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Taudieu. — Alliances. 15

Je crois, au reste, que, si nous continuons à tenir notre épée affilée, nous n'avons pas tant à redouter l'isolement.

L'Allemagne est trop forte pour n'être pas susceptible d'alliance.

11 y a pour nous maintes combinaisons possibles, et même si nous devions rester seuls, cela ne serait pas non plus si terrible.

Ainsi il n'y a pas lieu de se faire des soucis.

Rien n'était survenu depuis cette date dans la répartition des alliances qui justifiât le langage, tout différent, que me tenait en octobre le chancelier. L'Allemagne avait toujours ses « deux solides alliances ». Elle était seule en Europe à être dans cette situation. L'isolement, dont parlait le prince de Biilow, était par conséquent chimérique. La vérité, c'est que le changement redouté par lui, le changement qui l'avait décidé à utiliser, pour une « riposte nécessaire » l'occasion marocaine, le changement qui l'avait fait passer de la politique de réserve à la politique d'action, et que, pour les commodités du discours, il qualifiait « isolement » — la vérité, c'est que ce changement n'avait pas pour effet de réduire l'Allemagne à la solitude, mais de ramener l'Europe à l'équilibre ; c'est qu'il consacrait non l'encerclement de l'Allemagne, mais l'affranchissement de la France. L'enjeu du débat n'était pas pour l'Allemagne la

conservation d'alliances qui ne menaçaient pas de lui échapper, mais la sauvegarde de rhcgvmonic diplomatique assurée par Bismarck au lendemain du congrès de Berlin. Enjeu d'importance et qui, mieux que le Maroc, justifiait les efforts dépensés pour le conquérir,

A la fin de 1905, l'Allemagne pouvait croire qu'elle touchait au but. Dans le conflit d'alliances qui venait de se dérouler, elle avait pleinement triomphé. Il avait suffi qu'elle intervînt à Fez pour que s'effondrât la politique définie par l'accord franco-anglais de 1904. Il avait suffi qu'elle menaçât pour que la France sacrifiât un ministre des Affaires étrangères que le parlement, depuis sept ans, avait soutenu de sa confiance. Contre son intervention rien n'avait tenu. La paralysie de l'alliance franco-russe n'était pas pour surprendre, étant données les difficultés, tant extérieures qu'intérieures, avec lesquelles nos aUiés se trouvaient aux prises. Mais l'entente cordiale, pour ses débuts, ne s'était pas mieux comportée, puisqu'elle n'avait épargné à la France ni un échec ni une humiliation. Et, de fait, l'aide mifitaire médiocre offerte par l'Angleterre n'aurait que peu remédié à notre propre faiblesse. Les accords franco-italiens et les accords franco-espagnols n'avaient même pas été invoqués contre les prétentions allemandes. Le chancelier

se croyait sûr du lendemain et parlait avec quelque ironie de la politique anglaise dans ses rapports avec la nôtre :

Votre pays, me disait-il dans la conversation citée plus haut et dont le texte fut revu par lui avant qu'elle ne fût publiée, votre pays a un rôle utile à jouer en apaisant les esprits au lieu de les exciter.

Le suave man magno n'est pas de mise en pareille matière. La solidarité internationale est trop profonde pour qu'on puisse se flatter, — continuons à parler latin, d'être le tertius gaudens d'une querelle quelle qu'elle soit.

S'il yaentre Anglais et Français des préventions qui s'évanouiront tôt ou tard, la France peut aider à les dissiper.

Permettez-moi d'ajouter que son exemple est là pour prouver qu'il est toujours possible de se réconcilier avec l'Angleterre.

Le prince exprimait ensuite sa conviction que la conférence nous rapprocherait loin de nous diviser. Et il concluait :

A ce rapprochement toutefois une condition est nécessaire; c'est qu'on se rende bien compte dans le public français que la politique qui tendait à isoler l'Allemagne est chose du passé; que cette route d'hier est aujourd'hui abandonnée sans retour.

En dépit des phrases obligeantes, qui suivaient, sur le rapprochement franco-anglais et le rapprochement franco-italien, l'Allemagne, non sans sécheresse, exprimait donc le vœu qu'on ne parlât

plus delà politique que ces rapprochements avaient caractérisée. La réunion de la conférence paraissait enregistrer l'adhésion de la France à cette exigence. Comment les débats de cette môme conférence allaient-ils prouver au chancelier que le « mal » était plus profond qu'il n'avait cru et que TEurope, après s'être soustraite au joug diplomatique de TAllemagne, n'entendait pas de nouveau se courber sous lui?

La conférence de 1906 a été une déception pour TAUemagne : c'est que, dans le facile triomphe remporté l'année précédente, elle avait négligé de considérer, au delà des passagères apparences, les réalités durables.

Quand, le 15 janvier 1906, les délégués des puissances se réunirent à Algésiras, la situation de l'Europe n'était plus la même que six mois plus tôt. En France, d'abord, un changement matériel et moral s'était produit. A l'affolement avait succédé une inquiétude réfléchie. Des mesures militaires avaient été prises, et on le savait. On avait dépensé pour les munitions 94 millions, pour l'équipement 30 millions, pour les chemins de fer 26 millions. La presse, d'abord troublée et divisée, s'était rcs-

saisie. Elle avait accoutumé l'opinion à l'idée d'une résistance nécessaire, après tant de concessions. D'autre part, en août 1905, la Russie avait signé la paix avec le Japon. Et, malgré la désorganisation, suite inévitable d'une guerre malheureuse, elle avait repris sa place en Europe. L'Angleterre, qui eût fait la guerre en 1905 si la France eût voulu la faire, avait trouvé dans le succès de l'Allemagne un motif nouveau de marcher d'accord avec nous pour l'équilibre européen. L'Espagne avait, le 1" septembre 1903, resserré, en vue de la conférence, les liens qui l'unissaient à nous. Enfin et surtout, le cadre même d'une conférence était moins favorable qu'un tête-à-tête au jeu de menace et de bluff pratiqué par l'Allemagne, l'année précédente. S'il s'agissait d'une rupture, elle était moins aisée parmi le lourd appareil d'une réunion internationale et elle perdait de son utilité en raison du temps écoulé. S'il s'agissait d'intimidation et de pression morale, la présence de l'Europe au débat nous permettait de trouver des appuis et de créer des majorités. Le sang-froid nous était plus facile. Les risques nous étaient moins grands.

A Berlin, on ne s'en doutait pas. On comptait sur l'appui docile des deux puissances de la Triplice. Guillaume II se réservait d'agir personnellement sur le Tsar pour le réduire à la neutralité. De

l'Angleterre et de l'Espagne, on se flattait d'obtenir une adhésion dont la France eût fait les frais. Quoi de plus simple que de leur dire : « Vous avez traite avec la France au sujet du Maroc. Vous, Anglais, vous vous êtes effacés devant elle. Vous, Espagnols, vous avez lié partie avec elle. Reprenez votre liberté. Vous, Anglais, vous avez réalisé en Egypte les bénéfices que vous vous promettiez de l'accord anglo-français. Vous, Espagnols, vous avez dû renoncer en faveur de la France à une notable partie des profits que vous escomptiez au Maroc. Causons donc et causons Maroc. Elaborons une combinaison où vous aurez votre part et nous la nôtre. Sur la solution, nous serons arrangeants. Car nous n'avons pas de parti pris : ou plutôt nous n'en avons qu'un : évincer la France et publier son échec. » Hypothèse? dira-t-on. Non, si l'histoire môme de la conférence prouve que telle fut la politique allemande ; si elle établit que , prête à accepter toutes les combinaisons que la France refusait, l'Allemagne ne poursuivait qu'un dessein : rompre le système diplomatique dont M. de Bûlow disait, trois mois plus tôt, qu'il appartenait au passé et qu'il fallait y renoncer pour jamais.

La première phase des négociations^ se pour-

1. Voir notre ouvrage, La conférence d'Alge'siras, 2» édition (-1907).

suivit du 15 janvier au 19 février dans des conversations particulières. Le 23 janvier, INI. de Radowitz, premier plénipotentiaire allemand, engagea l'entretien avec son collègue français, M. Revoil, sans d'ailleurs formuler de propositions précises sur les questions essentielles, notamment sur l'organisation de la police dont la France demandait à être chargée. En même temps, pour détacher l'Espagne de nous, l'Allemagne lui offrait, à Algésiras et à Madrid, la police de tous les ports. Par la voie d'une agence officieuse, la Corresponda?ice d'empire de r Allemagne du Sud, la même offre était adressée à l'Italie. Le 3 février enfin, le comte de Tattenbach, second plénipotentiaire allemand, suggérait au représentant de l'Angleterre l'idée de se séparer de la France. La même semaine, quatre solutions différentes les unes des autres et différentes de celles antérieurement énoncées, étaient formulées par les représentants de l'Allemagne dans des conversations avec les gouvernements ou les délégués d'Espagne, des États-Unis, de Russie ou d'Italie. La tactique dissociante se manifestait donc. Sans égard à la question posée, le seul but visible et avoué était d'isoler la France. Le 9 février, un télégramme de l'agence Wolff annonça que l'Allemagne repoussait les propositions françaises. Ce refus, incorrect dans la forme,

se produisait, après que les représentants de la Russie, de l'Italie et des Etats-Unis avaient fait savoir à M. de Radowitz qu'ils approuvaient ces propositions. Le 19 février, le refus allemand se renouvela, tant sur les questions de police que sur les questions financières, cependant qu'une vigoureuse pression s'exerçait sur le duc d'Almodovar, plénipotentiaire espagnol, pour le détacher de nous. Simultanément à Saint-Pétersbourg, l'ambassadeur d'Allemagne, M. de Schoen essayait d'ébranler le comte Lamsdorf dans sa fidélité à notre cause. A Rome, le comte de Monts conseillait à l'Italie de « reprendre sa liberté ». A Madrid, M. de Stumm déclarait que, si l'Espagne se conduisait mal, l'empereur ne pourrait pas rendre au roi Alphonse la visite qu'il avait reçue de lui en 1905. A Algésiras, tout le monde croyait la rupture probable. Tout le monde trouvait les propositions françaises raisonnables. Tout le monde s'étonnait de la résistance de l'Allemagne : étonnement légitime, si l'on considérait la question marocaine, injustifié, si l'on se plaçait au même point de vue que la chancellerie impériale : consacrer, par l'échec des projets français, la suprématie allemande en Europe.

Pendant la seconde période (20 février- 14 mars), la conférence discuta en séance, d'abord la question

de la banque, ensuite celle de la police. Au terme de la discussion sur le premier de ces deux sujets, l'intransigeance allemande persistait, en dépit des concessions de la France. Entre temps (21 février), le prince de Biilow, profitant du passage à Berlin du baron de Gourcel, proposait à l'éminent ambassadeur une combinaison, qui, en contredisant les principes invoqués par nous depuis le premier jour, nous eût brouillés à coup sûr avec l'Angleterre et avec l'Espagne. Le 1" mars, Guillaume II répondait à une communication du premier ministre russe, le comte Witte, en lui recommandant la même combinaison. A deux télégrammes de M. Roosevelt appuyant la création d'une police franco-espagnole contrôlée par des rapports de la légation d'Italie à Tanger, l'empereur répliquait par un double refus. L'action « isolante » se poursuivait donc avec suite. Le gouvernement français estima qu'il ne pouvait sans danger la laisser se développer. Le 3 mars, voyant qu'on n'abouti ssai à rien sur la banque, M. Revoil demanda la mise à l'ordre du jour de la police. M. de Radowitz s'y étant opposé, on vota. Dix voix se prononcèrent pour la thèse française, trois pour la thèse allemande. Bien que le point à trancher fût seulement de procédure, l'Europe avait parlé. Lasse des sommations allemandes, elle avait exprimé son senti-

ment. La « tutrice » des intérêts européens, comme disaient les journaux de Berlin, était abandonnée par tous ses pupilles, sauf un et, quand il s'agissait de statuer sur la meilleure façon d'engager les réformes, elle n'avait avec elle que l'Autriche et, — concours compromettant, — le Maroc, désireux d'entraver par tous les moyens l'œuvre réformatrice de la conférence.

Cet avertissement fut compris à Berlin. Car c'est alors que, pour la première fois, soit à Paris par l'intermédiaire du prince de Monaco, soit à Algésiras par l'organe du comte de ïattenbach, la chancellerie parut disposée à céder quelque chose. Qui ne voit en effet que, si la conférence, par ses débats et ses scrutins, avait pour effet de montrer l'Allemagne isolée, elle allait à l'encontre du dessein poursuivi par la politique allemande? Par malheur, à ce moment môme, dans une crise de démence électorale, la Chambre française renversa le ministère Bouvier. Cet acte de folie rendit espoir à l'Allemagne. Le 10 et le 11 mars, M. deRadowitz refusait de tenir les promesses de concessions qu'il avait formulées quelques heures plus tôt. Le 12, les ambassadeurs allemands recevaient de leur gouvernement un télégramme circulaire assurant que la majorité des délégués à Algésiras était hostile à la France : qu'avec un dernier effort on l'obligerait

à capituler. Le même jour, le prince de Bûlow, par le canal d'un financier allemand qui se trouvait à Saint-Pétersbourg, télégraphiait au comte Wilte : « Grâce à nos concessions, tout marchait favorablement à la conférence, lorsque, tout à coup, M. Revoil a provoqué de nouvelles difficultés, à la surprise de tous les autres plénipotentiaires, qui jugent ses prétentions injustifiées et qui tous, même les Anglais, penchent en notre faveur. Nous espérons que M. Witte fera entendre sa parole autorisée, s'il veut éviter une rupture définitive. » Le 13, le lo et le 17 mars enfin, dans trois télégrammes personnels, adressés à M. Roosevelt par l'intermédiaire de l'ambassadeur d'Allemagne à Washington, Guillaume II s'appropriait cette affirmation, déclarait que toutes les puissances, sauf les États-Unis, avaient abandonné la France et pressait le président de forcer notre consentement. Jamais la mainmise de l'Allemagne sur le monde ne s'était affirmée avec une telle audace. Si la France avait cédé, si ses alliés et ses amis ne l'avaient pas soutenue, la partie était gagnée pour Berlin, non pas seulement la partie marocaine, insignifiante en vérité dans le grand projet de la chancellerie, mais la partie mondiale, la partie bismarckienne pour l'hégémonie et contre l'équilibre. Fort heureusement, la France ne s'abandonna

pas et personne ne l'abandonna. Le 14 mars, M. Léon Bourgeois, successeur de M. Rouvier aux Affaires étrangères, déclarait aux ambassadeurs qu'il avait intégralement maintenu les instructions de M. Revoil. Dans la nuit du 13 au 14, le gouvernement anglais, par un télégramme circulaire, notifiait aux puissances qu'il soutenait la France sur tous les points sans restrictions ni réserves. Le 18, M. Roosevelt qualifiait d'« inacceptables » les propositions allemandes. Le 19, par une circulaire pareille à la circulaire anglaise, le gouvernement russe faisait savoir aux chancelleries qu'il appuyait sans défaillance les demandes françaises. En moins d'une semaine, nous avions repris l'avantage. A raffîrmatioii de notre isolement nous répliquions par la démonstration des concours sur lesquels nous pouvions compter. La manœuvre allemande avait échoué. L'Europe n'avait pas cédé. Dans ces conditions, le débat d'Algésiras n'offrait plus pour l'Allemagne nul intérêt. Tout au contraire elle n'avait qu'un désir : le boucler au plus vite, par une solution, quelle qu'elle fût. Le 20 mars, M. do Tschirschky, secrétaire d'État, disait à M. Bihourd :

— Je n'aperçois plus de difficultés, puisque nous acceptons ce que vous désirez.

Le 26, l'accord était établi sur tous les points principaux.

Brutalité des procédés,, mauvaise psychologie, inexacte évaluation des forces en présence, il y avait de tout cela dans l'échec de l'Allemagne. Obsédée de l'idée de triompher seule, avec éclat, de sortir de la conférence maîtresse du monde, elle avait repoussé dédaigneusement les quatre arbitrages qui, au cours de la conférence, s'étaient ofîerts à elle : l'italien, le russe, l'américain et l'autrichien. A ces quatre puissances, — d'accord, à des nuances près, pour désirer une transaction honorable, — elle avait, par son intransigeance, rendu la tâche si difficile que, peu à peu, d'intermédiaires bénévoles, elles étaient devenues chacune selon ses moyens, les auxiliaires de notre politique. L'essai de « débauchage » tenté sur l'Angleterre n'avait fait que souder plus fortement Londres à Paris. La Russie, qui se flattait d'abord de l'espoir de contribuer à une entente, n'avait eu ensuite, en face des exigences allemandes, qu'à remplir son devoir d'alliée : et elle l'avait rempli loyalement. L'Espagne, voyant clair dans des avances que la menace corrigeait sans cesse, nous était restée fidèle. L'Italie eût souhaité par dessus tout n'avoir pas à se prononcer publiquement : c'est l'Allemagne encore qui l'y avait contrainte et comme elle avait vis-à-vis de nous des engagements positifs, comme d'autre part la Triple

Alliance, par la volonté de TAllemagne, a toujours ignoré la Méditerranée, l'Italie avait dû nous donner son vote. Les Etats-Unis nous avaient soutenus par ce que nos propositions leur semblaient raisonnables. Quant à l'Autriche, si dévouée qu'elle fût à rAllemagne, elle n'avait pas su se soustraire à l'évidence, et elle avait exercé une action conciliatrice, nettement favorable à la France à de certaines heures. En somme, pendant ces trois mois, aucun de nos liens ne s'étaient brisé. Beaucoup s'étaient resserrés. On peut même dire qu'il s'en était créé de nouveaux par cette « réprobation de l'Allemagne », dont parlait un jour le comte Lamsdorf.

Les résultats de la conférence étaient considérables, si on les mesure à l'intérêt qui, de la part de l'Allemagne, avait provoqué sa réunion. Le but de la politique allemande, que souligne à l'égard du Maroc un désintéressement incontestable, c'était d'exercer contre la France, à l'occasion d'un conflit africain, des représailles européennes ; de prouver à la France la stérilité de l'entente anglo-française ; de fortifier du même coup la Triple Alliance en détachant l'Italie et l'Espagne des puissances occidentales ; de restaurer, en un mot, la situation que Bismarck avait léguée à Guillaume II. A tous égards, l'opération était manquée. Non seulement

les deux pays réconciliés par l'accord du 8 avril 1904 étaient demeurés rebelles à toutes les tentatives faites pour les désunir. Mais, à l'épreuve, leur entente avait changé de caractère et, scellée d'abord pour liquider le passé, elle était devenue un principe d'action. Cette action s'était exercée sur Madrid et sur Rome. La solidarité manifeste de la politique française et de la politique anglaise avait également impressionné les Italiens et les Espagnols. EUe avait eu sur eux une influence attractive. Le « tour de valse » du début était devenu liaison durable. Le binôme franco-anglais avait pris du poids. 11 était passé de l'état statique à l'état dynamique. 11 n'était pas jusqu'à TalliEuice franco-russe qui ne sortît de la crise fortifiée. Les menaces allemandes, au lendemain des défaites russes, avaient démontré la nécessité de la Duplice même à ses adversaires. Enfin, pour la première fois à Algésiras, les représentants de la Russie et de l'Angleterre, rapprochés par une œuvre commune, avaient échangé sur la situation de leurs pays respectifs des vues amicales et mesurées. Les combinaisons, où la France avait sa place, n'avaient donc rien perdu à cet « essai de résistance ». Notre pays, en acceptant Tintervention de l'Europe entre le sultan du Maroc et lui, n'avait fait qu'enregistrer l'inévitable conséquence de

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son échec de 1905. Mais ses intérêts essentiels, étaient sauvegardés^ dans Tempire cbérifien par le pri\il^e d'exécution qu'il y partageait avec l'Espagne pour la mise en \Tgueur des réformes de police et de finances proposées par lui. En Europe il gardait son rang. Et ses ressources diplomatiques étaient augmentées plutôt que diminuées.

L'échec de r.\llemagne résulte de cette constatation. Ce qu'elle avait voulu briser subastait. La partie tournait donc contre elle. Après avoir gagné les deux premières « manches » elle perdait la « belle ». Pas plus après qu'avant Algésiras, elle n'était isolée, puisqu'elle gardait ses deux alliés. Mais à prendre le mot « isolement » dans le sâ[6 que le prince de Bùlow lui donnait en 1905, c'est à savoir groupement de puissances en dehors de l'Allemagne, cet isolement se prolongeait. Ses alliés eux-mêmes, tout en remplissant correctement leurs obligations envers elle, lui avaient fait sentir leur \ olonté de n'être pas « à la suite ». L'Italie n'a>*ait pas renoncé à ses accords méditerranéens. A la thèse de la Triple Alliance autocratique, elle avait opposé celle de la Triplice constitutionnelle où chacun proportionne ses apports à ses profits. L'Autriche, bruyamment félicitée par Guillaume H, avait agi moins en « second » qu'en médiatrice. Elle avait su aiSrmer, ce dont beaucoup doutaient.

qu'elle avait sa politique à elle ; qu'elle ne prenait pas à Berlin un mot d'ordre impératif. Loin d'élargir le champ de son action, FAllemagne l'avait rétréci. Loin d'augmenter son crédit, elle l'avait resserré. Elle n'avait rien perdu matériellement. Elle n'avait pas obtenu le succès moral sur lequel elle avait compté.

C'est ainsi qu'en général en jugea la presse allemande. « Ni vainqueur ni vaincu », disait la Gazette de Cologne. C'eût été vrai si l'Allemagne, à Algésiras, n'avait précisément cherché une victoire. « Le génie de Bismarck ou la subtilité de Talleyrand n'aurait pas pu obtenir davantage », écrivait le Berliner Tageblatt. Mais il ajoutait aussitôt : « 11 faut dire que Bismarck ne serait jamais allé à Algésiras », La Taegliche Rundschau constatait l'isolement de l'Allemagne. La Tageszeittmg concluait : « Commencée par une fanfare, notre politique marocaine finit par une chamade ». Les Hamburger Nachrichten disaient : « La France a tout obtenu, au fond, à la conférence. Ses concessions sont purement formelles. Sur le fond même, nous n'avons fait que céder ». Quelques mois plus tard, le Hannoversche Kourrier ajoutait : « Notre diplomatie a été aveugle ». Et à la fin de 1906, la Gazette de Francfort résumait une impression générale en disant en substance : « L'aveiiLure marocaine n'a

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conjuré aucun des risques contre lesquels on prétend avoir voulu se mettre en garde... Elle a aggravé, au lieu de l'améliorer, la position de rAilemagne. La diplomatie allemande s'est rendue désagréable à tout le monde... Dépêche au président Krûger; propagande contre la race jaune ou contre l'Amérique, menées panislamiques en Afrique, des fautes et rien que des fautes... Quel a été le succès de tout cela ? Nous avons laissé les Boers en plan. Les Japonais ont battu les Russes. Le sultan du Maroc doit subir la police francoespagnole. Etait-ce la peine de tant s'agiter ? »

Les manifestations officielles n'étaient pas plus triomphantes que les journaux. Le 14 novembre 1906, M. Bassermann, député national libéral au Reichstag, disait :

Nous sommes entrés dans une ère de voyages, de discours, de télégrammes et d'avances aimables prodiguées de tous côtés.

Aujourd'hui la Triplice n'a plus d'utilité pratique.

La presse et la population italiennes penchent de plus en plus vers la France.

L'Autriche a été trop louée pour ce rôle de « brillant second » qu'elle-même déclina.

L'alliance franco-russe reste intacte et les dispositions de la France sont plutôt moins bonnes qu'autrefois pour nous.

L'explication de Cronberg' entre les deux souverains anglais et allemand neuipcche pus l'Angleterre de

suivre son ancienne politique qui tend à nous isoler.

Nous vivons à une époque d'alliances entre les autres nations.

L'entente anglo-russe est pour nous particulièrement grave, et Bismarck avait déjà le cauchemar des coalitions.

Notre politique manque de tranquillité et de suite, et on voit des mains brutales déranger les plans bien préparés.

L'étranger suit ces choses avec attention et méfiance. Nous ne voyons pas de danger aigu de guerre, mais bien le danger d'un dénouement brusque après une tension.

Le chancelier lui-même avait changé de ton. Dans la même séance, parlant après M. Bassermann, il tenait le langage le plus modéré, le plus effacé, le plus résigné :

Je fais remarquer ici expressément que nous ne pensons nullement à nous glisser entre la France et la Russie, ou entre la France et l'Angleterre.

Nous ne pensons pas à faire de la rupture de l'amitié entre les puissances occidentales l'objet de nos efforts, avoués ou secrets.

L'alliance franco-russe, depuis son origine, n'a pas été un danger pour la paix ; au contraire, elle s'est montrée comme un poids qui coopérait à la marche régulière de l'horloge du monde.

Nous espérons que l'on pourra dire la même chose de l'entente cordiale anglo-française.

Les bonnes relations entre l'Allemagne et la Russie n'ont nullement rompu l'alliance franco-russe.

Les bonnes relations entre l'Allemagne et l'Angle-

terre ne peuvent non plus être en contradicction avec l'entente cordiale, si celle-ci poursuit des buts pacifiques.

Il semblait reconnaître ainsi les formules nouvelles d'équilibre, que, avant et pendant la conférence, la presse officieuse allemande n'avait cessé de dénoncer comme une atteinte aux droits de l'Allemagne. Le rêve qu'il avait conçu de restaurer, par le Maroc, Tédifice bismarckien menacé n'avait pas résisté au choc des faits. Dans l'ardeur de la lutte, on a pu, de ce côté-ci des Vosges, s'indigner des procédés allemands. Sans approuver certains d'entre eux, on se rappelle, à distance de perspective, ce mot de Bismarck que « l'indignation n'est pas un état d'esprit politique ». Et, en comprenant mieux, on s'indigne moins. La prodigieuse dépense d'efforts, d'activité, d'intrigue, qui, pendant ces trois mois, avait caractérisé la politique allemande, ne s'expliquerait pas ; elle serait blâmable et ridicule, s'il ne se fût agi que du Maroc, de gendarmes et de droits de douane. Retenons au contraire que ces efforts, cette activité, ces intrigues avaient pour but de reconstituer au seuil du xx" siècle l'édifice le plus extraordinaire de puissance politique que l'on ait vu s'élever depuis Napoléon I*'; de sauver des atteintes du temps l'œuvre de Bismarck; de maintenir à l'Allemagne

cette maîtrise de l'Europe qui lui appartînt de 1871 à 1891, — voire môme jusqu'en 1902; d'opposer une alliance chevronnée, éprouvée, glorieuse à des combinaisons nouvelles, de primer celles-ci par celle-là, de garder en un mot le sceptre du monde : on admettra que les ardeurs, parfois excessives, de la politique allemande n'étaient pas injustifiables.

Leur seul tort, au regard de l'histoire, sera d'avoir été inutiles.

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