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inquiéter de nouveau cette frontière hindoue, dont la défense domine la politique asiatique de l'Angleterre, ajoutant le péril du Nord à celui du Nord- Ouest. C'était le temps delà guerre du Transvaal. Le 30 janvier 1902 l'alliance anglo-japonaise était signée. La politique de la Fornightly Review semblait pi us que jamais impossible. L'antagonisme anglo-russe s'aggravait de la rivalité russo-japonaise dès ce moment déchaînée. Un choc imminent était à craindre.

L'excès même du péril fut un frein. Malgré de redoutables incidents, — telle la canonnade deHuU, — l'Angleterre et la Russie restèrent en paix. Le commerce anglo-russe n'avait d'ailleurs pas cessé d'augmenter depuis 1892. Les Anglais avaient porté leurs ventes dans l'empire des Tsars de 8 millions de livres à 14, leurs achats de 15 millions à 25. Leurs consuls leur indiquaient la Russie comme un terrain admirable ouvert à leur essor commercial, que l'Allemagne restreignait partout. Au surplus, bien qu'alliée du Japon, l'Angleterre n'entendait pas lui livrer l'Extrême-Orient. La Russie pouvait être, en même temps qu'un débouché pour l'industrie anglaise, un contrepoids utile contre un ami trop fort. Enfin la liquidation dulitige franco-anglais, le 8 avril 1904, montrait la route à suivre à ceux des partisans d'une réconciUation qui, la tenant pour dési-

rable, ne la jugeaient pas possible. Des 1905, la presse russe, méditant les causes delà défaite mandchourienne , se prononçait pour un accord . Le Novoïé Vrémia, au mois de septembre de cette année, marqua des dispositions conciliantes, dont le Times se félicita aussitôt. En 1906, pendant les longues semaines d'Algésiras, le plénipotentiaire russe, comte Cassini, eut de fréquents entretiens avec son collègue anglais, sir Arthur Nicolson, et sir Donald Mackenzie Wallace, ami personnel du roi, qui se rendit ensuite à Saint-Pétersbourg. Appelé au ministère des Affaires étrangères au mois de mai de la même année, M. Isvolski y apporta, avec d'indiscutables mérites diplomatiques, la volonté de hiérarchiser les questions d'Extrême-Orient dans l'échelle des intérêts russes sans leur laisser prendre une place excessive, le désir aussi de fonder des relations meilleures avec l'Angleterre sur un accord équitable. Ce désir répondait à celui du roi Edouard et de son gouvernement.

Dès le 23 octobre 1905, deux mois après la paix de Portsmouth, le correspondant du Times à Saint- Pétersbourg avait télégraphié à son journal :

J'ai lieu de croire que l'audience que le Tsar vient d'accorder à sir Charles Hardinge se rapportait à l'entente projetée entre l'Angleterre et la Russie. Les dispositions à prendre en vue des pourparlers ayant trait

à cette question nécessitent la présence de sir Charles Ilardinge à Londres. J'apprends, d'autre part, que le comte Benckendorf, ambassadeur de Russie à Londres, va se rendre à Saint-Pétersbourg dans un but analogue. Les négociations étant confiées à deux ambassadeurs qui ont déjà manifesté leur ardent désir de voir s'améliorer les relations entre les deux pays respectifs, le résultat de ces négociations ne saurait guère être douteux.

Des démentis mesurés accueillirent cette information, peut-être prématurée. Le 22 mai 1906, le correspondant du Tetnps à Berlin télégraphiait que tout le monde en Allemagne s'attendait à la conclusion prochaine d'un accord anglo-russe. Le 24, sir Edward Grey, interrogé à la Chambre des communes, déclarait :

Je ne peux pas faire de déclarations sur le prétendu accord qu'on a publié dans la presse, parce que cet accord n'existe pas.

Mais je puis ajouter qu'il y a une tendance croissante, de la part de l'Angleterre et de la Russie, à s'occuper d'une façon amicale des questions qui les concernent toutes les deux, au fur et à mesure quelles se poseront.

Cette tendance a amené dernièrement les deux gouvernements à coopérer dans plus d'une occasion.

C'est une tendance que nous serons heureux d'encourager; c'est une tendance qui, si elle continue, entraînera naturellement le règlement progressif des questions dans lesquelles chacun des deux pays est

intéressé et le resserrement des relations amicales qui existent entre eux.

Au mois de juillet, la visite projetée d'une escadre anglaise à Cronstadt était ajournée en raison des difficultés intérieures qui agitaient la Russie. Par contre, en mars 1907, les marins russes étaient reçus cordialement en Angleterre. Et à cette occasion une note officieuse communiquée aux journaux disait :

L'information publiée sur le continent, selon laquelle les négociations relatives à une entente entre l'Angleterre et la Russie auraient été interrompues, est absolument inexacte. Ces négociations se continuent au contraire entre le ministre des Affaires étrangères de Russie et l'ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg. On s'attend à ce que l'accord soit signé dans cette capitale à une date non éloignée, à moins d'imprévu. Toutefois, comme des questions relatives à l'Afghanistan et au Thibet sont comprises dans les négociations, il est possible que quelque retard se produise avant qu'il soit conclu. 11 faut, en effet, soumettre certaines de ces questions à l'empereur de Chine et à l'émir d'Afghanistan.

Quant aux relations entre les deux pays, on peut annoncer catégoriquement que, même avant la signature d'un accord, une entente réelle et définitive existe qui a permis que les deux pays agissent en complet accord en ce qui regarde la Perse, et sans cette entente, il n'est guère douteux que les récents événements de Téhéran auraient amené de graves complications.

Il est nécessaire d'insister sur ce point que l'accord anglo-russe n'est nullement une menace pour une autre puissance quelconque. Il ne menace pas l'intégrité de la Perse et n'intervient dans aucun intérêt placé dans ce pays.

L'existence des négociations était donc reconnue publiquement. Le. 5 juin 1907, le gouvernement anglais marquait sa volonté de « ne pas admettre que les affaires intérieures de la Russie eussent quoi que ce fût à voir dans des discussions qui ont trait aux frontières respectives des deux pays et qui ont pour objet de prévenir des difficultés qui pourraient autrement se produire». Le 31 août, l'accord était signé à Saint-Pétersbourg. Cet accord portait sur la Perse, sur l'Afghanistan, sur le Thibet et, sous la forme d'une correspondance annexée, sur le golfe Persique. En Perse, il déterminait trois zones d'influence, l'une russe au Nord, l'autre anglaise au Sud-Est, la troisième mixte entre les deux autres, les mesures éventuelles de contrôle financier devant être prises d'un commun accord. En Afghanistan, sous réserve du maintien du statu quo politique et de la liberté commerciale, la Russie reconnaissait l'influence prépondérante de l'Angleterre et renonçait à envoyer à Kaboul des agents diplomatiques. Au Thibet, la suzeraineté de la Chine était reconnue ainsi que l'intégrité territo-

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riale. Russes et Anglais s'engageaient à s'abstenir de toute ingérence dans l'administration intérieure et à ne rechercher aucune concession. La lettre relative au golfe Persique constatait l'accord des deux puissances pour le maintien du ^tahi quo.

La Perse, qui intéresse l'Angleterre, parce qu'elle est une des routes de l'Inde, intéresse également la Russie, parce qu'elle est l'un des chemins qui pouvaient la mener à la mer libre . Mais il s'en faut que le xix* siècle ait été, sur ce terrain, également favorable aux Anglais et aux Russes. Et surtout dans son dernier quart, il a consacré, dans la plus grande partie de la Perse, la prépondérance russe. En moins de dix ans, de 1890 à 1900, les importations russes en Perse ont doublé, passant de 10 millions de roubles à 21 millions. Et les exportations ont marqué un progrès identique. En 1904, les consuls anglais à Bagdad, à Kermanshah, à Téhéran et dans toutes les villes de l'Iran étaient unanimes à constater les succès du commerce russe aux dépens du commerce britannique. Ce n'est pas tant cependant par le commerce que par la banque que la Russie a conquis et tenu la Perse pendant les dernières années du xix^ siècle. La « Banque russe des prêts », qui existait à Téhéran depuis de longues années, prit à l'avènement de Mouzaffcr ed Dine, père du chah

régnant, une importance considérable. Avec Tappui de la Banque d'État de Saint-Pétersbourg, dont elle était une fdiale, elle consentit un emprunt de 22 millions de roubles sans garantie spéciale et à la seule condition que tous les autres créanciers de la Perse seraient remboursés ; elle devenait ainsi créancier unique, avec tous les avantages de fait, sinon de droit, attachés à cette situation. L'Angleterre, depuis l'arrivée aux Indes de lord Gurzon, avait essayé de réagir : non pointa Téhéran môme, où la banque anglaise, « Banque impériale de Perse », avait commis tant de fautes que la partie était perdue pour elle, — mais vers le Sud et vers l'Est, par Koweit et par le Séistan. C'était, aux yeux du vice-roi des Indes, la condition nécessaire de cette défense de l'empire britannique qui le conduisait vers la même époque à envoyer au Thibet le colonel Younghusband. L'entente établie entre ceux qu'on considérait la veille encore comme des adversaires probables ou possibles marquait donc un grand changement. Un esprit de prudence, de mesure, de retenue, avait inspiré les deux gouvernements. On remarquera, du reste, que la convention prévoyait des arrangements ultérieurs, notamment en ce qui touche le contrôle éventuel à établir sur les revenus persans. Les puissances contractantes s'étaient préoccupées non seulement

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de régler le passé, mais de préparer l'avenir. En Afghanistan, l'Angleterre remportait un succès complet. Les relations de l'Angleterre avec l'Afghanistan ont été longtemps difficiles. Mais les Russes n'étaient pas responsables de ces difficultés, dont ils bénéficiaient sans les provoquer. C'est lord Roberts qui disait : « Moins les Afghans nous verront, moins ils nous détesteront. » H est de fait que chaque mouvement en avant de la part de l'Angleterre a déterminé pendant un siècle une résistance afghane, généralement suivie d'un rapprochement russo-afghan. A la mission Burnes de 1838 a répondu l'alliance entre la Russie et l'émir, et le massacre des garnisons britanniques en 1841. En 1875, même phénomène : tentatives anglaises de reprendre les négociations, guerre, massacre de la mission Cavagnari. La politique de l'Afghanistan apparaît donc, en face de l'Angleterre, comme une politique de réaction. L'activité un peu tumultueuse de lord Gurzon avait accru à Kaboul la défiance, loin de la dissiper. Depuis 1905, au contraire, une détente réelle s'était manifestée. M. Louis Dane, au cours d'une mission en Afghanistan, avait obtenu de l'émir la confirmation des engagements antérieurs, notamment du traité de 1893. Déjà, en 1904, le fils de l'émir était venu à Calcutta où il avait été reçu de la façon la plus flatteuse. Pendant

l'hiver de 1906-1907, l'émir Habib Huila fut à son tour l'hôte de lord Minto qui déploya en son honneur un faste sans précédent. Ce voyage rassura l'Angleterre au point de vue afghan. La convention du 31 août la rassurait au point de vue russe.

A dire vrai, la Russie n'avait pas attendu cet accord pour déclarer qu'elle n'avait point de prétentions sur l'Afghanistan. Au mois de mars 1869, le prince Gortschakof écrivait à l'ambassadeur de Russie à Londres : « Vous pouvez répéter au secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique l'assurance positive que Sa Majesté Impériale considère l'Afghanistan comme complètement en dehors de la sphère où la Russie peut être appelée à exercer son influence. Ni intervention, ni ingérence d'aucune sorte opposée à l'indépendance de cet état n'entrent dans ses calculs. » En février 1874, le chancelier russe renouvelait à lord Augustus Loftus la même assurance. En février 1882, l'ambassadeur de Russie à Londres affirmait à lord Granville que les intentions de son souverain n'avaient pas varié. En octobre 1883, M. de Giers allait plus loin encore, et comme l'ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg lui demandait s'il était vrai qu'un envoyé russe dût partir pour Kaboul avec une lettre du Tsar pour l'émir, il répondait : « Cela

est impossible. Toutes les mesures sont prises pour éviter tous rapports entre la Russie et l'Afghanistan, ce pays étant considéré comme rentrant dans l'orbite anglaise. » Certaines appréhensions subsistaient cependant. On peut en trouver la preuve dans le discours où, le 12 janvier 1905, M. Balfour identifiait « le problème de l'armée britannique » avec celui de la défense de l'Afghanistan. La convention du 31 août, en déterminant une zone d'influence anglaise en Perse en avant de la frontière afghane et en reconnaissant explicitement la « situation spéciale » de l'Angleterre à Kaboul, devait apaiser ces craintes. Elle allait même jusqu'à admettre l'hypothèse d'une action plus énergique de l'Angleterre au cas où l'émir ne tiendrait pas ses engagements vis-à-vis d'elle. C'était une sorte de blanc-seing que lui accordait la Russie. 11 était précieux à la Grande-Bretagne sans coûter grand'chose au gouvernement du Tsar.

Au Thibet, au contraire, l'Angleterre, à considérer sa politique des années précédentes, marquait un temps d'arrêt. Depuis un peu plus de deux cents ans, le dalaï-lama, le pontife, en la personne duquel se réunissent

Ces deux moitiés de Dieu, le Pape et l'Empereur, est devenu le vassal de la Chine. Il est assisté d'un

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résident chinois et la Chine lui garantit Tintégrité de ses états. Malgré cette garantie chinoise, les Anglais de l'Inde ont de tout temps poussé une pointe indiscrète vers la muraille thibétaine. Ils ont soumis d'abord une demi-douzaine de principautés médiocres. Puis, en 1890, ils ont pris au Thibet lui-même, avec l'aveu de la Chine, la vallée de la Tista. Cette annexion, insupportable à l'orgueilleux patriotisme des Thibétains, a définitivement aliéné aux Anglais les sympathies éventuelles des gens de Lhassa. La Russie, de son côté, par toute la frontière sibérienne, a sinon des commodités, du moins des possibiUtés d'accès jusqu'au « toit du monde », accès long et pénible, mais accès tout de même. Elle a d'ailleurs de nombreux sujets bouddliistes, qui appartiennent à l'Eglise bouriate, et dont le chef reçoit une double investiture, l'une temporelle de Saint-Pétersbourg, l'autre spirituelle de Lhassa. Il y eut, à diverses reprises, des ambassades thibétaines en Russie. II y eut même, en 1900, des pourparlers politiques tendant à une sorte de protectorat. Rien ne prouve, il est vrai, que ces pourparlers aient eu pour objet final une attaque, pratiquement irréalisable du reste, contre l'Inde britannique. Mais beaucoup d'Anglais, d'Anglais de l'Inde surtout, le crurent ou firent semblant de le croite. Lord Curzon notamment affirma

bruyamment la nécessité de relever le prestige de l'Angleterre, et pour ce faire, d'entrer au Thibet « de gré ou de force ». Il était clair qu'une telle manifestation risquait de déchaîner le conflit anglorusse, évité jusqu'alors dans d'autres parties de l'Asie. C'est en novembre 1903 que lord Curzon, 'triomphant des répugnances prudentes du gouvernement conservateur, obtint l'autorisation d'envoyer au Thibet le colonel Younghusband, qui devait, laffirmait-on, ne s'occuper que d'une négociation commerciale, et fut cependant rejoint bientôt par les troupes du général Mac Donald. La Russie ne cacha pas sa mauvaise humeur. Mais, trois mois plus tard, la guerre de Mandchourie détournait du Thibet son attention. Au prix de nombreuses difficultés, et non sans plusieurs combats, le colonel Younghusband arriva à Lhassa (septembre i904). Il obtint — non du grand lama qui s'était enfui, mais de ses ministres — un traité qui ouvrait des marchés aux Anglais, assurait le paiement d'une forte indemnité, et imposait au gouvernement thibétain l'obligation de ne vendre, louer ou hypothéquer au profit d'une puissance étrangère aucune partie de son territoire, sans le consentement de l'Angleterre, l'occupation de la vallée de Chumbi devant servir de garantie.

A la clarté de ces précédents, on comprend mieux

le sens du traité du 31 août. Vis-à-vis du Ttiibet, l'Angleterre et la Russie étaient deux adversaires formidablement armés l'un et l'autre pour une lutte dont le prix paraissait incertain. En pareil cas, le mieux est de traiter avant de se mesurer. C'est ce qu'on venait de faire. L'Angleterre abandonnait les plans grandioses de lord Gurzon. Mais le Standard pouvait écrire que, dès avant le traité, elle avait renoncé à tirer tout profit ultérieur de la convention Younghusband. La Russie, de son côté, déclarait qu'elle s'abstiendrait de toute ingérence dans l'administration intérieure du pays. Mais d'une part elle gardait, par ses sujets bouriates, de nombreux, discrets et puissants moyens d'action. Et d'autre part l'abstention identique promise par l'Angleterre lui était une sécurité précieuse. On peut donc conclure que le traité du 31 août, dans sa partie relative au Thibet, était une œuvre de sagesse anglo-russe et s'inspirait heureusement des mêmes principes conciliants que l'ensemble de l'entente.

Du golfe Persique, l'accord ne parlait pas. Dans une lettre du 29 août à Sir Arthur Nicolson, ambassadeur d'Angleterre en Russie, rendue publique en même temps que le traité du 31 août, Sir Edward Grey écrivait : « L'arrangement intéressant la Perse est limité aux régions de ce pays qui

touchent les frontières respectives de la Grande- Bretagne et de la Russie en Asie. Le golfe Persique ne fait pas partie de ces régions et n'est que partiellement en territoire persan. Il n'a donc pas semblé qu'il y avait lieu d'introduire dans la convention une déclaration positive concernant les intérêts spéciaux que possède la Grande-Bretagne dans le golfe, intérêts qui sont le résultat de l'action britannique dans ces eaux durant plus de cent ans. » Sir Eldward Grey ajoutait que le gouvernement russe, au cours des négociations, avait déclaré explicitement qu'il ne niait pas les intérêts spéciaux de la Grande-Bretagne dans le golfe Persique. Si l'accord n'en disait rien, c'est qu'à la question du golfe Persique, celle du chemin de fer de Bagdad est intimement liée et que, pour discuter le Bagdad, il ne suffisait pas d'être deux : il fallait être quatre. L'Angleterre n'avait pas attendu d'ailleurs l'année 1907 pour affirmer sa situation particulière et son influence privilégiée dans le golfe Persique. Voilà plus d'un siècle que ses navires y croisent. Et elle revendique l'honneur d'y avoir fait régner, grâce à eux, l'ordre et la paix, îl est exact que, pendant tout le xix® siècle, le pavillon anglais a été presque seul à paraître dans le golfe, soit au cours de campagnes d'exploration scientifique, soit au cours d'expéditions de police

répressive. Le pays environnant a naturellement subi Faction des officiers et des consuls anglais. Qui ne voit d'ailleurs que la vallée inférieure du Tigre et de l'Euphrate est rattachée à l'Inde par des liens économiques indissolubles? En 1901, dans l'afîaire de Koweit, lord Curzon a affirmé contre la Turquie, suzeraine, et contre l'Allemagne, alliée de la Turquie, ses droits ou mieux ses prétentions. Et, en 1903, lord Lansdowne n'a pas hésité à déclarer que « toute création de base navale ou de place de guerre sur le golfe Persique, de quelque puissance qu'elle vînt, menacerait directement les intérêts anglais, et que le gouvernement s'y opposerait par tous les moyens possibles ». Des paroles aussi catégoriques ne pouvaient être devenues caduques. Et au surplus, dans sa lettre du 29 août, Sir Edward Grey n'avait pas manqué d'écrire : « Il est désirable d'attirer l'attention sur les déclarations antérieures relatives à la politique britannique, de confirmer à nouveau d'une façon générale les déclarations antérieures relatives aux intérêts britanniques dans le golfe Persique, et d'affirmer à nouveau l'importance qu'il y a à maintenir lesdits intérêts. » II est permis de supposer, d'après cette lettre de Sir Edward Grey et aussi d'après les limites de la zone d'influence russe en Perse, que le cabinet de Saint-Pétersbourg avait

pris son parti des prétentions de l'Angleterre dans le golfe Persique, et que les deux puissances étaient prêtes à aborder d'accord la négociation éventuelle qui devra s'ouvrir tôt ou tard à propos du chemin de fer de Bagdad. Nul doute que cette hypothèse n'ait été envisagée au cours des pourparlers entre M. Isvolski et Sir Arthur Nicolson. Le problème du golfe, destiné à retenir dans l'avenir l'attention des chancelleries, paraissait donc implicitement résolu entre Londres et Saint-Pétersbourg. Quand on causera de Bagdad, on s'en rendra compte. Il est vrai que cette causerie peut n'être pas prochaine. Car si les Allemands affirment qu'ils ne sont pas pressés de l'engager, la France, l'Angleterre et la Russie le sont beaucoup moins encore. Au terme de cette laborieuse négociation, la France en pouvait considérer le résultat d'un double point de vue : du point de vue de sa genèse, du point de vue de ses conséquences. Il est certain que la réconciliation de TAngleterre et de la Russie a été voulue à Saint-Pétersbourg et à Londres, et qu'elle se serait accomplie même si aucune influence extérieure ne se fût exercée dans ces deux capitales. Mais notre pays, depuis plusieurs années, n'avait cessé de travailler au rapprochement. Et l'on peut considérer que la signature du traité franco-anglais du 8 avril 1904 a

marqué le point de départ de l'évolution qui s'est achevée en 1907. Ce traité avait été généralement mal accueilli en Russie. Cependant deux jours après sa conclusion, M. IVélidow, dans une interview, donnait une note toute différente : « Nous sommes, disait-il, les alliés et les amis de la France. En tant qu'amis, nous nous réjouissons de tout ce qui vous arrive d'heureux. En tant qu'alliés..., nous nous féUcitons d'une entente qui vous délivre de beaucoup de soucis, qui vous affranchit de certaines gênes... Et puis enfin, n'y a-t-il pas un proverbe qui dit : Les amis de nos amis sont nos amis? Qui sait si une fois de plus il ne se vérifiera pas*? » Plus d'un journal russe reprocha à l'ambassadeur d'avoir tenu ce langage. C'est à lui cependant que l'événement, trois ans plus tard, devait donner raison. Dans la mesure où la presse peut faciliter un mouvement d'opinion parallèle à des négociations diplomatiques, notre presse avait secondé l'effort de notre diplomatie. Trois ans durant, qu'il s'agît de l'Afghanistan, de la politique intérieure de la Russie, de la Perse ou de l'Extrême- Orient, elle avait, malgré des nuages passagers, affirmé que l'entente anglo-russe était à la fois possible et désirable. D'autre part, à Algésiras, pen-

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