ; en 1899, les voyages de M. Delcassé à Saint-Pétersbourg et du comte IMouravief en France ; en 1901, la venue à Villefranche de l'escadre de l'amiral Birilev ; la seconde visite de M. Delcassé à Saint-Pétersbourg; le séjour à Compiègne de l'empereur et de l'impératrice ; en 1902, le voyage de M. Loubet en Russie, celui du comte Lamsdorf àParis et, plus récemment (1906 et 1907) les deux séjours qu'y fit M. Isvolski, nommé, à la retraite du comte Lamsdorf, ministre des Affaires étrangères; enfin Tentrevue à Reval de Nicolas II et de M. Fallières (1908).
Que ces déplacements officiels, accompagnés d'un abondant échange de télégrammes et de décorations, aient pratiquement accru l'efficacité de l'alliance, c'est une thèse que certains ont soutenue, mais qui aurait besoin d'être établie. Tout au plus peut-on dire que le voyage de M. Félix Faure en Russie a été l'heureuse occasion, pour l'empereur et pour lui, de définir publiquement les liens existants entre les deux pays « amis et alliés » . A cela près, ces rencontres fréquentes et bruyantes n'ont rien produit d'utile. La politique d'apparat peut satisfaire les vanités, — il arrive aussi qu'elle les froisse, — elle sert rarement les intérêts. Et j'incline à partager l'opinion que m'exprimait le comte Witte, lorsqu'il me disait un jour :
LA FRANCE ET i/aLLIANCE RUSSE 19
— Pendant dix ans, vous avez fait des manifestations franco-russes à tout propos et même hors de propos.
Une république n'a jamais avantage à se mesurer avec une monarchie sur le terrain du protocole. Le manque d'habitude l'entraîne à des erreurs, soit en plus, soit en moins, à des omissions ou à des excès de zèle. Il en résulte pour le régime démocratique, conduit à prodiguer des grâces un peu serviles, une situation gênée et comme subalterne, qui crée une inégalité factice entre deux gouvernements appelés à traiter sur le même pied les questions politiques. Trop de fêtes, — trop de fleurs, pourrait-on dire — , ont pesé sur l'alliance franco-russe. Ni d'un côté, ni de l'autre, on n'a eu à s'en féliciter* .
De 1893 à 1902, l'action combinée des deux pays alliés a manqué d'intensité et de suite. Chacun d'eux s'est occupé de ses propres affaires en profitant du crédit moral que l'alliance lui assurait, mais sans développer ce crédit par une collaboration méthodique. La Russie, grâce au concours de l'épargne française, a pu mener à bien son programme de chemins de fer et ses conversions, construire le Transsibérien, s'absorber de plus en plus dans les
4. Les mêmes observations peuvent s'appliquer aux relations franco-anglaises.
questions d'Extrême-Orient. La France, après s'être consacrée trois ans durant à l'affaire Drej'^fus,
a pu s'infliger laparalj^sie des luttes religieuses
Quelques années plus tard, la Russie était aux prises avec l'armée japonaise, la France avec la diplomatie allemande. Mandchourie d'un côté, Maroc de l'autre, tel était le bilan de l'alliance. Comment d'un principe juste, de telles conséquences avaient-elles pu sortir? Gomment le pacte de 1891, au lieu d'épargner à ses signataires les revers et les humiliations, avait-il ouvert la voie à ce double et retentissant échec ?
A cette question la réponse est aisée. Si l'alliance était devenue stérile, c'est que l'aveuglement de la Russie et la faiblesse de la France l'avaient laissé dévier; c'est qu'au lieu de garder l'Europe pour théâtre, elle s'était peu à peu inclinée vers l'Asie ; c'est enfin, qu'au lieu de rappeler nos alliés, pour leur bien et pour le nôtre, au respect du pacte fondamental, respect de la lettre et respect de l'esprit, nous nous étions faits, avec une docilité moutonnière, les comphces de leur imprudence.
Le jour où M. Wilte, en modifiant le tracé du Transsibérien, orienta vers les mers de Chine l'ar-
LA FRANGE ET l'aLLIANGE RUSSE 21
gent, l'armée et la marine russes, la France aurait dû protester. Elle n'en fit rien. En 1895, elle s'associa à la Russie et à l'Allemagne pour arrêter le Japon au seuil de ses victoires au nom de l'intégrité de l'empire chinois. Deux ans après, avec une incohérence singulière, elle viola cette intégrité, — à l'exemple encore de ces deux puissances, — en prenant Kouang-tchéou-Ouan, comme l'Allemagne avait pris le Ghantoung et la Russie Port- Arthur '. En 1900, dans les négociations qui suivirent l'expédition de Pékin, elle subit passivement Timpulsion de Pétersbourg. En 1901, elle ne sut pas montrer aux Russes l'étendue de la faute qu'ils commettaient en laissant échapper l'alliance japonaise que le marquis Ito était venu leur offrir". Enfin, en 1902, quand le Japon se fut retourné vers l'Angleterre et eut signé le traité du 30 janvier 1902, elle eut la témérité de répliquer à ce traité par la « déclaration »du 19 mars, qui, si elle avait un sens, étendait à l'Extrême-Orient le champ de la Double Alliance. Cette déclaration était ainsi conçue :
Les gouvernements alliés de la France et de la Russie, ayant reçu communication de la convention anglojaponaise du 30 janvier 1902, conclue dans le but d'assurer le statu quo et la paix générale en Extrême-