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Orient et de maintenir l'indépendance de la Chine et de la Corée, qui doivent rester ouvertes au commerce et à l'industrie de toutes les nations, ont été pleinement satisfaits d'y trouver l'affirmation des principes essentiels qu'ils ont eux-mêmes, à plusieurs reprises, déclaré constituer et qui demeure la base de leur politique. Les deux gouvernements estiment que le respect de ces principes est en même temps une garantie pour leurs intérêts spéciaux en Extrême-Orient. Toutefois, obligés d'envisager, eux aussi, le cas où, soit l'action agressive de tierces puissances, soit de nouveaux troubles en Chine, mettant en question l'intégrité et le libre développement de cette puissance, deviendraient une menace pour leurs propres intérêts, les deux gouvernements alliés se réservent d'aviser éventuellement aux moyens d'en assurer la sauvegarde.

Quelques jours après, M. Delcassé, ministre des Affaires étrangères contestait à la tribune qu'il eût, en signant ce texte, ni voulu ni accepté une extension de l'alliance à l'Asie orientale. Alors quel était le sens de cette déclaration ? N'était-ce qu'une manifestation de façade destinée à faire illusion ? Ces sortes de trompe-l'œil sont des pièges redoutables oiî se prennent d'ordinaire ceux-là mêmes qui y ont recours. La note concertée du 19 mars égara l'opinion russe en l'invitant à compter sur l'appui éventuel de la France. Elle irrita l'opinion japonaise en l'incitant à redouter une double hostilité européenne. Elle accoutuma tout le monde à l'idée d'une guerre en opposant l'un à l'autre les

deux groupements, Japon et Angleterre, France et Russie. Elle fut, à tout le moins, un encouragement pour les « coloniaux » russes, qui, par avidité ou ignorance des réalités, se refusaient à apercevoir l'inévitable terme de la poussée vers la Corée. Elle fit le jeu des Bezobrazow * et autres chercheurs d'aventures, qui précipitèrent la Russie dans la guerre de 1904.

La France, qui, en 1902, n'avait pas prévu le péril, continua à ne pas y croire jusqu'au jour où il éclata. Trois mois avant la guerre, alors que tous nos agents d'Extrême-Orient l'annonçaient comme inévitable, M. Delcassé affirmait qu'elle était impossible. Au lieu d'entendre nos ministres et nos consuls qui disaient : « Le Japon veut la guerre », il n'écoutait que le Tsar, qui déclarait : « Je veux la paix ». Quand il était temps encore de retenir nos alliés sur la pente de la rupture et de leur dire : « Vous n'êtes pas prêts », il était dupe de quelques personnalités civiles ou militaires qui, ayant joué sur l'alliance toute leur carrière, étaient vis-à-vis de lui les Lebœuf de cet autre Sedan et se portaient garants du dernier bouton de guêtre. Au lieu de rappeler à la Russie que, dans l'alliance, c'était sa

1. M. Bezobrazow avait su intéresser nombre de personnalités industrielles et politiques à sa Compagnie du Yalou. Ses menées furent une des causes de la guerre.

force européenne qui constituait son apport, nous la laissions sacrifier à la fois ses engagements et ses intérêts.

Moralement et matériellement, l'alliance faillit sombrer dans cette tourmente. Le public français, accoutumé depuis douze ans à faire fond sur la Russie, fut profondément déçu par ses échecs et ne sut pas cacher sa déception. Que la guerre dût être, à cette distance, longue et malaisée ; qu'il y eût, pour approvisionner l'armée conduite à grands frais sur le théâtre de la lutte, d'énormes difficultés ; que le commandement n'eût pas reçu la préparation convenable, on le savait et on s'y attendait. Ce qu'on ne prévoyait pas, c'est la continuité des revers, le développement implacable d'une irrémédiable infériorité, la démonstration d'une incapacité stratégique dépassée par l'incurie administrative : mécompte cruel pour les Russes, presque aussi cruel pour les Français, qui avaient placé dans l'alliance leur foi et leur sécurité.

Alors ceux qui, dès le début, avaient été hostiles à cette alliance se mirent à en établir le bilan dans l'esprit le plus défavorable. On se prit à compter. On récapitula les trois emprunts de 1890, les deux emprunts de 1891, ceux de 1893, 1894, 1896, 1901, 1904. On y joignit les emprunts des villes et les emprunts finlandais, les sommes engagées dans

les entreprises métallurgiques, minières, industrielles ou de transport, le tout représentant en bloc près de 12 milliards, soit à peu près le quart de la fortune française placée à l'étranger ; et, tout en rendant hommage à la parfaite ponctualité du gouvernement impérial dans le paiement du coupon, on en vint à douter que le service rendu valût le prix dont on l'avait payé ; que l'alliance, si utile à la Russie pour ses conversions, le rachat de ses chemins de fer, l'équilibre de son budget et la construction du Transsibérien, eût rendu à la France l'équivalent, surtout après l'aventure asiatique, qui engloutissait, sur le sol mandchou ou dans les mers de Chine, les hommes, les cuirassés, les millions destinés par nos espoirs d'antan à la sauvegarde de la paix européenne.

Cette impression se traduisit même avec assez de mauvais goût. M. Combes, président du Conseil, fit à des journalistes d'inélégantes déclarations, qu'un diplomate russe caractérisait en me disant :

— 11 est désagréable, alors que nous ne vous demandons rien, d'entendre votre premier ministre crier sur les toits que vous ne voulez rien nous donner.

Je me souviens que, me trouvant, le soir d'une défaite russe, chez l'ambassadeur de Russie, j'y rencontrai l'ambassadeur d'Allemagne, qui, plus

prompt OU plus avisé que le gouvernement français, était venu apporter à son collègue l'expression de ses condoléances. Ce n'étaient là que des fautes de tact, mais qui, vu les circonstances, étaient profondément sensibles à la Russie. Elles étaient d'autant plus fâcheuses qu'elles nous faisaient perdre le bénéfice d'une attitude très cordiale en matière de neutralité. Non seulement nous assurions à nos alliés, comme par le passé, notre concours financier. Mais au lendemain de l'incident de la mer du Nord, M. Delcassé s'employait avec succès à prévenir le conflit qui risquait de les mettre aux prises avec l'Angleterre. Quelques semaines plus tard, par les facilités, — légitimes d'ailleurs au regard du droit français — que nous accordions à Madagascar et en Indo-Chine à l'escadre de l'amiral Rodjestvenski, nous nous exposions aux plus graves difficultés avec le Japon. L'impression n'en était pas moins générale, — et les impressions ne se discutent pas, — que l'alliance s'était refroidie, relâchée, détendue. L'élan moral, qui avait animé ses débuts, semblait pour longtemps brisé.

Matériellement, le préjudice était plus sensible encore. Pour la Russie, ce n'était pas seulement la faillite du rêve asiatique, c'était la désorganisation miUtaire, aggravant les troubles intérieurs. Pour la France, c'était l'anéantissement de la

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garantie acquise en 1891. Et quelques mois allaient suffire à nous faire sentir l'étendue de la perte. C'est en septembre 1904 que les armées russes ont succombé à Liao-Yang. C'est en mars 1905 qu'elles ont été écrasées à Moukden. C'est dans ce même mois de mars que l'empereur Guillaume II, en débarquant à Tanger, a marqué l'échec de la mission menée à Fez par M. Saint-René Taillandier, l'échec aussi de la politique de M. Delcassé. Si la diplomatie allemande avait été, suivant le mot du chancelier, une diplomatie déductive, c'est dès 1904, qu'elle eût élevé contre notre traité avec l'Angleterre et nos projets marocains les objections de 1905. Etant et se flattant d'être une diplomatie opportuniste, elle avait attendu que la guerre de Mandchourie, en paralysant l'alliance russe, livrât la France à ses coups*.

Pour avoir laissé cette alliance se détourner de son objet, Russes et Français mesuraient donc à la solidarité de l'échec la solidarité de la faute- Défaites militaires d'un côté, défaites diplomatiques de l'autre démontraient a contrario la nécessité d'un pacte qui n'était devenu inutile que pour avoir été faussé. La leçon devait-elle profiter à ceux qui, de si dure façon, venaient d'en sentir le poids ?

1. Voir notre ouvrage, La conférence d'Algésiras. (F. Alcan, éditeur.)

Du côté français, d'abord, à la désillusion du début de sages réflexions firent bientôt place. Parmi les radicaux, radicaux-socialistes, socialistes môme, qui, la veille encore, critiquaient la stérilité de l'alliance russe, une hésitation se marqua. Du rapprochement des dates, la vérité se dégagea. Et de voir que la rudesse germanique s'était manifestée au lendemain de l'affaiblissement russe, on mesura mieux ce qu'avait, pendant treize ans, représenté pour la France, de force et de sécurité l'alliance tant de fois dépréciée.

On comprenait que, si la Russie, restée pacifique, eût gardé sa place en Europe, Guillaume 11, toutes choses égales d'ailleurs, eût mis dans ses manifestations de Tanger moins de véhémence et de brutalité ; que, même inquiet, comme il prétendait l'être, des tendances de M. Delcassé, il eût, pour exprimer cette inquiétude soit au chef de l'Etat, soit au chef du ministère, trouvé des moyens plus discrets. Le parlement, bercé de chansons pacifistes, avait cédé à l'illusion que la guerre de Mandchourie ne le regardait pas. 11 s'apercevait, dans un brusque réveil, que, de Moukden à Fez, le chemin était

moins long qu'il n'avait cru et que ce chemin passait par Paris.

Sans doute, l'histoire intérieure de la Russie, au cours des dernières années, a ajouté une difficulté de plus à celles qui existaient déjà. La majorité de l'opinion française a désapprouvé le plus souvent les « opérations de police un peu rudes » du gouvernement impérial. On a trouvé, — sans tenir toujours un compte suffisant des circonstances locales, — que l'autocratie, dans son évolution hésitante vers la liberté, oubliait la maxime juridique : « Donner et retenir ne vaut ». Il convient cependant de ne point s'exagérer la gravité de ce désaccord. Les traités, par lesquels les peuples associent leur action extérieure, font, par essence, abstraction de la politique intérieure. L'analogie des régimes et des institutions importe peu, si 1er. intérêts internationaux ne concordent pas. Au contraire, la concordance de ces intérêts suffît pour justifier le contrat d'alliance. François I" ne répugnait pas à s'allier avec le Grand Turc. Richelieu traitait avec les protestants et Mazarin avec Gromwell. M. Jaurès, lui-même, — qui depuis, il est vrai, a changé d'avis, — déclarait, le 23 janvier 1903, qu'il n'avait contre l'alliance russe aucune objection de principe et il ajoutait : « Il y a eu un temps oîi le parti républicain se demandait s'il

serait possible d'établir une solidarité de politique extérieure entre deux pays si dissemblables par leur état politique et social. C'est une préoccupation que nous n'avons pas le droit d'avoir... Il est du devoir de tous les Français de ne rien faire qui puisse ébranler et détruire l'accord franco-russe. » Du côté russe, la fidélité à l'alliance française s'est affirmée pendant la conférence d'Algésiras de la façon la plus énergique. Et l'arrivée aux affaires de M. Isvolski a été suivie, pour son pays, d'une « rentrée en Europe », dont la France ne peut que se féliciter. Les accords de 1907 avec le Japon, en consolidant le traité de paix de 1905, ont opposé un frein au réveil du mirage asiatique*. La signature, la même année, de l'accord avec la Grande- Bretagne a accusé cette évolution et libéré la politique française du souci de pratiquer à la fois, entre une Russie et une Angleterre divisées, l'alliance russe et l'amitié anglaise^. Lors de son premier voyage à Paris en 1906, M. Isvolski a eu d'ailleurs l'occasion de témoigner de la sincérité de ses sentiments à l'égard de la France. Il était arrivé depuis quelques jours, quand il reçut la visite inattendue du prince Ouroussov, ambassa-

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