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dant les longues et monotones semaines du débat marocain, nos plénipotentiaires n'avaient pas négligé de favoriser la conversation générale qui s'engageait entre le comte Cassini, Sir Arthur Nicolson et Sir Donald Mackenzie Wallace. Discrètement, mais très utilement, nous avions évité certains chocs : d'abord le choc militaire, qu'aurait pu déterminer la canonnade de la mer du Nord, en suggérant la réunion de la Commission internationale d'enquête de Paris ; ensuite des froissements diplomatiques, soit lors du renouvellement de l'alliance anglo-japonaise, soit pendant les négociations mêmes qui avaient, une année durant, préparé la convention du 31 août 1907. Notre intervention amicale avait été vigilante et continue. Nos intérêts la justifiaient.

L'accord anglo-russe achevait en effet de fonder sur des bases durables l'équihbre de l'Asie. Désormais cinq séries d'accords, alliance anglo-japonaise, accords russo-japonais, accords franco-japonais, accords anglo-russes, alliance franco-russe, convergeaient vers un même but : maintien du statu quOy garantie de l'indépendance et de l'intégrité de la Chine. La situation troublée de l'empire chinois, dont la France a éprouvé le contrecoup sur sa frontière tonkinoise au printemps de 1907, ajoutait une valeur nouvelle à la garantie

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collective, dont ces cinq accords étaient l'expression. Le retour à la politique d'intégrité, la seule qui soit propre à éviter les conflits, se trouvait consacré dans la forme la plus solennelle. Et ce retour constituait par lui-même un bénéfice pour la France.

Au profit asiatique allait d'ailleurs s'ajouter un profit européen. Pendant un demi-siècle la rivalité de l'Angleterre et de la Russie avait été, contre la France, l'arme favorite de l'Allemagne. De la guerre de Crimée à la guerre de 1870, il serait aisé de suivre la diplomatie bismarckienne dans le travail complexe dont nous fûmes les victimes. Si l'effort de Thiers pour intéresser l'Europe à notre cause aboutit à un échec, c'est que, sous les auspices de Bismarck, Russes et Anglais continuaient à poursuivre des desseins opposés. Il fallut le formidable essor de l'Allemagne pour unir en notre faveur, dans la crise de 1875, les deux éternels rivaux. Cette union ne fut que passagère. Et il y a peu d'années, en 1904, un des adversaires les plus acharnés que la France comptât en Allemagne, M. Théodore Schiemann, écrivait joyeusement que l'entente anglo-française était incompatible avec l'alliance franco-russe, parce que jamais, entre Pétersbourg et Londres, un rapprochement ne serait possible. Ce rapprochement était désormais

acquis. La France appuyée sur la Russie alliée et sur l'Angielerre amie, l'alliée et l'amie étant réconciliées, était assurée en Europe d'une rare autorité morale. Et le nouvel anneau scellé dans la chaîne des ententes lui valait, — dans l'ordre diplomatique — le maximum de sûretés qu'il lui fût permis de souhaiter.

Enfin, simultanément, les engagements antérieurs des puissances occidentales se précisaient par le double accord signé, en mai 1907, par l'Espagne avec la France et l'Angleterre. Le rapprochement franco-espagnol et franco-anglais était, dès cette époque, entré dans les mœurs publiques. Les traités de l'Espagne avec la France en 1904 et 1905, le mariage d'Alphonse XIII avec la princesse de Battenberg en 1906 ne permettaient point d'en douter. Les accords conclus en 1907, sans constituer une alliance, sans comporter d'engagements militaires, marquèrent un progrès dans l'intimité politique des trois peuples. Ils étaient rédigés comme il suit (le texte de Taccord angloespagnol étant identique à celui de l'accord francoespagnol) :

Animé du désir de contribuer par tous les moyens possibles à la conservation de la paix et convaincu que le maintien du statu quo territorial et des droits de la France et de l'Espagne dans la Méditerranée et

dans la partie de l'Atlantique qui baigne les côtes de l'Europe et de l'Afrique doit servir efficacement à atteindre ce but, tout en étant profitable aux deux nations qu'unissent d'ailleurs les liens d'une amitié séculaire et la communauté des intérêts :

Le gouvernement de la République Française désire porter à la connaissance du gouvernement de Sa Majesté Catholique la déclaration dont la teneur suit, avec le ferme espoir qu'elle contribuera non seulement à affermir la bonne entente qui existe si heureusement entre les deux gouvernements, mais aussi à servir la cause de la paix.

La politique générale du gouvernement de la République Française dans les régions sus-indiquées a pour objet le maintien du statu quo territorial, et conformément a cette politique, ce gouvernement est fermement résolu à maintenir intacts les droits de la République française sur ses possessions insulaires et maritimes situées dans lesdites régions.

Dans le cas où se produiraient de nouvelles circonstances qui, selon l'opinion du gouvernement de la République française, seraient de nature ou à modifier ou à contribuer à modifier le statu quo territorial actuel, ce gouvernement entrera en communication avec le gouvernement de Sa Majesté Catholique, afin de mettre les deux gouvernements en état de se concerter, s'il est jugé désirable, sur les mesures à prendre en commun.

Une note espagnole conçue dans les mêmes termes répondait à la noie française. C'était une précision nouvelle apportée à des dispositions acquises. L'Espagne, la France et l'Angleterre ont toutes trois des possessions dans la Méditerranée ceci-

dentale et dans l'Atlantique oriental. Les unes sont insulaires, les autres européennes, les troisièmes africaines. Les gouvernements de Madrid, de Paris et de Londres unis par des liens d'amitié ont un intérêt évident à ce que le statu quo dans ces régions ne soit pas modifié sans leur consentement. Us ont un intérêt plus grand encore à ce que, en cas de complications, leurs communications avec leurs possessions respectives soient assurées. Leur entente tendait à leur procurer cette double sécurité. La nécessité marocaine de la collaboration franco-espagnole, résultant non seulement de traités bilatéraux, mais de l'acte général d'Algésiras, apportait une justification de plus à un arrangement qui, ni dans le fond ni dans la forme, ne contenait de menace ou de « pointe » contre personne.

La presse allemande n'en avait pas moins dénoncé l'intention offensive de la double déclaration du i6 mai, — tout comme elle devait, dans les mois suivants, dénoncer le caractère agressif de l'accord franco-japonais, de l'accord anglo-russe en Asie, de l'accord anglo-russe en Macédoine Ainsi se poursuivait, dans les mêmes termes, avec des conséquences pareilles, le débat diplomatique que nous avons vu naître et évoluer : d'une part l'Europe, après vingt-cinq ans de servitude di-

plomatique, revendiquant le droit de régler ses affaires et de garantir son équilibre; de Tautre, l'Allemagne voyant dans cette activité une preuve d'hostilité et un effort pour l'isoler. Bismarck avait disparu depuis plus de vingt ans : c'est pourtant autour de lui, autour de son œuvre, de ses plans, de ses rêves, que se jouait la partie mondiale. Le mort continuait à « parler » et, malgré la détente momentanée, qu'avait paru annoncer la Conférence d'Algésiras, les groupements s^^métriques d'alliances qu'avait mis aux prises F « occasion » marocaine, se fortifiaient face à face comme pour se préparer à des luttes futures. La volonté commune de vivre en bon accord ne prévalait point sur les habitudes acquises de défiance et de suspicion et les diplomaties, suivant l'ancienne méthode, se mesuraient à distance en attendant de s'affronter.

Au Maroc d'abord les difficultés étaient quotidiennes et chacune d'entre elles réveillait la polémique franco-allemande.

L^Acte d'Algésiras n'avait ajouté qu'une apparence à beaucoup d'autres et cette apparence ne suffisait pas à cacher le progrès trop réel de l'anar-

chie marocaine. Dès la fin de 1906, la France et l'Espagne avaient dû envoyer des croiseurs à Tanger et solliciter l'agrcment des puissances pour un débarquement éventuel. En mars 1907, l'assasinat à Marakech du docteur Mauchamp avait obligé la France à exercer des représailles et à occuper la ville d'Oujda non loin de la frontière algérienne. En juillet 1907, le massacre à Casablanca d'ouvriers européens occupés aux travaux du port combla la mesure. La ville fut bombardée, puis occupée par un corps français, dont le champ d'action s'étendit bientôt, par nécessité militaire, à toute la région voisine.

Ces événements, en imposant à la France des initiatives qu'elle n'avait pas souhaitées, excitèrent en Allemagne des inquiétudes, les unes sincères, les autres affectées. Dès le mois de décembre 1906, les journaux nous avaient rappelé que notre action ne serait approuvée qu'aussi longtemps qu'elle resterait « dans les limites des droits confiés et des devoirs imposés à la France et à l'Espagne en vue de l'introduction de la police. » Au lendemain de Tassasinat de M. Mauchamp, les pangermanistes nous accusèrent de provoquer systématiquement les Marocains. Après Casablanca, ce fut pis encore. Bien que le gouvernement impérial reconnût courtoisement la correction de notre attitude, la

presse se déchaîna contre la France, avec une unanimité qui pouvait sembler calculée et M. Schiemann, dans la Gazette de la Croix ^ ne fit qu'exprimer une opinion générale en déclarant ironiquement : « Personne n'a chargé la France de promener, dans l'intérieur du Maroc, une expédition militaire, ni d'y rétablir l'ordre. »

A ce moment, les circonstances marocaines, c'est à savoir la révolte de Moulai" Hafid contre son frère Abd el Aziz et sa proclamation, à Marakech d'abord, à Fez ensuite, cristallisèrent cette hostilité diffuse et le conflit, du terrain de la presse, passa sur celui de la diplomatie. Abd el Aziz négociait à Rabat avec la France : c'en fut assez pour qu'à Berlin les sympathies allassent à Moulai' Hafid •. « Moulai Hafid, écrivait en janvier 1908 la Gazette de Voss, s'est tenu sur la réserve aussi longtemps qu'il a pu et ce n'est que lorsque tout espoir a été perdu d'arracher par d'autres moyens l'Empire chérifîen aux serres de la France qu'il s'est révolté contre son frère trop faible et s'est transformé en sauveur de son pays. » Trois mois plus tard, le comité allemand du Maroc recommandait au gouvernement impéried d'appuyer Moulai" Hafid. Quelques semaines après, les envoyés du prétendant arrivaient à Berlin pour exposer ses doléances.

Les recevoir officiellement eût été malaisé au regard du droit international, plus malaisé encore pour TAllemagne qui, plus qu'aucune puissance, avait pris fi l'égard d'Abd el Aziz des engagements solennels. M. de Bûlow n'accorda donc aux Marocains qu'une réception officieuse. Mais, suivant les conseils des pangermanistes, il s'orienta de plus en plus dans le sens de Moulai Hafid, et quand celui-ci eut mis en déroute la mahalla du sultan légitime (août 1908), la chancellerie allemande adressa à ses ambassadeurs une circulaire qui leur enjoignait d'insister dans les diff'érentes capitales pour la prompte reconnaissance du nouveau souverain : proposition imprudente, puisqu'avant d'accorder cette reconnaissance, il était légitime de prendre les garanties d'usage, proposition agressive, puisqu'à ce moment même la France et l'Espagne négociaient avec les puissances pour arrêter, d'accord avec elles, les conditions à fixer. Pendant quelques jours, la tension parut extrême. Le i4 septembre cependant, l'Allemagne fit bon accueil à la note franco-espagnole et, le 28 octobre, elle se rallia à la procédure que l'Europe tout entière avait approuvée dès le principe. La crise était donc conjurée. Mais bientôt, sur un autre point, elle allait se rouvrir avec un regain d'intensité.

Tardieu. — Alliances. 20

Ce que fut l'incident de Casablanca, on s'en souvient : car il est d'hier. Des déserteurs de la légion étrangère, — les uns allemands, les autres russes, suisses et autrichiens d'origine, — avaient reçu du consulat d'Allemagne des saufs-conduits. Les autorités militaires françaises s'opposèrent à leur embarquement et une rixe s'en suivit entre elles et le chancelier du consulat. Les esprits en Allemagne ne tardèrent pas à s'échauffer : l'interview retentissante de l'Empereur dans le Daily Telegraph était pour quelque chose dans cette excitation. La négociation s'en ressentit. Le secrétaire d'Etat allemand, M. de Schoen, avait d'abord proposé de recourir à l'arbitrage. Mais le gouvernement français ayant aussitôt adhéré à cette offre, le gouvernement allemand la modifia en demandant que le compromis fût accompagné de l'expression de doubles regrets, la France exprimant ses regrets pour l'atteinte portée par ses agents aux prérogatives consulaires allemandes, l'Allemagne exprimant les siens pour la remise des saufs-conduits à des personnes qui n'y avaient manifestement pas droit.

La France, avec courtoisie, mais avec énergie, écarta cette procédure. Le regret qu'on lui demandait d'énoncer aurait préjugé le fond même du débat soumis aux arbitres. Celui que l'Allemagne

s'offrait à exprimer n'aurait au contraire que constaté une vérité d'évidence, à savoir qu'un consul allemand n'a pas qualité pour protéger des Russes, des Suisses et des Autrichiens. Quinze jours durant, on controversa sur les regrets, dans une atmosphère de croissante nervosité. En Allemagne, la mauvaise humeur succédait à l'indifférence. En France, on se tenait prêt au pire. Les corps d'armée de l'Est étaient consignés. Le général en chef était autorisé en principe à préparer le rappel de la classe libérée en septembre. Si ce rappel se fût produit, quel en eût été le contrecoup de l'autre côté de la frontière ? Fort heureusement, avant que les mesures militaires se fussent répondu des deux parts, la détente se dessina. La justesse évidente de notre thèse, l'intervention pressante de l'Empereur d'Autriche, la situation générale de l'Orient, les dissensions internes dont Berlin était le théâtre, pesèrent sur les décisions du gouvernement impérial et le 10 novembre 1908, il accepta l'arbitrage dans les conditions mêmes où la France l'avait envisagé dès le début. Le péril s'éloignait donc. Mais on sentait que jamais, fut-ce en 1905, on n'avait été plus près d'une guerre que les événements eussent déchaînée, si les volontés ne l'eussent résolue. La persistance du conflit anglo-allemand accu-

sait d'ailleurs la renaissance du conflit francoallemand. Pourtant des manifestations de courtoisie s'appliquaient à en masquer l'âpreté. Edouard VII et Guillaume II se rencontraient en 1907, se rencontraient en 1908. Mais ces rencontres au dire d'un témoin, étaient « cordiales surtout à l'arrivée ». Les journalistes, les municipalités des deux pays échangeaient des visites. L'Empereur en novembre 1907, — pour la première fois, depuis la mort de sa grand'mère, — venait en Angleterre. Mais chacun de ces efforts appelait une réaction. En vain les discours officiels proclamaient que « le sang est plus épais que l'eau ». En vain le prince de Bûlow caractérisait avec optimisme (13 avril 1907) les tentatives déjà notoires de rapprochement anglo-russe. Le hasard, par d'imprévus incidents, réduisait à rien ces bonnes intentions.

C'était d'abord la lettre sincère et maladroite de Guillaume II à Lord Tweedmouth, premier lord de l'amirauté britannique, pour le rassurer sur la nouvelle augmentation de la flotte allemande, — lettre dont l'effet contredit l'apaisante inspiration. C'était ensuite l'interview du Daily Telegraph destinée à endormir les défiances anglaises et si propre à les réveiller. Le prince de Biilow offrait sa démission, la retirait, demeurait au pouvoir, avec une autorité amoindrie, ayant, momentané-

ment du moins, amoindri plus encore celle de l'Empereur. La question d'Occident, sous sa double forme, franco-allemande, anglo-allemande, était ouverte jusqu'à l'exaspération, d'autant plus inquiétante que l'on discernait à la fois, dans toutes les capitales, la volonté et l'impuissance de la résoudre.

L'heure approchait en outre où les conflits orientaux allaient faire écho aux conflits occidentaux. L'accord anglo-russe, limité à l'Asie dans son principe, n'avait pas tardé à manifester sa valeur européenne. Nullement agressif par luimême, il avait alarmé l'Allemagne, comme toutes les ententes conclues au dehors d'elle. La presse pangermaniste l'avait attaqué. « L'Allemagne, avait dit la Deutsche Tageszeittmg, n'a nul lieu d'être satisfaite de voir aplanir, entre deux autres nations, certaines difficultés qui, dans des circonstances données auraient pu lui être utiles. « La Gazette de Francfort elle-même ajoutait : « Le royaume des Indes anglaises n'a pas été depuis longtemps aussi à l'abri vis-à-vis de la Russie qu'il l'est maintenant. Si donc l'Angleterre, sans nécessité immédiate en Asie, en arrive à cette entente avec le vieil adversaire, il en faut chercher le motif ailleurs. 11 est fort probable que nous ne nous trompons pas en le cherchant en Europe. »

Les récriminations allemandes de 1905 avaient suffi à changer la nature de l'accord francoanglais de 1904. Les récriminations allemandes de 1907 ne contribuèrent pas moins à élargir la portée de l'accord anglo-russe. A l'origine, les négociateurs de cet accord n'avaient pas pensé à l'Allemagne. Ils avaient liquidé de leur mieux de vieilles querelles asiatiques dont la renaissance possible les inquiétait. Ils avaient fait œuvre de sagesse coloniale plus que de précaution européenne. Insensiblement, et par suite de la persistance de la mauvaise humeur allemande, on en vint à Londres et à Saint-Pétersbourg à songer que l'accord colonial pouvait devenir le principe d'une collaboration européenne pour le règlement des questions que certaines oppositions rendaient difficiles à résoudre.

En février 1908, au cours d'un débat à laChambre des communes, Sir Edward Grey laissait entendre la valeur générale qu'il attribuait à l'entente anglorusse. Au mois de juin suivant, Edouard VII allait à Reval rendre visite à Nicolas II et dans les toasts prononcés, si le Tsar rappelait « portée limitée des accords » de 1907, Edouard VII répliquait : « Je crois que la convention récemment conclue contribuera à nouer d'une façon plus serrée les liens qui unissent les peuples de nos deux pays, et je suis

certain qu'elle conduira à un règlement satisfaisant à l'amiable de quelques importantes questions dans l'avenir. » Le même jour, une note officieuse télégraphiée de Reval précisait le sens de cette déclaration : « Les pourparlers, y lisait-on, qui se poursuivent depuis quelque temps entre les deux gouvernements au sujet des affaires de Macédoine peuvent être considérés comme sur le point d'aboutir à un accord complet. 11 ne reste plus qu'à donner une forme définitive à cet accord, lequel, espère- t-on, servira de base à une entente générale entre les puissances intéressées à l'œuvre des réformes en Macédoine. » Dans la forme la plus correcte à l'égard des autres puissances, cette note annonçait qu'à l'accord anglo-russe de 1907 relatif à l'extrême-Orient un nouvel accord relatif à l'Orient venait d'intervenir entre Londres et Saint-Pétersbourg. Les circonstances se prêtaient à la manifestation de cet accord.

Le 27 janvier 1908, le baron d'Aehrenthal, mini.stre des Affaires Etrangères d'Autriche-Hongrie annonçait aux Délégations qu'il avait demandé au sultan et qu'il espérait obtenir prochainement l'autorisation de pousser jusqu'à Mitrovitza les chemins de fer autrichiens. C'était là une initiative que légitimait l'article 25 du traité de Berlin, mais qui était de nature à consolider singulièrement dans

les Balkans la situation de l'Autriche. Dans son esprit, sinon dans sa lettre, cette initiative était contraire à l'accord balkanique conclu en 1897 et renouvelé en 1903 entre l'Autriche et la Russie, en vue du maintien du statu quo. La place quasi exclusive tenue par les questions asiatiques dans les préoccupations de la Russie de 1896 à 1905 avait rendu la pratique de cet accord plus profitable pour Vienne que pourPétersbourg. Conduite par les « deux puissances de Tentente, » la politique de réformes s'était poursuivie avec mollesse sous la direction réelle de l'Autriche, à qui la Russie absorbée en Asie donnait en toute circonstance une approbation docile. Les autres puissances gardaient, pour intervenir, les droits qu'elles tenaient du traité de Berlin. Mais leur action intermittente restait purement diplomatique. Seules, la Russie et l'Autriche, par leurs « agents civils » adjoints à l'inspecteur général turc de la Macédoine, Hilmi Pacha, jouaient sur place un rôle politique. Ce n'est qu'à regret qu'elles avaient consenti à la création des « contrôleurs financiers » qui, au nom des autres puissances, surveillaient la gestion des finances macédoniennes. En réalité les plans de réforme du « Syndicat austro-russe » n'engageaient à rien. Et les efforts de l'Angleterre pour obtenir du sultan des garanties plus sérieuses

n'obtenaient qu'un succès médiocre. Il était clair que, bénéficiant de l'adhésion forcée de la Russie, rAulriche, légitimement soucieuse de ses intérêts propres, menait dans les Balkans une politique plus autrichienne qu'européenne.

Le projet relatif au chemin de fer de Mitrovitza n'était que la conséquence de cette politique. Mais au moment où il devint public par le discours de M. d'Aehrenthal, la situation n'était plus la même qu'au cours des années précédentes. Après trois ans de paix, au lendemain de la signature des accords avec le Japon et avec la Grande-Bretagne qui liquidaient le rêve asiatique, la Russie faisait « sa rentrée en Europe », et M. Isvolski ne le dissimulait point. « Les Russes voulaient retrouver leur prestige amoindri. Sur le théâtre historique de leurs victoires militaires et diplomatiques, sur la terre arrosée de leur sang, ils mettaient leur point d'honneur à garder le premier rang. Ils avaient renoncé à dominer directement la péninsule des Balkans. Mais ils voulaient rester pour les peuples qu'ils avaient affranchis des amis de la première heure et des protecteurs de toujours ' » Le projet autrichien leur apparut donc comme une provocation. Prêts à renoncer spontanément à

1. Voir René Pinon, Chemins de fer et réformes. {Revue des Deux-Mondes, 15 mai 1908.)

la politique d'effacement qui avait résulté pour eux de l'entente autrichienne, ils trouvaient en Autriche même la raison ou le prétexte de cette renonciation. Ils saisirent l'occasion de se libérer et, rompant le pacte de 189^, de replacer la question de Macédoine sur son terrain historique, c'est-à-dire devant les six puissances.

Tel fut l'objet de la politique russe depuis le mois de février 1908. Et c'est l'accord anglorusse qui fut le levier de cette politique. Le 3 mars. Sir Edward Grey avait proposé aux puissances un programme de réformes beaucoup plus radical que tous les précédents programmes. Le 26 du même mois, la Russie adressait à toutes les chancelleries et non plus à l'Autriche seule, un projet qui, moins accusé que le projet anglais, marquait cependant un pas en avant par rapport aux propositions antérieures issues de l'entente austro-russe. Ce projet consacrait l'abandon de l'entente par le Cabinet de Saint-Pétersbourg. Dès le 4 avril, l'Angleterre, vraisemblablement avertie à l'avance, y adhérait et, s'effaçant devant la Russie, lui laissait l'honneur de reprendre, en présence des puissances, la direction morale des réformes macédoniennes. Bien que tous les gouvernements eussent en principe adhéré au projet russe, des nuances se marquèrent dans cette adhésion. L'An-

gleterre, la France et l'Italie étaient favorables aux propositions russes sans restriction. Au contraire l'Allemagne et l'Autriche tenaient essentiellement à conserver, à resserrer même avec la Turquie les relations intimes dont elles avaient jusqu'alors bénéficié. La négociation, en vue de l'accord définitif, s'annonçait donc comme longue et difficile, lorsqu'éclata en juillet 1908 le mouvement constitutionnel ottoman, bientôt couronné par un succès complet. L'apparence même d'une régénération de la Turquie par la liberté changeait les données du problème. Mais, du même coup, elle en précipitait les solutions.

Capable, dans l'excès de sa victoire, de toutes les audaces, l'organisation jeune turque crut pouvoir convoquer à des élections générales tous les sujets ottomans, sans en exclure ceux-là mêmes, Rouméliotes, Bosniaques et Herzégoviniens qui, depuis de longues années, n'étaient plus soumis en fait à l'administration turque. Le gouvernement autrichien, aussitôt imité par le gouvernement bulgare, ne tarda pas à tirer de cette imprudence la conclusion la plus pratique. La Bulgarie proclama son indépendance. L'Autriche- Hongrie annexa la Bosnie-Herzégovine. Cette double initiative déchaîna sur ' l'Europe une nouvelle tempête. Une gerbe de conflits s'épanouissait

OÙ toutes les alliances se trouvaient impliquées. La Turquie, dans la fièvre d'un nationilisme déguisé en libéralisme, ne pouvait admettre sans colère le double démembrement qui lui était infligé. La Serbie, sauve juridiquement et matériellement, voyait dans l'annexion de la Bosnie, avec la condamnation de ses espérances historiques, la menace d'un progrès nouveau de l'Autriche vers Salonique. La Russie bien qu'elle eût, à diverses reprises, sacrifié les Slaves du Sud, Bosniaques et Serbes, vibrait doublement de l'atteinte portée aux aspirations d'une race sœur et du succès d'une politique qu'elle rendait responsable après coup de ses déceptions asiatiques. L'Angleterre, nettement favorable à la révolution turque, trouvait dans la poussée autrichienne la preuve des convoitises allemandes sur l'Orient. La France devait à l'aUiance russe de ne pas désavouer l'émotion qui agitait Saint-Pétersbourg et à ses intérêts marocains de rester en contact amical avec Vienne. Quant à l'AUemagne eUe était aux prises avec un redoutable conflit d'intérêts, entre l'Autriche, alliée nécessaire, la Turquie, chent traditionnel; entre la Triplice à sauver, l'Orient à conserver ; entre la politique et le commerce. L'Europe tout entière était secouée sur ses bases par le réveil du problème oriental .

Telle était la situation à la fin de 1908. Partout l'inquiétude, l'instabilité, la menace ; les alliances engagées dans des conflits variés ; les sentiments en lutte avec les intérêts, fin d'année pleine d'orages, dont on pouvait, pour le printemps suivant, redouter l'explosion.

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