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der ni pour elle, ni pour ses nationaux de concessions de chemin de fer dans le bassin du Yang-tsé; l'Angleterre souscrivait la même promesse pour les provinces chinoises au nord de la grande muraille. Les deux signataires affirmaient d'autre part leur désir de ne porter aucune atteinte aux droits souverains de la Chine ni aux traités existants. Ces stipulations ne suffirent pas à contenir l'infiltration russe. L'Angleterre conclut alors (16 octobre 1900) un accord avec l'Allemagne, — toujours pour « le maintien de ses intérêts et de ses droits sous le régime des traités existants ». Mais quand, à Londres, on voulut se servir de cet accord pour obtenir une protestation contre l'occupation prolongée de la Mandchourie, par les Russes, on répondit à Berlin que, si cette province faisait partie de l'empire chinois, elle ne faisait pas en revanche partie de la Chine proprement dite, que seule visait le traité d'octobre. Consciente de son impuissance à se défendre elle-même en Asie, alors que le Transvaal occupait toutes ses forces, la Grande-Bretagne chercha un allié, qui pût agir en son lieu et place. Le Japon s'offrait. Elle prit le Japon.

Dans le silence et le recueillement, les hommes d'Etat de Tokio pensaient, depuis sept ans, — s'ils n'en parlaient jamais, — à leur déconvenue de 1895. Pendant la crise de 1900, oublieux de leurs justes

griefs, ils avaient loyalement pris le parti de l'Europe, de la civilisation et rendu à l'armée internationale des services éminents, — sans perdre auprès des Chinois l'autorité qu'ils tenaient tant de leurs victoires que des spoliations européennes dont ces victoires avaient été suivies. La présence des armées russes en Mandchourie leur causait toutefois de graves inquiétudes. Depuis 1900, l'occupation continuait. D'unjour à l'autre, elle pouvait déborder sur cette Corée qui est nécessaire au Japon économiquement, pour le riz qu'elle produit, stratégiquement pour la maîtrise de la mer qu'elle assure, politiquement, pour la base continentale qu'elle offre à un pays insulaire. Pour continuer sa transformation, pour compléter son outillage, le Japon avait d'autre part besoin d'argent et il n'en pouvait trouver qu'en Europe. 11 aspirait surtout, dans son légitime orgueil, à entrer en égal dans la société des nations, à voir son effort, magnifique d'intensité et de discipline, consacré publiquement par le monde. Il y avait, il est vrai, diverses façons de réaliser ce dessein. Et quand le négociateur japonais, le marquis Ito, partit pour l'Europe en octobre 1901, il ne semble pas qu'il fût fixé sur la solution à laquelle il s'arrêterait. Il avait commencé ses visites par Paris, où, pendant une semaine, M. Delcassé aurait pu prendre en mains l'affaire et la Tardieu. — Alliances. 17

conclure à notre profit. Il avait continué par Pétersbourg, où la clairvoyance ne fut pas plus grande qu'à Paris. Le comte Mouraview, un des plus médiocres ministres qui aient jamais dirigé la politique russe, ne comprit pas qu'il fallait faire vite et que le Japon n'attendrait pas. Il laissa partir le marquis Ito. En janvier, celui-ci arrivait à Londres. Le 30, l'alliance était signée et immédiatement publiée.

« Mus par le seul désir de maintenir le statu quo et la paix générale en Extrême-Orient, spécialement intéressés à garantir l'indépendance de la Chine et de la Corée », les deux gouvernements arrêtaient, pour une durée de cinq années, les stipulations suivantes :

Art. 2. — Si la Grande-Bretagne ou le Japon, pour la défense des intérêts respectifs ci-dessus décrits, étaient impliqués dans une guerre avec une autre puissance, l'autre partie contractante gardera une stricte neutralité et fera ses efforts pour empêcher d'autres puissances de prendre part aux hostilités contre son allié.

Art. 3. — Si dans le cas précité, toute autre puissance ou toutes autres puissances prenaient part aux hostilités contre ledit allié , l'autre partie contrac tante viendra à son aide et fera la guerre en commun avec elle et conclura la paix d'un commun accord.

Ce traité, dont la soudaine conclusion frappa le monde de stupeur, eut des conséquences immé-

diates en Europe et en Asie. En Asie, le Japon assurait h sa politique, non pas un appui militaire, — car le casiis fœderis ne devait jouer qu'en cas de guerre avec deux puissances et ce cas n'était pas à prévoir, — mais une autorité morale qui devait l'encourager à une altitude énergique. L'Angleterre, de son côté, obtenait, pour l'ensemble de ses possessions et pour la défense de ses intérêts, le concours d'une puissance installée au cœur même du pays litigieux, bien outillée et bien armée. A la politique, dont l'Allemagne avait donné le signal en 1897 et que la Russie avait accentuée depuis 1900, l'alliance anglo-japonaise opposait un frein dont l'efficacité ne devait pas tarder à se faire sentir. En Europe, elle mettait la Russie en échec. Et par la déclaration franco-russe du 19 mars affirmant l'accord, purement théorique d'ailleurs, de Pétersbourg et de Paris sur les questions d'Extrême-Orient, la France, sans profit pour la Russie, prenait sa part de cet échec. La déviation de la politique russe, et deTalhance franco-russe à sa suite, vers l'Extrême- Orient s'accentuait. L'Allemagne y trouvait en germe une garantie de sécurité et de prépondérance européeennes, que les événements, pendant trois ans, allaient développer à son profit.

L'alliance anglo-japonaise est du 6 février 1902. Le 12 avril suivant, la Russie signait avec la

Chine un traité fixant les dates d'évacuation successives de la Mandchourie aux 8 octobre 1902, 8 avril et 8 octobre 1903. Dès la seconde échéance, le gouvernement russe, arguant de troubles d'ailleurs réels, s'abstint d'évacuer la deuxième zone. Trois mois plus tard (13 août 1903), la création, au bénéfice de l'amiral Alexeieff, de la vice-royauté d'Extrême-Orient apparut comme l'indice d'une politique d'extension. Les menées des hommes d'affaires russes en Corée inquiétaient dé plus en plus le Japon. En ce même été de 1903, M. Kurino, son ministre à Saint-Pétersbourg, fit connaître au comte Lamsdorf son désir d'engager des négociations au sujet de l'Extrême-Orient. La Russie ne s'y prêta qu'avec lenteur. Le 3 octobre, le désaccord des propositions japonaises et russes devenait manifeste. Le point central du litige se trouvait dans le refus de la Russie de prendre des engagements avec le Japon au sujet de la Mandchourie, province chinoise. Trois mois passent et, le 13 janvier 1904, c'est encore cette question de Mandchourie qui est la pierrre d'achopement. Le Japon exige en effet de la Russie une promesse de « respecter l'intégrité de la Chine en Mandchourie ». La Russie fait traîner sa réponse. Le Japon perd patience. Le 5 février, il rompt les relations diplomatiques. Le 8, ses vaisseaux torpillent en rade

de Port-Arthur les cuirassés Cesarevùch, Retvisan et Pallada.

Ce que fut la guerre qui commençait ainsi, on le sait et ce n'est pas ici le lieu d'en retracer l'histoire. Le 1" mai, les Japonais passaient le Yalou. Le 30, ils investissaient Port-Arthur. Le 15 juin, le général Stackelberg, envoyé au secours de la place, était battu à Vafangou. Le 8 août, les positions extérieures de Port-Arthur étaient toutes aux mains des Japonais. Le 2 et le 3 septembre, Kouropatkine était battu à Liao-Yang. Le 4" janvier 1905, Port- Arthur capitulait. Du 23 février au 10 mars, l'armée russe était de nouveau vaincue à Moukden. Le 27 mai, la flotte de Rodjestvenski était anéantie à Tsousima. Le 8 juin, le président Roosevelt engageait les belligérants à négocier. Le 5 août, les plénipotentiaires russes et japonais se rencontraient à Oyster Bay. Le 29, la paix était signée à Portsmouth.

On a vu plus haut quelle fut pour l'Europe, et notamment pour la France, l'immédiate répercussin des défaites russes. L'Allemagne, soucieuse d'afîermir l'hégémonie qu'elle craignait de perdre, trouva dans ces défaites la liberté d'agir. Un mois après la chute de Port- Arthur, M. de Kuhlmann nous annonça son hostilité prochaine. Trois semaines après Moukden, Guillaume II, à Tanger, nous noti-

fia cette hostilité. Quinze jours après Tsousima, la démission de M. Delcassé nous fut imposée par une campagne d'intimidation. C'est seulement après l'ouverture des négociations de paix que l'Ailemagne consentit les concessions qui rendirent possible la signature des accords de juillet et de septembre. Sans exagérer la rigueur de ce synchronisme, on peut dire que chaque défaite de la Russie avait été suivie d'un échec de la France et que la politique engagée en 1897, à l'instigation et à l'exemple de l'Allemagne, n'avait profité qu'à elle. Dans quelle situation la conclusion de la paix nous laissait-elle ? Quelles raisons y trouvionsnous, d'inquiétude ou de sécurité?

Si nous avions appris à nos dépens ce que nous coûtait en Europe une guerre malheureuse soutenue en Asie par la Russie, nous n'étions pas assurés, au lendemain du traité de Portsmouth, de ne pas voir le péril renaître à bref délai. La guerre avait épuisé les deux belligérants qui, tous deux, et les vainqueurs peut-être plus encore que les vaincus, éprouvaient l'impérieux besoin de poser les armes. Mais la paix n'avait satisfait ni les uns ni les autres. Les Russes d'abord, et cela se conçoit. Le 10 juin, les généraux Linévitch, devenu commandant en chef, Kouropatkine et Kaulbars, chefs d'armée, Sakharof, chef d'état-major, Rennenkampf,

Zaroubaief, Bilderling, Lvof, Samsonof, Danilof et Korf avaient demandé au Tsar « énergiquement et unanimement la continuation de la guerre ». Il restait au cœur de bien des Russes le regret que cette protestation n'eût pas été entendue. La Corée livrée au Japon, Port-Arthur perdu, l'abandon du chemin de fer, la cession de la moitié de Sakhaline, la promesse de nombreuses concessions, en matière de pêcheries notamment, le rêve asiatique découronné, tout cela était douloureux à l'orgueil russe. Les Japonais étaient encore plus irrités. Ivres de leurs victoires, ils s'indignaient d'une paix qu'ils jugeaient honteuse. Lorsque, le 7 septembre, on apprit à Tokio la signature du traité par des dépêches que la censure avait arrêtées deux jours, il y eut une formidable émeute. Les ministères furent attaqués. L'un d'eux fut incendié. Le 9, les progressistes, réunis en assemblée plénière, flétrissaient le gouvernement. Que durerait une paix ainsi accueilhe des deux parts ?

Au péril indirect qui résultait de cette situation s'ajoutait pour la France le risque direct d'avoir compromis, par son attitude amicale à l'égard de la Russie, ses relations avec le Japon. A diverses reprises, pendant la guerre, le gouvernement japonais avait reproché au gouvernement français de manquer, à l'égard de la flotte de l'amiral Rodjest-

venski, au devoir de neutralité. Au mois de mai 1905, ces reproches avaient pris un caractère d'acuité particulière. Arguant de ce qui s'était passé à Cherbourg, à Dakar, à Alger, à Djibouti, à Majunga, à Nossi-Bé, dans les baies de Kam-ranh et de Port-Dayot, le Japon, par Torgane de son ministre à Paris, M. Motono, déclarait avec insistance :

1° Que, sans incriminer la bonne foi du gouvernement français, il estimait que ses ordres avaient été exécutés de façon insuffisante ;

2° Que, s'il avait été fait droit après coup à ses observations, il était fâcheux qu'une surveillance plus active n'eût pas permis d'en tenir compte plus tôt;

3° Que, sans ignorer la complexité des questions de neutralité maritime et les raisons qu'avait la France d'être attachée à ses règles particulières, il considérait que l'aide assurée à la flotte russe, faute d'une surveillance assez exacte, lui avait grandement facilité Faccomplissement de sa mission et l'accès des mers de Chine.

M. Motono concluait :

— Ce que le Japon défend contre la France, c'est son existence même.

» Ce qu'il invoque, c'est l'esprit du devoir de neutralité contre les subtilités de la lettre.

» Ce qu'il prétend, c'est que c'est bien dans un but de guerre que Rodjestvenski a utilisé, à tant de reprises successives, les eaux françaises, tant pour stationner et se ravitailler que pour attendre en sûreté l'arrivée de ses renforts. »

Le gouvernement français avait répondu qu'en droit il était complètement couvert par ses règles de neutralité, édictées non à l'occasion de la guerre russo-japonaise, mais au début de la guerre hispanoaméricaine ; qu'en équité, il avait pris, malgré la lettre desdites règles toutes les mesures en son pouvoir pour assurer sa pleine impartialité ; qu'en fait il n'y avait jamais eu, — sauf à Alger et pour des quantités minimes, — d'achats de charbon directs aux ports français; que les achats même faits par l'intermédiaire des navires de commerce escortant l'escadre à des particuliers français avaient été insignifiants ; que tout le stock de charbon de ces navires avait été acheté en Angleterre et en Allemagne, sans motiver de la part du Japon aucune protestation : qu'il était impossible de surveiller d'une façon permanente la totalité de la côte indochinoise ; qu'au surplus, les Japonais avaient fait aux Indes néerlandaises et aux Phihppines ce qu'ils reprochaient aux Russes d'avoir fait dans les eaux françaises. Ce débat n'avait pas eu de conclusion, mais il avait laissé des traces. Le bruit répandu,

à tort d'ailleurs, par certains journaux, que Tétatmajor japonais avait élaboré un plan d'invasion de rindo-Chine avait provoqué en France quelque irritation. Les relations franco-japonaises étaient au lendemain de la guerre sensiblement moins bonnes qu'auparavant.

Enfin si l'alliance anglo-japonaise de 1902 peut être considérée comme l'une des causes de la guerre de 1904, cette cause subsistait plus que jamais au lendemain de la paix. Car le 12 août 1905, l'alliance avait été renouvelée à Londres parallèlement aux négociations de paix et avant leur conclusion . Les principes communs auxquels souscrivaient les deux gouvernements étaient :

1° La consolidation et le maintien de la paix générale dans les régions de l'Asie Orientale et des Indes ;

2° Le maintien des intérêts communs de toutes les puissances en Chine, en assurant l'indépendance et l'intégrité de l'Empire chinois et le principe de l'égalité pour le commerce et pour l'industrie de toutes les nations en Chine ;

3° Le maintien des droits territoriaux des hautes parties contractantes dans les régions de l'Asie Orientale et des Indes.

La prépondérance politique du Japon en Corée

était reconnue par l'Angleterre . Le Japon lui reconnaissait par contre en vertu de ses « intérêts tout particuliers sur la frontière des Indes, le droit de prendre, dans les environs de cette frontière, telles mesures qu'elle jugerait nécessaires pour la protection de ses possessions dans l'Inde ». La clause de coopération militaire restait la môme que dans le premier traité, si ce n'est que l'article 7, relatif aux « moyens par lesquels les secours devraient être rendus disponibles » laissait entendre que cette coopération militaire pourrait avoir pour théâtre l'Europe aussi bien que l'Asie. L'alliance était celte fois conclue pour dix ans. Elle était par conséquent étendue et fortifiée. L'article sur les frontières de rinde et leurs « environs » prêtait à toutes les interprétations, fût-ce à un projet d'action militaire contre la Russie en Asie centrale. L'alliance se généralisait dans son objet et se précisait dans ses moyens.

Pour la France, elle soulignait l'inquiétante possibilité d'un conflit non plus entre la Russie et le Japon, mais entre la Russie et l'Angleterre. La rivalité de « l'éléphant » et de « la baleine » s'accusait par les précautions mêmes que l'on prenait à Londres pour protéger les possessions anglaises d'Asie. Au cours de la guerre, l'incident de HuU avait montré à quelle tension étaient arrivés les

esprits tant en Angleterre qu'en Russie. Les journaux de Saint-Pétersbourg accusaient publiquement la Grande-Bretagne non seulement d'avoir excité le Japon et déchaîné la guerre, mais de soudoyer de son or la révolution. Les Anglais n'avaient pas caché leurs sympathies pour le Japon et leur avaient même donné contre « l'ennemi héréditaire » une forme nettement agressive en disant, comme le Globe, avec une allusion directe à la France : « Nous ne dévierons pas de cette ligne par crainte de porter ombrage aux amis de la Russie sur le continent ou par condescendance pour les sentiments des puissances continentales. » C'est la politique antirusse de lord Gurzon qui avait le plus efficacement contribué à préparer la première alliance anglo-japonaise. La seconde avait le même caractère, en dépit de la lettre par laquelle, le 6 septembre, lord Lansdowne l'avait notifiée à sir Charles Hardinge, ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg. La consolidation des victoires japonaises, par la garantie anglaise, malgré les précautions oratoires dont on l'entourait, inquiétait les Russes et cette inquiétude était légitime. La situation de la France entre la Russie alliée depuis 1891 et l'Angleterre amie depuis 1904 était la plus difficile qui se pût concevoir. La conciliation de nos alliances et de nos amitiés pouvait nous devenir

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impossible. Et notre politique tout entière risquait d'en être paralysée.

Tandis que, dans le conflit d'alliances qui, en ce mois de septembre 1905 se déroulait à Paris et à Berlin, l'Allemagne, par la démission de M. Delcassé et la réunion annoncée de la conférence d'Algésiras, recueillaitde son intervention un avantage immédiat, les événements d'Extrême-Orient, bien qu'elle n'y eût pris aucune part, la servaient donc indirectement, mais très efficacement cependant. Il en résultait pour la France une situation fausse, précaire, dangereuse peut-être. Entre une alliance affaiblie et une amitié triomphante, notre pays devait s'attendre à tout. Depuis dix ans, l'intrusion des affaires asiatiques dans la politique européenne nous avait toujours été préjudiciable. Au terme de la crise, l'Asie, plus que jamais, pesait sur nous, grevant notre avenir, au profit de l'Allemagne, d'une lourde incertitude.

Aux trois dangers qui la menaçaient, — conflit russo-japonais, conflit franco-japonais, conflit anglorusse, — c'est l'honneur de la France d'avoir su parer, en moins de deux ans, par trois réconciliations, — réconciliation russo-japonaise, réconcilia-

lion franco-japonaise, réconciliation anglo-russe. La réconciliation russo-japonaise était la première qu'il convînt d'assurer et c'est d'elle aussi qu'on s'occupa d'abord. Sans parler des ressentiments, le traité de Portsmouth avait laissé subsister des incertitudes matérielles. Des conventions prévues par lui devaient être négociées. Des précisions étaient nécessaires. Des mesures d'exécution restaient à prendre. Du mois de décembre 1905 à la fin de 1906, le bruit courut, à plusieurs reprises, que ces négociations, commencées aussitôt après la signature du traité, n'avançaient pas. Le l^"" janvier 1907, M. Motono, ambassadeur du Japon à Saint-Pétersbourg, protestait publiquement contre ces rumeurs tendancieuses que les journaux, tant japonais que russes, avaient contribué à propager. Grâce à l'esprit de conciliation dont faisait preuve l'ambassadeur et dont M. Isvolski était également inspiré, l'année 1907 vit se conclure les accords nécessaires. Le 13 juin, on signa à Saint-Pétersbourg la convention relative à l'exploitation des chemins de fer de l'Est Chinois et du Sud Mandchourien, ainsi qu'un protocole relatif à la gare commune de Kouang-Tcheng-Sé. Le 28 juillet 1907, un arrangement fut conclu sur la question des pêcheries, qui accorda aux sujets japonais le droit de pêcher, recueillir et traiter les

produits de la mer, à l'exception des phoques et des morses, dans les mers du Japon, d'Okhotsk et de Behring, exception faite des fleuves et des baies. Des lots de terrains seraient offerts à bail publiquement aux sujets japonais et russes, sans distinction, pourle traitementdu poisson à terre, etc.... Le même jour, un traité de commerce et de navigation reconnaissait réciproquement aux sujets des deux états des droits et des privilèges qui, normalement, ne résultaient pas de la clause de la nation la plus favorisée. Enfin, le 30 juillet, M. Isvolski et M. Motono signaient un accord d'une portée plus générale. « Désireux de fortifier les relations pacifiques, amicales et de bon voisinage qui ont été heureusement rétablies entre la Russie et le Japon et d'écarter la possibilité des malentendus futurs entre les deux empires », les contractants arrêtaient les dispositions suivantes :

Art. 1. — Chacune des hautes parties contractantes s'engage à respecter l'intégrité territoriale actuelle de l'autre, de même que tous les droits résultant pour l'une ou pour l'autre des hautes parties contractantes des traités en vigueur, accords ou conventions appliqués à présent entre les hautes parties contractantes et la Chine, et dont les textes ont été échangés entre les puissances contractantes, ceci dans la mesure où ces droits ne sont pas incompatibles avec le principe de l'égalité de traitement énoncé dans le traité signé à

Portsmouth le b septembre 1905 et dans les conventions spéciales conclues entre la Russie et le Japon.

Art. 2. — Les deuxhautes parties contractantes reconnaissent l'indépendance et l'intégrité territoriale de l'empire de Chine, de même que le principedu traitement égal en ce qui concerne le commerce et l'industrie pour toutes les nations dans ledit empire. Elles s'engagent également à soutenir le maintien du statu quoei le respect de ce principe par tous les moyens pacifiques à leur disposition.

Avec une méritoire clairvoyance, M. Isvolsld tirait ainsi les conclusions inévitables d'une guerre, qui n'avait d'ailleurs coûté à la Russie ni un kopek d'indemnité, ni un pouce de son territoire et d'où ne résultait, par suite, nul impérieux devoir de revanche. La politique asiatique, telle qu'elle avait été menée à Pétersbourg depuis 1896, étreignait plus de rêve que de réalité. Ce n'est pas dans les mers de Chine que la Russie doit chercher le port libre que lui a promis Pierre le Grand. Ce n'est pas à 4.000 kilomètres de sa capitale qu'une grande puissance continentale doit situer le centre de son action. Les accords de 1907, qui enregistraient le fait accompli et substituaient l'amitié à la défiance, s'inspiraient donc d'une vue juste. La France, qui avait pris à la conclusion de ces accords une part discrète et amicale, voyait, grâce à eux, l'alliance russe replacée sur son terrain, c'est-à-dire en

Europe. Le péril le plus immédiat que pût receler pour elle TExtrême-Orient était conjuré par la réconciliation sincère des adversaires de la veille. Le champ devenait libre pour la poursuite d'autres garanties.

Si les liens intellectuels et moraux ont quelque valeur dans la formation des combinaisons internationales, ils devaient contribuer au rapprochement de la France et du Japon. Gomme le rappelait, à l'automne de 1906, un journal japonais le /ioA'«mm, la France, parmi les nations d'Europe, a été l'une des plus empressées à faciliter au mikado et à son peuple l'évolution qui a fait du Japon une grande puissance. C'est en France que les officiers japonais sont venus prendre leurs premières leçons d'organisation militaire. C'est un Français, M. Berlin, qui a créé la flotte japonaise. C'est le code Napoléon qui a servi de base au code japonais. Au cours même de la guerre et malgré les incidents qui ont été rappelés plus haut, un homme d'Etat japonais considérable, le baron Suyematsu, gendre du marquis Ito, me disait :

— Personne au Japon ne s'étonne de vos sympathies pour vos alliés. Mais nous n'oublions pas non plus, — et nous espérons que la France n'oublie pas, — les anciennes et cordiales relations qui nous unissent à vous, les services que vous nous avez Tardieu. — Alliances. 18

rendus, les amitiés que vous avez éveillées chez nous. Une guerre, si acharnée soit-elle, n'est qu'un incident dans l'histoire du monde. Celle-ci a créé entre la France et le Japon une situation fausse et un peu difficile. Mais rappelons-nous deux choses; l'une, c'est que le Japon n'a jamais fait tort à la France, l'autre, c'est que la France n'a jamais fait tort au Japon, et attendons avec confiance des jours meilleurs.

Ces jours sont venus. Le 5 mai 1907, l'agence Havas annonçait la signature imminente d'une entente franco-japonaise. Le lendemain, M. Pichon disait :

— Les négociations avec le Japon, qui ne sont pas encore terminées, ont pour objet la signature d'une convention qui ajoutera des garanties nouvelles au maintien de la paix en Extrême-Orient. Elles sont la continuation logique de la poUtique absolument pacifique de la France, politique qui n'a d'autre but que de prévenir toutes les complications, — partout et notamment dans les parties du monde où nous avons des intérêts spéciaux.

Le7 mai,lebaron Kurino, ambassadeur du Japon, caractérisait ainsi qu'il suit l'accord prochain :

— Nous voulons faire œuvre de bon sens et de paix. Les intérêts de la France et du Japon n'ont rien de contradictoire. L'accord enregistrera leur

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harmonie. Cet accord comporte d'une part la garantie de l'indépendance et de l'intégrité de la Chine, d'autre part la garantie des possessions des deux puissances contractantes. Il consacre le statut territorial résultant pour le Japon de la dernière guerre et pour la FYance de sa situation en Indo- Chine. Il constitue une preuve décisive de la modération de notre politique. La légende du péril jaune et des ambitions japonaises sera, je l'espère, définitivement dissipée par l'événement qui se prépare. Les vieilles relations d'amitié qui unissent le Japon et la France augmentent le prix de l'accord de bonne foi que les deux pays ont décidé de conclure en se promettant, sur les bases ci-dessus indiquées, leur mutuel appui.

Le 10 juin suivant l'accord était signé. Il était conçu comme il suit :

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