CHAPITRE VII
I. La détente franco-allemande. — Le rôle de la politique autrichienne. — L'accord du 9 février 1909. — Son application. — La question de.s mines et l'affaire Manncsmann. — La question des travaux publics. — L'emprunt de 1910 et l'ultimatum français.
II. La détente orientale. — L'embarras des puissances. — La clairvoyance allemande. — L'accord austro-turc. — L'accord austro-russe (mars 1909). — Les rapprochements ultérieurs. — Autriche-Hongrie et Serbie. — Autriche- Hongrie et Russie. — Le rapprochement austro-russe de mars 1910.
III. La détente anglo-allemande. — Edouard VII à Berlin (février 1909). — Influence de l'accord franco-allemand. — Projets de limitation des armements. — Discours de M. de Schœn, de sir Edward Grey et de M. de Bethmann- Hollweg (I909-19I0). — Manifestations de sympathie angloallemandes. — Raisons d'une tolérance mutuelle.
De la crise déchaînée à l'automne 1908, devait sortir pourtant une détente qui, si elle n'est point définitive, n'en présente pas moins certaines garanties de durée.
Le réveil de la politique autrichienne avait in-
troduit, dans la pratique de la Triple Alliance, un élément nouveau . Le baron d'^Ehrenlhal, par son visible désir de rendre pour son pays cette alliance plus fructueuse, inspirait à son allié de Berlin des inquiétudes. Il consentait à ne pas désavouer le titre de « brillant second », à condition toutefois que son « client » de la veille ne refusât pas de le seconder à son tour. Pour tenir rAllemagne en haleine, l'Autriche ne s'interdisait plus d'esquisser, elle aussi, des « extratours ». C'est ainsi, par exemple, que, lors de l'incident de Casablanca (octobre 1908), tandis que l'Allemagne revendiquait hautement son droit de proléger « ses » déserteurs, le cabinet de Vienne faisait immédiatement savoir au gouvernement françeiis qu'il n'entendait point s'occuper du déserteur autrichien arrêté, avec ses camarades allemands, au cours de la bagarre du 25 septembre. De même, quelques semaines plus tôt, il avait mis un empressement remarqué à accepter les termes de la note franco-espagnole relative à la reconnaissance de Moulai' Hafîd. Et sans doute, afin de mieux gagner les sympathies de la France, eût-il volontiers signé pour le Maroc un protocole de désintéressement, dont la contrepartie lui aurait été par nous assurée dans les Balkans.
Cette activité inattendue de la politique autri-
chienne donna à réfléchir au prince de Biilow. Au début de novembre, c'est François-Joseph qui avait obtenu de GuiUaume II la promesse de se rallier à la thèse française dans l'affaire de Casablanca. Qu'un nouveau conflit franco-allemand éclatât au Maroc, quelle serait l'attitude du Ballplatz? A cette question, il était malaisé de répondre. Car, visiblement, cette attitude dépendrait des circonstances. Et pour éviter qu'elle ne devînt gênante, pour conjurer le risque d'une infidélité, quel autre moyen que de ravir au Cabinet de Vienne, en réglant le litige franco-allemand, l'occasion même d'opter ? Dès le début de la crise orientale, il y avait eu à Berlin des velléités de profiter de cette crise pour préparer le rapprochement avec la France. Puis on avait hésité, craignant d'être entraîné trop loin, sans doute du côté de l'Angleterre. La nécessité, précisée par les événements de novembre, de veiller étroitement sur la fidélité autrichienne, leva-t-elle les hésitations ? Il faut le croire : car, quinze jours à peine après l'incident de Casablanca, quinze jours après les instances autrichiennes en faveur de la France, les diplomates allemands commencèrent à parler, d'abord à Paris, peu après à Berlin, de l'accord marocain et de l'urgence de cet accord.
Pour la libre pratique, pour la cohésion de la T.\RDiEu. — Alliances. 2i
Triple Alliance, l'Allemagne avait besoin de n'être pas exposée à un conflit avec la France. C'est pour se garantir cette sécurité morale qu'elle a pris son parti de la négociation tant de fois ajournée. Et c'est d'ailleurs au lendemain de son entente avec nous qu'elle a pu, sûre de son alliée, ressaisir dans la mêlée diplomatique le rôle actif et prépondérant auquel elle aspirait depuis longtemps. Aussi bien, par le fait même de Tincident de Casablanca et de la solution qu'il avait reçue, l'Allemagne avait été conduite à une vue plus juste des conditions de la politique générale. En affirmant sa capacité de résistance, la France avait manifesté sa capacité d'entente. Dès lors qu'elle était résolue à ne pas céder, elle était qualifiée pour négocier. Et la nécessité d'une politique nouvelle d'équilibre et d'égalité se précisait par l'inutilité même de l'ancienne politique d'hégémonie et de pression.
Au Reichstag, le 15 novembre 1908, le prince de Biilow marquait, à l'égard de la France, un visible désir de conciliation. A vrai dire, de côtés et d'autres, ce désir, dans les deux dernières années précédentes, s'était manifesté déjà. Mais il n'avait pas connu la consécration des actes. Au mois de septembre 1907, un journaliste français de Tanger, M. Robert Raynaud, avait envisagé avec le chargé d'affaires d'Allemagne, M. de Langwertb, les mo-
dalités d'un arrangement. M. de Langwerth s'en était à son tour entretenu avec son collègue français, le comte de Saint-Aulaire. Mais Berlin n'avait pas fait écho à leur conversation. En décembre 1908, un mois après l'affaire de Casablanca le dialogue reprit cependant, toujours sur les mômes bases, entre le baron de Lancken-Wakenitz, conseiller de l'ambassade d'Allemagne à Paris, et l'auteur de ce livre.
La résolution de s'entendre une fois arrêtée de part et d'autre, l'accord était facile à rédiger et le 0 février 1909 le texte en était publié. La base de l'entente était fournie par l'Acte d'Algésiras dont il s'agissait, déclarait-on, de faciliter l'application. L'Allemagne reconnaissait les intérêts politiques spéciaux de la France dans l'Empire chérifîen et l'étroite liaison de ces intérêts avec la consolidation de l'ordre et de la paix intérieure : elle ajoutait qu'elle ne ferait rien pour les entraver. La France exprimait de nouveau sa volonté de sauvegarder au Maroc l'égalité économique, de ne gê-' ner en rien le commerce allemand : elle s'engageait en outre à associer ses nationaux et ceux de l'Allemagne dans les affaires dont les uns et les autres pourraient obtenir l'entreprise. Du point de vue français, cet accord, sous une autre forme, prolongeait et continuait les arrange-
menls conclus, au sujet du Maroc avec l'Angleterre, l'Espagne et l'ilalie. Il assurait à notre pays l'adhésion de la seule puissance qui eût, depuis quatre ans, contesté la légimité de notre programme marocain.
C'était la conclusion tardive, mais logique d'un long débat. Rien de ce que contient le protocole du 9 février 1909 n'était inattendu et tout ce qu'il énonce eût pu être énoncé trois ans plus tôt. Mais c'est l'essence même de l'art politique que de choisir l'heure où l'on peut dire ce qu'auparavant oh croyait devoir taire. En traitant le problème marocain dans un esprit positif, en considérant, pour les assainir, les manifestations locales d'une lésion récente, les deux diplomaties ont obtenu un résultat qui, pour modeste qu'il soit, n'en a pas moins son prix. Depuis le printemps de 1909, le Maroc, si troublé qu'il ait été, n'a donné lieu à aucun conflit entre la France et l'Allemagne. La veille encore, les journaux engagaient des polémiques à tout propos et même hors de propos. En décembre, la désertion de quelques légionnaires dans le Sud-Oranais servait d'amorce à une campagne pour la délimitation de la frontière marocaine, campagne à laquelle la presse française opposait avec raison les accords franco-allemands de 1905 et l'Acte d'Algésiras. Et c'était, de nouveau, un
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concert de menaces et de provocations. Il semble que c'en soit fini. La sentence arbitrale de Casablanca, rendue au mois de mai 1909, a été acceptée des deux parts avec courtoisie. Les colonies allemande et française de Tanger entretiennent les meilleurs rapports. Les représentants des deux pays ont envisagé en commun le programme de pénétration économique à réaliser au Maroc. M. Gaston Guiot, ministre plénipotentiaire, délégué des porteurs français de l'Emprunt marocain, s'est à cet effet rendu à Berlin où il a reçu un excellent accueil. Enfin la collaboration économique annoncée, si difficile à réaliser après des années de défiance, s'est manifestée par des actes.
Dès avant l'accord de 1909, les principales sociétés de mines et de métallurgie de France et d'Allemagne s'étaient associées pour l'exploitation future du sous-sol marocain. Cette « Union des Mines » a rencontré, il est vrai, des adversaires dont l'opposition ardente a retardé pour elle l'heure des réalisations. Des industriels allemands, MM. Mannessmann, arguant d'une prétendue loi minière que Moulai Hafid aurait promulguée, — sans d'ailleurs la publier, — avant d'être reconnu par l'Europe et contrairement à l'Acte d'Algésiras, ont réclamé au Maroc un véritable monopole minier, que ne justifie en fait aucun commencement de tra-
vaux. Habiles à s'assurer des concours dans la presse pangermanique, ils ont sommé impérieusement le gouvernement impérial de soutenir leurs prétentions. Celui-ci très correctement, d'abord par l'organe de M. de Schoen, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, puis par celui de M. de Bethmann-Hollweg, chancelier de l'Empire, enfin dans un Livre blanc, a reconnu que la thèse de MM. Mannessmann était difficile à soutenir en droit et que l'Union des Mines avait tous les textes de son côté. La commission du budget du Reichstag a fini par approuver l'attitude du gouvernement. On a proposé un arbitrage dont le groupe Mannessmann ne veut point et le statu quo s'est trouvé prolongé par ce conflit, sans que du reste à aucun moment les rapports politiques des deux gouvernements en fussent le moins du monde altérés. (Octobre 1909. — Mars 1910).
Dans un autre ordre, en matière de travaux publics, la coopération franco-allemande a commencé à s'organiser. Depuis l'origine de la crise marocaine, la rivaUté des maisons françaises et allemandes de construction a joué un rôle important dans les démêlés franco-allemands : on se souvient notamment des âpres polémiques provoquées naguère par le môle et les égouts de Tanger, ou encore le port de Larache. Conformément aux dis-
positions du protocole du 9 février 1909, les adversaires de la veille se sont réconciliés et ont cherché à travailler d'accoi'd. Les négociations commencées en mai 1909 ont abouti au mois de février 1910 à la constitution d'une « Société marocaine de travaux publics » où figurent toutes les maisons importantes qui ont sollicité depuis six ans des concessions de travaux publics au Maroc. Le capital de deux millions de francs est formé à raison de 50 p. 100 par la France, de 30 p. 100 par l'Allemagne, de 20 p. 1 00 par les autres piiissances, au premier rang desquelles se placent naturellement l'Espagne et l'Angleterre. La nouvelle Société fonctionne dans le cadre de l'acte d'Algésiras, c'est-à-dire conformément au principe de l'adjudication. Mais, comme elle associe les intérêts de tous ou de presque tous les candidats possibles, c'est, en fait, à l'amiable et dans son sein que se fera la répartition des entreprises. Intéressante en elle-même, cette société l'est davantage encore en raison du précédent qu'elle crée et de la solution qu'elle apporte à une question que l'affaire marocaine n'est pas seule à poser.
C'est justice de reconnaître que, dans ce cas comme dans le précédent, les deux cabinets de Paris et de Berlin se sont témoigné la correction la plus courtoise. Cette correction n'a pas été
moins remarquable au cours des pourparlers longs et difficiles qui ont abouti en mars 1910 à la signature d'un nouveau contrat d'emprunt marocain. Le sultan, pendant des mois, a cherché à éluder les justes exigences de la France et à trouver contre elle un appui étranger. Jamais l'Allemagne ne lui a laissé de doutes sur sa volonté de rester fidèle à ses engagements envers la France. Sûr du terrain européen, M. Pichon a donc pu, après des mois de patience, imposer au Maghzen l'acceptation de toutes les conditions fixées par lui dès le début de la négociation. Le 22 février 1910, le consul de France à Fez, a remis au Sultan, sous forme d'ultimatum, avec un délai de deux jours pour la réponse, la liste complète de ces conditions et, au bout de quarante-huit heures, Moulai" Hafid, seul en face de la France, a compris qu'il ne pouvait pas résister.
L'adhésion sans réserves qu'il a formulée, porte en premier lieu sur l'emprunt, sur ses conditions et sur ses garanties, cet emprunt étant destiné à désintéresser les créanciers européens du Maghzen dont les titres ont été re visés en 1909 par une commission internationale siégeant à Casablanca. Moulaï Hafid s'est en outre engagé à mettre en vigueur : 1° l'article 60 de l'Acte d'Algésiras qui reconnaît aux Européens dans certaines conditions
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le droit d'acheter des terres ; 2° les traités francomarocains de 1901 et 1902 que la France jusqu'alors avait été seule à exécuter. Il a promis enfin de renvoyer les instructeurs turcs employés par lui concurremment avec la mission militaire française et de faciliter notre tâche dans les deux parties de son Empire, Ghaouïa et environ d'Oujda, que nous continuerons à occuper tant que ne nous auront pas été remboursées les dépenses de guerre faites par nous dans ces régions. Ce succès de la politique française a été apprécié en Allemagne de la façon la plus impartiale.
Les relations franco-allemandes sont ainsi établies sur une base où l'on peut espérer qu'elles se maintiendront. A égale distance des provocations inutiles et des excès de zèle imprudents, sans rien sacrifier de leurs intérêts ni de leur dignité, les deux pays voisins peuvent travailler d'accord sur le terrain économique pour le développement de leurs ressources respectives, sur le terrain politique pour le maintien de l'équilibre et de la paix. C'est le but que doivent se proposer les hommes qui les gouvernent, dont la modération a contribué heureusement à préparer une détente que tous constatent avec satisfaction.
>30 LA FlUNCÉ ET LES ALLIANCES
La crise orientale, elle aussi, après avoir accusé tous les conflits, a évolué vers les solutions pacifiques par l'adaptation des forces en présence.
On a vu quelle opposition d'intérêts celte crise avait ouverte pour l'Allemagne, obligée à la fois de soutenir les initiatives austro-hongroises et de sauvegarder son propre crédit à Gonstantinople. Toutes les puissances européennes étaient, dans quelque mesure, aux prises avec des difTicullés pareilles. L'Angleterre, favorable à la Turquie nouvelle à la fois par principe et par intérêt, était prête à la défendre. Mais comment isoler l'annexion de là Bosnie-Herzégovine de la proclamation de l'indépendance bulgare ? Et comment concilier une traditionnelle amitié pour les chrétiens d'Orient avec le principe de l'intégrité intangible de l'Empire ottoman? La Russie, irritée de n'avoir pas été consultée par Sofia, savait cependant qu'elle ne pourrait garder longtemps rigueur au jeune royaume dont elle avait la première fondé les destinées. Portée par rancune contre l'Autriche et par tradition slaviste à soutenir les bruyantes protestations
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des Serbes, elle ne pouvait d'autre part oublier que, par trois fois, en moins de quarante ans, elle avait sacrifié les Slaves du Sud, que la défense de leur cause n'était point pour elle un intérêt vital et qu'enfin elle n'était pas prête, fût-ce pour un enjeu supérieur, à courir les risques d'une guerre européenne. Quiant à la France parfaitennent affranchie de convoitises territoriales, elle devait envisager avec inquiétude les perspectives d'une mêlée diplomatique qui opposait à la Russie, alliée nécessaire, l'Autriche, amie commode ; qui menaçait la Turquie en servant la Bulgarie; qui donnait à FAllemagne dans la consultation européenne une autorité accrue ; qui paralysait l'Angleterre en mettant aux prises les deux principes directeurs de sa politique orientale.
De cette situation initiale résulta, pendant deux mois, l'indécision de l'action internationale. Le voyage de M. Isvolski à Paris, à Londres et à Berlin, accrut, loin de la diminuer, celte indécision. Au lieu de confesser que, aux changements survenus en Orient, la Russie, ne perdant rien, n'avait rien à objecter, M. Isvolski accentua les oppositions de point de vue qui, à ce moment, auraient pu être atténuées par l'intervention d'autres puissances, la France et l'Allemagne notamment. On partit sur l'idée d'une conférence. Mais
après maints efforts, on dut reconnaître que l'on était impuissant à en arrêter le programme. Le gouvernement anglais s'attarda à des objections de droit qui n'eussent eu de valeur que soutenues par la force. La France, justement soucieuse de rester fidèle à la Russie, craignit de paraître tiède en lui signalant l'évidente disproportion de ses protestations et de ses résolutions. Pendant des semaines, la négociation alla à l'aventure, troublée par l'indignation serbe, la menace autrichienne, le boycottage turc, accumulant les matières explosibles, exaspérant les griefs, montrant une Europe sans boussole, désireuse de la paix, incapable de la restaurer, redoutant la guerre en s'y acheminant, livrée à la volonté qui saurait la dominer et mener les esprits hésitants.
C'est à Berhn que cette volonté sut s'affirmer d'abord, assurant à l'Allemagne le bénéfice moral de la crise. Le prince de Bûlow, pendant les premières semaines, n'avait eu qu'un dessein : éliminer de cette crise ce qui surtout la lui rendait redoutable, le conflit austro-turc. Tant que ce conflit, politique dans son principe, commercial dans ses manifestations, se prolongea, sa diplomatie fut faite de prudence et de louvoiement. A l'Autriche, le chancelier rappela qu'elle pouvait compter sur son allié. A la Turquie, il prodigua l'assurance
L ADAPTATION DKS ALLIANCES 333
qu'il n'aviiit l'ien su des projets autrichiens et que la proclamation de l'indépendance bulgare lui avait inspiré une vive indignation. Quand M. Isvolski vint à Berlin, il le combla de prévenances, mais ne lui promit ni ne lui demanda rien. C'est qu'à ce moment, Autrichiens et Turcs, loin de s'accorder, se menaçaient âprement. Le chancelier allemand évitait donc de rien dire qui pût, d'un côté ou de l'autre, lui être opposé comme un engagement ferme et les nuances de ses discours témoignaient de son embarras :
La situation politique de l'Europe a été, dans ces derniers mois, dominée par la modification de choses en Turquie. Sur le caractère de cette révolution et sur les événements qui l'ont précédée, on a, dans la presse étrangère, comme dans ce parlement, exprimé des vues qui ne répondent pas à la réalité.
M. le député Scheidemann est allé jusqu'à prétendre que le mouvement en Turquie avait été dirigé par des conjurés et de pauvres hères qui avaient connu de ma part, en Allemagne, auparavant, des traitements inamicaux. Les dirigeants du mouvement n'étaient pas de pauvres hères, mais, pour la plus grande part, des officiers de valeur, qui avaient été instruits en Allemagne, dans notre armée, où ils avaient pris une place remarquée et qui ont conservé à notre armée et à notre pays un attachement sincère {Ecoutez ! à droite) .
La révolution en Turquie s'est accomplie sans effusion de sang et en ménageant les éléments qui y étaient opposés. La révolution a été accomplie avec
dignité et elle a fait naître dans tout le monde civilisé la sympathie et le respect.
Dès le premier jour, la politiqueallemande a reconnu l'idéalisme de la révolution et l'intégrité de ses dirigeants. J'ai moi-même reçu plusieurs de ces messieurs pour lesquels j'ai la plus grande considéi'ation. Ce ne sont point des utopistes et leur patriotisme est réel. Egalement, à cette occasion, on a à l'étranger publié toutes sortes d'erreurs sur notre politique. On a dit que nous étions les adversaires de ce mouvement, parce que nous avions été en bons termes avec l'ancien régime en Turquie. C'est là méconnaîti'e totalement nos habitudes diplomatiques et l'A. b. c. de toute politique.
Ce ne saurait être la tâche d'une politique sensée de donner aux autres des prescriptions sur des matières constitutionnelles, de s'immiscer dans les affaires intérieures des pays étrangers et de jouer au maître d'école.
Nous devions, cela va sans dire, nous en tenir à l'ordre existant. Nos représentants à Constantinople, M. de Marschall, comme M. de Kiderlen, à qui on avait demandé conseil, ont parlé en toute occasion en faveur des réformes [Ecoutez! écoutez!). Actuellement aussi, nous n'avons pas d'autres vœux que de voir facilitée la transition vers le nouvel ordre de choses, la Turquie fortifiée politiquement et économiquement.
Comment pourrait-il en être autrement ? Nous n'avons, en effet, jamais ravi ni revendiqué un morceau de territoire ottoman. Certainement, nous n'avons pas agi ainsi par moralité et par tempérance, mais bien parce que notre situation géographique ne nous donnait nulle tentation de le faire. {Hilarité.)
Aussi, sommes-nous d'autant plus sincères dans notre vœu que laTurquie soit entièrement saine et forte.
Quoique, comme le comte Kanitz l'a, il y a un instant, si justement fait remarquer, l'annexion de la Bosnie-Herzégovine n'ait rien fait perdre matériellement à la Turquie, et qu'elle ait, au contraire, gagné quelque chose par l'évacuation du Sandjak de Novi- Bazar, quoique la déclaration de l'indépendance de la Bulgarie ne comporte pas une réelle perte de territoire pour la Turquie, ces événements n'en ont pas moins produit une vive agitation dans les Balkans, et les modifications du traité de Berlin qui en étaient la conséquence ont mis la diplomatie européenne en face d'une tâche très difficile. {Très juste !)
En ne perdant pas de vue la sauvegarde des intérêts de l'Allemagne, j'ai dès l'abord envisagé deux points : le premier est que la politique allemande devait, dans le jeu diplomatique, laisser l'initiative à d'autres puissances. Je ne nie pas que nous ayons dans les Balkans aujourd'hui des intérêts économiques plus considérablesqu'àl'époquedu prince de Bismarck, mais nous n'avons aujourd'hui, pas plus que lors de la précédente crise aiguë en Orient, de raisons de nous laisser pousser au premier plan par les puissances plus immédiatement intéressées. {Très juste ! à droite.)
Le deuxième point sur lequel je n'ai pas eu un moment d'hésitation, était la fidélité à l'Autriche- Hongrie, notre alliée. {Bravo répétés.) Messieurs, nous avons été informés de l'intention du gouvernement austro-hongrois de transformer l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine en annexion; à peu près en même temps que l'Italie et la Russie. Quant au moment et à la forme de l'annexion, nous ne savions préalablement rien. {Ecoutez, à gauche.)
Je ne songe pas à en faire un grief au cabinet de Vienne, je vous avouerai même que je lui en suis
reconnaissant. {Très bien! à droite, hilarité). Certainement, Messieurs, je lui en suis reconnaissant.
La monarchie austro-hongroise peut et doit en effet décider en toute indépendance qu'elles sont pour elles les questions vitales et comment elle entend les traiter.
Nous avions évidemment le droit et le devoir de nous demander jusqu'à quel point nous nous mettrions en avant pour les intérêts spéciaux de notre alliée.
Nous n'avons pas un instant hésité, non seulement à ne rien faire qui put contrarier les intérêts austrohongrois, mais nous lesavons soutenusdans la mesure du possible.
J'insiste sur le fait que nous n'avons pas eu d'hésitation, ceci surtout en réponse à M. le député Speck. En effet, à mon regret et à mon étonnement,M. Speck a prétendu avant-hier que nous n'avions pris notre place aux côtés de l'Autriche-Hongrie que « très tard » et « après de longs tâtonnements ». Si je faisais voira M. le député Speck les dossiers, mes instructions et mes décisions, il pourrait se convaincre que ce reproche n'est pas fondé, mais injuste.
C'est par une conséquence naturelle de l'attitude loyale que nous avons suivie à l'égard de l'Autriche- Hongrie que je n'ai pas laissé de doute au ministre des affaires étrangères russes, M. Isvolski, dans la conversation que j'ai eue avec lui, sur notre intention de ne pas nous séparer de l'Autriche-Hongrie dans la question de la conférence. En outre, nous partagions la même conviction, M. Isvolski et moi, que la politique russe ne devait pas avoir de pointe contre l'Allemagne et réciproquement; bien plus, que les vieilles relations amicales devaient être maintenues. {Bravos à droite) .
Le ministre russe m'a, à cette occasion, renouvelé
l'assurance qu'il n'existait pas d'entente, ni publique ni secrète, entre l'Angleterre et la Ilussie, qui put être dirigée contre les intérêts allemands. {Ecoutez ! Ecoutez !)
Messieurs, la politique de l'Italie comme celle de l'Allemagne est, par son propre intérêt, amenée à choisir la voie de la conciliation. L'éminent ministre des Affaires étrangères italien a exposé cela en détail dans son dernier discours. J'ai la conviction qu'il sera possible d'aplanir les divergences qui, ces temps derniers, se sont élevées enlre l'Autriche-Hongrie et l'Italie, comme cela s'est produit maintes fois précédemment. Je ne vois pas pourquoi il ne serait pas possible de mettre en harmonie les intérêts autrichiens et italiens. D'ailleurs, je suis convaincu que l'Italie a un grand intérêt à être l'alliée non seulement de l'Allemagne, mais aussi de l'Autriche-Hongrie.
Un des plus perspicaces diplomates que j'ai rencontrés dans ma carrière, le comte Nigra, formé à l'école du grand et génial Cavour, et qui avait combattu à Novare, a représenté avec succès, dans les années soixante, le jeune royaume d'Italie à Paris. C'était un patriote ardent, et il me dit peu de temps avant sa mort (ce devait être en 1902) : « L'Italie ne peut être que l'alliée ou l'ennemie de l'Autriche. » Je ne crois pas que ceux-là veuillent du bien à l'Italie, qui lui conseillent des aventures qui pouri-aient mettre en question le grand avenir et l'heureux développement du pays. (Très bien ! à droite et à gauche.)
Mon honorable ami, le président du Conseil italien, M. Giolitti, a justement insisté, il y a trois jours, sur cet heureux développement et cette prospérité de la péninsule auxquels il a du reste contribué. M, Giolitti a aussi fait remarquer, à cette occasion, les heureux effets de la Triplice, qui a assuré une longue période Tardieu. — Alliances. 22
de paix et de croissante prospérité aux trois Etats alliés, et j'ajouterai à l'Europe entière. {Très exact ! à droite et à gauche.)
Il convenait de citer ce discours où tout est habilement ménagé pour satisfaire chacun et ne choquer personne : exposé si modéré, si flou qu'il eut l'approbation même du Voi'waerts où l'on put lire : « Il n'est plus question de se mettre partout en avant et le ton un peu las du discours nous fait espérer que nous n'avons pas à attendre prochainement une manifestation du poing ganté de fer. Le prince de Biilow s'est efforcé de ne froisser personne et même en répondant aux critiques socialistes, il est resté dans les limites d'une réelle modération ». Modération nécessaire en raison des circonstances : mais laissez passer trois mois, laisez se conclure l'accord austro-turc et se dégager le terrain. Dès lors, l'Allemagne ne cherche plus sa voie. Elle va de l'avant, sûre de son but qui est de tonifier l'alliance autrichienne et de prouver à son aUié ce que vaut sa fidélité. La France et l'Angleterre, non sans imprudence d'ailleurs, proposent-elles à l'Allemagne d'intervenir simultanément à Vienne et à Belgrade ? Le prince de Biilow s'y refuse et il exige qu'on agisse à Belgrade seulement. La Russie voudrait du moins se charger seule — ou la première, — de cette intervention.
Le chancelier y consent, mais il déchaîne la presse contre la Serbie, faisant appel au juste châtiment que réserve la force autrichienne aux provocations slaves.
Dès lors, les ponts sont coupés et les moins clairvoyants peuvent prévoir la solution. L'Allemag'ne, sachant par les discours mêmes de M. Isvolski, que la Russie, bien que sympathique à la Serbie, ne risquera pas une guerre pour elle, peut agir sans péril à Saint-Pétersbourg. Peut-être le gouvernement russe n'attend-il qu'un prétexte pour clore une protestation qu'il est résolu à ne pas soutenir par les armes : M. de Bûlow lui fournit ce prétexte, sous la forme d'un « avis amical », que, si la situation se complique et qu'on en vienne aux mains, TAllemagne remplira vis-à-vis de son allié tout son devoir. Aussitôt l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine est reconnue sans conditions et la paix assurée. M. de Biilow, dans cette dernière période, n'a pas connu les scrupules de la précédente. Il a cessé de se demander « jusqu'à quel point l'Allemagne doit se mettre en avant ». L'Autriche a raison et, ne l'eût-elle point, elle est l'Autriche : donc il faut la suivre, dès lors que ce n'est plus à la Turquie que ses intérêts l'opposent :
Soutenir l'Autriche est conforme aux intérêts de l'Allemagne. Si nous n'avions pas soutenu l'Autriche,
nous nous serions bientôt trouvés face à face nousmêmes avec le même groupement de puissances auquel l'Autriche aurait été obligée décéder {Applaudissements répétés.)
Si l'Allemagne avait essayé de soutenir l'Autriche d'une façon moins franche, elle eût encouragé les adversaires de l'Autriche à infliger à celle-ci une défaite diplomatique dont une conséquence eût été d'affaiblir la position de l'Allemagne en Europe.
L'influence exercée par les deux alliées agissant de concert s'en fût trouvée réduite. (Applaudissements et signes d'approbation.)
L'union étroite avec l'Autriche constitue un gage de paix. La publication du traité d'alliance a déjà eu un effet pacificateur. Aujourd'hui la constatation que l'alliance n'a rien perdu de sa force ne peut qu'agir dans le même sens.
Les Allemands embrassent toujours volontiers la cause de la justice, et c'est même une particularité du caractère allemand que de tenir de préférence pour juste la cause qui est la plus faible. Cette fois tout scrupule est inutile. Dans son conflit avec la Serbie, l'Autriche a le droit de son côté. (Approbation).
L'annexion est la phase dernière d'une œuvre de civilisation poursuivie depuis trente ans avec l'assentiment des puissances.
La façon dont la Bosnie-Herzégovine a été administrée par l'Autriche constitue une œuvre admirable de civilisation. Le droit a reçu formellement satisfaction à la suite des pourparlers avec la Turquie, et les deux parties ont lieu de se réjouir d'une entente inspirée d'une profonde sagesse politique.
On ne peut se passer de la reconnaissance formelle des autres puissances signataires, mais l'assentiment de la Serbie n'est pas nécessaire. Dès le début,
l'adaptation des ALr.IANCES 341
l'Autriche-Hongrie, à bon droit, a repoussé sous toutes les formes cette conception. Les Serbes n'ont aucune raison de droit pour eux; leurs armements sont un jeu dangereux. Lors même que la paix européenne ne serait pas mise en péril à l'occasion de la Serbie, il ne s'ensuit aucunement que l'Autriche-Hongrie ou la Turquie devrait céder aux aspitations de la Serbie. Ceux qui contribuent d'une manière quelconque à encourager les aspirations serbes encourent une grande responsabilité [Applaudissements).
Le besoin de paix que ressent l'Europe est assez fort pour empêcher une conflagration générale. Les directeurs de la politique russe, en particulier le tsar Nicolas, se sontassui'és par l'attitude qu'ils ont récemment prise, la gratitude de tous les amis de la paix. L'Allemagne n'a pas eu, dès le commencement, d'objections de principe contre la conférence, si toutes les puissances y prennent part et s'entendent à l'avance sur les points litigieux, c'est-à-dire par conséquent si le programme de la conférence est strictement fixé et limité.
L'Allemagne l'emporte donc et peut prétendre que la paix a été maintenue selon ses vues. A considérer cette paix, on n'aperçoit pas d'ailleurs qu'elle ait lésé des intérêts réels. La Bulgarie devait tôt ou tard obtenir son indépendance. Elle la méritait par le fait même qu'elle était capable de se l'assurer. Son prince, par une ténacité de vingt ans, avait tout préparé pour jouer celte partie avec succès. Il aurait pu la jouer sur les champs de bataille, non sans péril, mais non sans chan-
ces. Il pouvait donc l'engager diplomatiquement, car le crédit dont on dispose dans la paix se mesure à la capacité qu'on est réputé posséder pour la guerre. Les fictions juridiques ne résistent jamais aux réalités politiques. La vassalité bulgare et l'obédience rouméliote étaient de ces fictions inconciliables avec la formation de l'Etat centralisé et national qui s'était constitué à Sofia. Les Turcs eux-mêmes savaient que la Bulgarie leur échapperait, et c'est par un accord financier que s'est résolu le conflit né de l'affranchissement d'octobre 1909.
L'Autriche-Hongrie avait réalisé par des moyens identiques une opération analogue, différente pourtant en ce qu'elle fut administrative plus que nationale. Ici encore les esprits impartiaux ne concevaient point d'illusions sur la solidité d'un statut contractuel que trente passés contredisaient. En occupant la Bosnie et l'Herzégovine, les Autrichiens, après le congrès de Berlin, avaient entendu faire œuvre durable, et nul ne l'ignorait. Que cette œuvre dût par la suite chercher des garanties nouvelles dans la modification des traités, chacun le prévoyait aussi. Le risque de voir les deux provinces envoyer des députés au parlement ottoman a fixé pour M. d'iEhrenthal l'heure de l'action, et cela encore était dans l'ordre. L'an-
nexion, il est vrai, a posé des problèmes nouveaux, exaspéré des luttes anciennes ; mais ces problèmes sont-ils plus insolubles, ces luttes sont-elles plus inexpiables que ceux et celles dont, depuis des siècles, est agitée la monarchie dualiste ? Rien ne permet de Taffirmer, et l'octroi en février 1910 de la constitution promise aux provinces annexées témoigne du désir de procéder dans un sens libéral et sage. Par la possibilité d'agir militairement, le cabinet de Vienne s'était du reste, assuré la certitude de réussir politiquement. Ici encore, il a suffi d'indemniser pour apaiser les résistances et pour muer le fait en droit.
Quant à la Turquie, depuis longtemps elle avait perdu toute action sur la Roumélie, sur la Bosnie et sur FHerzégovine. Ce n'est dans aucune de ces provinces qu'elle voyait pour ses ressources régénérées des perspectives d'avenir et de développement. Elle regarde vers la mer et vers l'Asie, plutôt que vers les âpres vallées dont ses armes ont oublié le chemin, et elle a considéré l'amputation de 1908 comme la liquidation d'un passé condamné. La Serbie? Mais elle ne sacrifiait rien et moralement bénéficiait de l'obligation où elle avait mis l'Europe de s'occuper d'elle pendant six mois, de l'occasion qu'elle avait bravement utilisée de rappeler aux puissances des aspirations historiques
sur quoi le silence s'était fait. La Russie? Mais ce n'est que par une erreur d'optique qu'elle avait cru devoir prendre au début une attitude de résistance, ultérieurement abandonnée. L'indépendance bulgare était le couronnement de ses efforts, et ne pouvait rencontrer chez elle de sévérité durable. Quant à la Bosnie et à l'Herzégovine, elle les avait par deux fois livrées à l'Autriche-Hongrie : elle aurait pu, sans faiblesse, déclarer dès le premier jour qu'elle ne tirerait point pour les Serbes l'épée des temps héroïques. Et c'est sur une démarche allemande qu'elle avait fini par en convenir.
C'était là, pour la Triple Alliance, un succès notable. C'en était un aussi pour la politique d'équilibre qui, en cette affaire, n'avait point souffert dans ses principes et s'était assouplie dans ses instruments. Aussi bien, pendant les mois suivants la détente orientale s'est-elle insensiblement réalisée. Le contact s'est rétabli entre l'Autriche et la Serbie et plusieurs séjours à Vienne de M. Milovanovitch, ministre des Affaires étrangères du roi Pierre I", ont posé les bases d'un modus vivendi tolérable. A l'automne de 1909, la visite du Tsar en Italie, l'entente même des gouvernements italien et russe constatée par des notes officieuses n'ont provoqué ni à Vienne ni à Berlin les
protestations qu'on avait d'abord redoutées et la résolution affirmée par les gouvernements de Rome et de Pétersbourg de maintenir le statu quo oriental a rencontré dans ces deux capitales un accueil favorable. Quelquessemainesplustard,M. Isvolski a fait savoir au comte Berchtold, ambassadeur d'Autriche à Saint-Pétersbourg, avec lequel, depuis près d'un an, il ne correspondait plus que par écrit, son désir de revenir aux relations verbales et ce désir, aussitôt approuvé à Vienne, a donné naissance à une conversation qui a constaté l'accord des deux empires sur la base du statu quo. La Russie, certes, n'entend pas abandonner son rôle historique de tutrice du slavisme. Les voyages du roi des Bulgares et du roi de Serbie à la cour impériale (printemps de 1910) en ont témoigné. Mais elle a tenu à ce qu'aucun doute ne pût naître dans les Balkans sur sa volonté pacifique et elle a cru qu'il était utile de se rencontrer, à cet égard, avec la monarchie aus tro-hongroise.
La crise orientale de 1908 n'a donc pas laissé de traces durables et les relations des puissances ne s'en ressentent pas plus que de la crise marocaine. Ce n'est point le gage d'une stabilité définitive et trop de germes de conflits susbsistent encore en Orient, — régime intérieur turc, difficultés turcogrecques, difficultés turco-bulgares, — pour qu'on
puisse se croire au début d'une ère de calme absolu. Du moins semble-t-il que les grandes puissances veuillent de concert limiter les risques éventuels et circonscrire les conflits dont elles seraient impuissantes à prévenir l'explosion.
L'année 1909 a marqué également une appréciable détente dans les relations anglo-allemandes et, bien qu'on ne doive pas s'exagérer l'importance de ce changement, on ne peut contester que les rapports de l'Angleterre et de l'Allemagne ne soient, depuis quelques mois, devenus plus normaux.
A dire vrai, les raisons de défiance et d'hostilité qui avaient exercé leur action pendant les années précédentes, n'ont point cessé d'exister. L'Angleterre suit toujours d'un œil inquiet la politique allemande, politique commerciale, politique navale, politique mondiale. Beaucoup d'Anglais considèrent un confUt avec l'Allemagne comme possible, sinon comme probable. Mais, au fond, aucun d'eux ne désire ce conflit. Les Allemands, absorbés de plus en plus par l'effort économique, ont cessé de tenir la guerre pour la seule industrie fructueuse. Ils veulent être armés. Ils ne sont pas agressifs,
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conscients qu'ils sont du mal que la marine anglaise ferait en cas de guerre à leur flotte marchande. De plus, entre peuples comme entre individus, un état de tension extrême ne dure pas indéfiniment. Ou bien cette tension provoque une explosion. Ou bien, si l'explosion ne vient pas, l'apaisement se produit. C'est le cas de l'Allemagne et de l'Angleterre. Après les innombrables incidents qui les ont mis aux prises, sans les obliger pourtant à en venir aux mains, elles croient, moins qu'autrefois, à la guerre fatale. Et ne pouvant s'anéantir, elles s'accoutument à se supporter.
Le séjour à Berlin du roi et de la reine d'Angleterre au mois de février 1909 a contribué à créer cet état d'esprit nouveau. Les toasts prononcés pendant ce séjour n'avaient pas un caractère proprement politique. Mais la cordialité qui les animait n'a pas été sans réagir sur la situation des deux pays. Les deux souverains ont cherché à exprimer avec accent leur attachement à la paix, leur désir que leurs peuples vivent en bon accord. Or les paroles, en pareil cas, ne sont pas que des mots. Ce sont des actes ou des commencements d'actes, l'acceptation de l'équilibre succédant à la volonté d'imposer la domination. Au surplus, ce voyage concordait avec un événement qui ne pou-
vait pas ne pas réagir sur les relations anglo-allemandes : l'accord franco-allemand du 9 février 1909. Plusieurs mois auparavant, Sir Edward Grey avait dit que la clef des bonnes relations entre l'Angleterre et l'Allemagne était à Paris. Et de fait on ne peut oublier que, — cause ou coïncidence, — les difficultés franco-allemandes ont commencé très peu de semaines après la conclusion de l'accord anglo-français 1904. Qu'il eût été possible d'éviter ces difficultés, on peut le prétendre. Mais dès lors qu'elles avaient éclaté, le sens de leur développement résultait de la nature des choses. La réconciliation marocaine de la France et de l'Allemagne infligeait d'autre part un démenti à ceux qui, à Berlin, à Londres et à Paris, se plaisaient à répéter quon voulait, ici et là, laisser la question ouverte pour y trouver l'occasion d'un conflit. Cette réconciliation impliquait enfin l'adhésion de tous à la situation créée depuis quatre ans. L'Allemagne ne pouvait plus croire qu'on voulût, avec le Maroc pour instrument, l'isoler ou l'encercler. La Grande-Bretagne ne pouvait plus craindre qu'on voulût, par le même moyen, la séparer de la France.
Quelques mois plus tard, le chemin parcouru par l'opinion était déjà si notable qu'on envisageait comme possible un accord anglo-allemand relatif
l'adaptation des AFJJANGES 349
à la limitation des armements sur mer. A dire vrai, c'était aller trop vite en besogne et le secrétaire d'État à rOiïîce impérial des Affaires étrangères d'Allemagne, M. de Schoen, dut remettre les choses au point (23 mars 1909).
Le gouvernement anglais dit-il, a, il est vrai, témoigné d'une façon générale qu'il était prêt aune entente anglo-allemande concernant l'étude et les dépenses du programme naval, mais il n'a fait en ce sens aucune proposition formelle. Dans des conversations qui ont eu lieu à ce sujet entre des personnalités prépondérantes allemandes et anglaises, conversations qui ne liaient en rien les interlocuteurs, le projet anglais n'a jamais été officiellement formulé.
On a l'habitude d'éviter, dans les relations entre les gouvernements amis, de faire des propositions formelles quand on doute qu'elles soient prises en considération.
C'est sans doute pour cette raison que le gouvernement anglais a évité de nous adresser une proposition formelle, et en conséquence nous n'avons nullement à prendre position à ce sujet.
Les raisons de notre attitude d'expectative à l'endroit de l'idée d'une limitation générale des armements navals ont été exposées au Reichstag par le chancelier de l'empire, le 10 décembre 1908. Elles conservent, il va sans dire, leur valeur également pour les conventions éventuelles entre des puissances particulières.
La construction de notre flotte, qui est fixée légalement, est uniquement évaluée d'après nos propres besoins de protection, et n'offre aucune menace contre n'importe quelle nation, ainsi que nous l'avons déjà fait ressortir à différentes reprises.
Quelques jours après Sir Edward Grey donnait la réplique à M. de Schoen et la franchise même qu'il mettait à expliquer pourquoi l'Angleterre devait conserver sa suprématie navale excluait, de sa part, tout dessein agressif.
Le programme allemand crée à ce pays une situation nouvelle, par cela seul qu'il existe, indépendamment du fait que son exécution sera rapide ou lente.
Ce programme une fois accompli, l'Allemagne, grand pays voisin de nos côtes, possédera 33 Drcadnought ; cette flotte sera la plus puissante que le monde ait jamais vue, d'où la nécessité qui commence à s'imposer pour nous de reconstruire entièrement notre flotte, les Dreadnought déjà existants exceptés. Telle est la situation.
En combien de temps y devons-nous procéder ? Là est l'élément incertain du problème. Voici notre programme. En premier lieu, évaluer l'efficacité de nos chantiers, notre puissance de construction, de façon que dans un laps de temps aussi bref que possible toute une série de navires puissent être mis sur pied. L'amirauté vient de procéder à cet inventaire ; en voici le résultat.
Nous l'emportons de beaucoup sur les Allemands pour la construction des coques et des machines; nous leur sommes aussi supérieurs en ce qui touche les canons de gros calibre; en ce qui concerne les affûts et les appareils de précision nécessaires aux canons, la réponse est douteuse, mais l'amirauté a pi'is des mesures avec les manufacturiers pour remédier à ce point faible; elle engagera au besoin des dépenses dans ce but.
Quelles sont nos relations avec l'Allemagne ? Pen-
L ADAPTATION DES Al.LIANCKS 351
dant la conférence d'Algésiras, il y eut une période de tension qui se dissipa. Puis ce furent les visites de l'empereur a Londres, puis du roi à Berlin.
Les relations avec l'Allemagne ont été sous le présent ministère toujours en s'améliorant.
En ce qui concerne nos futures relations diplomatiques avec l'Allemagne, j'aperçois une large carrière où les deux nations peuvent marcher en paix et en amitié; deux conjonctures spéciales seules peuvent produire un conflit : l'isolement de l'Allemagne et l'isolement de l'Angleterre.
Je désire à ce propos faire remarquer qu'il serait absolument faux de croire que la différence d'opinion que nous avons pu avoir avec l'Autriche sur sa politique balkanique nous ait été dictée par le fait que l'Autriche était l'amie de l'Allemagne.
Ceci dit, j'ajouterai que toute tentative de la part d'une grande puissance continentale pour dominer et dicter la politique du continent déchaînerait une guerre. Entre ces deux extrêmes d'isolementet de domination s'ouvre un large espace où les deux nations peuvent cheminer côte à côte en paix et amitié.
Les Allemands considèrent que leur programme répond à leur besoin propre qui est indépendant du nôtre; notre position est différente, nous l'avouons franchement ; nos dépenses navales dépendent directement des dépenses navales allemandes ; notre marine doit, en effet, rester supérieure à la marine allemande ; une entente entre les deux pays ne peut survenir que basée sur la supériorité de la marine britannique. Il faut le dire, il n'y a pas de comparaison possible entre l'importance de la marine allemande pour l'Allemagne et de la marine anglaise pour nous. Notre marine est comme leur armée, notre marine est pour nous une question de vie ou de mort.
Le gouvernement allemand nous a déclaré verbalement qu'il n'accélérerait pas son programme de constructions navales et ne posséderait pas en service actif, à la fin de 1912, 13 Dreadnoucjht, croiseurs comptés.
Ces paroles ne constituent pas une promesse, c'est une déclarations d'intentions ; mais elles ne lient pas le gouvernement allemand, qui reste libre de modifier ses desseins.
Quelques observations sont nécessaires au sujet de cette déclaration d'intentions qui fut donnée en toute bonne foi : les Allemands consacrent six mois aux essais, de sorte que les navires entrant en service à une certaine date sont, en réalité, complètement prêts six mois auparavant. D'autre part, de telles sommes sont consacrées au budget 1909-1910 à des navires auxquels trois années de construction sont assignées qu'elles témoignent de la supériorité considérable du type qu'ils réaliseront sur les types aujourd'hui existants. En troisième lieu, les déclarations allemandes ne prouvent pas que sans que des navires aient été commandés, des tourelles ne soient pas déjà préparées; de plus, lorsque l'Allemagne possédera ses 13 Dreadnought, elle en aura dix autres en construction, et ces 10 unités peuvent fort bien entrer en ligne vers 1913 et 1914.
Telle est la situation : nous possédons 5 Dreadnought en service, 7 autres en construction ; 4 seront entrepris cette année. Total 16. Si nos 4 navires conditionnels sont construits, et si, en 1910-1911, nous déployons toute notre puissance de construction, en avril 1913, nous posséderons 26 unités. Jusque là, nos navires du type antérieur au Dreadnought gageront notre sécurité.
L'amirauté anglaise ne s'est pas trompée sur la
situation, et certes, elle ne pécherait pas par les économies si le pays était en danger. Les défenses navales des grandes nations européennes en sont arrivées à tel un point qu'elles font douter de l'état de la civilisationet qu'elles conduiront tôt ou tard à la banqueroute.
Il est certain que toute l'Europe' se trouve en présence d'un grand danger. Si seuls nous abandonnons la concurrence et tombons dans une position d'infériorité, quel bien ferons-nous ? Aucun. Nous pourrons nous flatter que nous réalisons chez nous d'idéales réformes sociales, tandis que notre puissance sera à la merci du caprice d'une autre nation.
Cela n'est pas sage. Si nous tombons en état d'infériorité, notre dignité aura vécu. C'est une façon un peu brutale de dire les choses, mais c'est la vérité.
Si profondément que je sente — et cette Chambre entière le sent avec moi — le mal de l'augmentation constante des dépenses navales et militaires, il faut nous préparer à défendre notre existence nationale aux conditions qui nous sont imposées.
Je demande aux membres des deux partis de cette Chambre de penser aux besoins de l'avenir, de reconnaître que tout le problème de la défense nationale au point de vue naval peut entrer dans une phase plus grave, plus sérieuse, demandant plus de soin et de plus grands efforts qu'aucune de celles que nous ayons connues.
C'est en raison de ce doute que je demande à la Chambre, au nom du gouvernement, de ne pas obliger le gouvernement à prendre à la hâte des décisions avant de connaître l'inévitable.
C'était là le langage de la prudence. Car ni de part ni d'autre on ne pouvait prétendre, sans té-
TAnoiEU. — Alliances. 23
mérité, s'immiscer dans les décisions militaires d'un pays voisin. La construction d'une flotte est un acte de souveraineté qui échappe en droit à toute critique. La construction de la flotte allemande a alarmé l'Angleterre qui, inquiète déjà des progrès commerciaux de l'Allemagne, a cru que les armements de « son rat de terre de cousin » étaient dirigés contre elle. Que cette crainte, à de certaines heures, ait été justifiée par la situation générale de l'Europe, c'est évident. Pourtant il ne faut pas abuser du raisonnement qui déduit de la création d'un instrument militaire l'emploi déterminé de cet instrument. La présence face à face d'une forte armée allemande et d'une forte armée française n'a pas depuis quarante ans provoqué l'explosion d'une guerre continentale. La présence face à face d'une puissante flotte anglaise et d'une puissante flotte allemande n'a pas pour conséquence nécessaire une guerre maritime. Au contraire, l'égalité des moyens, ou du moins la diminution d'une inégalité trop grande est un gage de paix plutôt qu'un risque de guerre. Mieux vaut, pour conjurer ce risque, trop de canons partout que trop peu d'un côté.
Le 5 mars 1910, M. de Bethmann-Hollweg, chancelier de l'Empire, a fait, à ce sujet, une déclaration pleine de tact et de mesure. Il a répété.
ce que ses prédécesseurs, le prince de Hohenlohe, comme le prince de Bûlow, ont dit toujours du caractère non agressif de la flotte allemande. Il a rappelé que TAllemagne en matière navale a dit publiquement ce qu'elle voulait et que nul, par suite, n'a le droit de lui attribuer des arrière-pensées. Il a insisté sur la nécessité qui s'impose à toutes les nations de supporter la concurrence de leurs voisines, et il a ajouté que cette concurrence, « conforme aux principes d'un commerçant loyal », n'empêche point les rapports de confiance. Il a fait à l'Angleterre application de cette maxime générale, affirmé le désir de l'Allemagne d'entretenir avec cette puissance des relations sincèrement amicales, exprimé l'espoir de développer ces relations « sur la même base », c'est-à-dire par le respect de l'autonomie de chacun. C'est un langage très sage parce qu'il est très prudent. Quand il existe entre des peuples, soit dans le présent, soit dans le passé, des raisons qui s'opposent à une collaboration active et à une union intime, c'est ainsi qu'on peut leur assurer, sans sacrifice d'aucune sorte, des rapports de bon et pacifique voisinage. Rien n'est plus dangereux, en pareil cas, que les excès de zèle et qu'une fâcheuse tendance, souvent notée, à susciter des apparences qui dépassent les réaUtés.
A diverses reprises d'ailleurs, depuis le voyage à Berlin des souverains anglais, des manifestations de sympathie anglo -allemandes se sont produites qui ont illustré le fond de bon sens et de réalisme qu'éclairaient ces déclarations. Beaucoup de délégations anglaises, composées les unes de socialistes, les autres d'ecclésiastiques se sont rendues en Allemagne. M. Dernburg, ministre allemand des Colonies, a reçu en Angleterre, au cours d'un voyage officiel, le meilleur accueil (novembre 1909). Le ton des journaux s'est adouci. Il y a donc, à n'en point douter, quelque chose de changé. L'opinion allemande, considérée dans son ensemble, souhaite manifestement une amélioration des relations avec l'Angleterre. On se lasse de tout, surtout de l'instabilité morale qui caractérise depuis si -longtemps les rapports anglo-allemands. Notons d'ailleurs que les succès socialistes aux dernières élections partielles, les longs et pénibles débats du Reichstag et du conseil fédéral l'été dernier, ont donné à réfléchir à l'Allemagne. Qui oserait soutenir aujourd'hui que l'augmentation indéfinie des forces navales, telle que la conçoivent les pangermanistes, soit conciliable avec les nécessités financières ? Loin de nous, certes, la pensée de prétendre que l'Allemagne soit contrainte de se rapprocher de l'Angleterre. L'empire aile-
mand est en efîet assez fort et assez riche pour ne faire que ce qu'il veut. Mais il n'y a pour lui rien d'humiliant à chercher une base plus stable pour ses relations avec son puissant voisin. Puisque la paix est voulue par tous, il se dit qu'il est désirable d'en percevoir les bénéfices. C'est là un raisonnement positif, que tout le monde doit approuver.
L'Angleterre, de son côté, agitée, depuis la fin de 1909 d'une crise intérieure qui met en jeu les principes essentiels de sa constitution, n'est pas moins intéressée que l'Allemagne à voir s'accentuer cet apaisement récent. Rien ne s'oppose à ce qu'il se développe. Le conflit économique ne se résoudrait pas par une guerre : il s'aggraverait. La concurrence des armements est une loi générale qui exclut la guerre en la préparant. En réalité, entre l'Allemagne et l'Angleterre, il y a plus de préjugés que d'intérêts hostiles. Elles vivront en bons termes, si elles admettent que ces relations correctes sont conciliables avec leur « dignité » respective. En un mot, le problème est, à l'heure présente, psychologique et moral plus que commercial et militaire. Il n'est pas de ceux dont la solution soit impossible. Et la France, qui, depuis quarante ans, n'a pas voulu rompre la paix pour ses propres intérêts, ne peut que se féliciter de ce
qui, entre ses deux voisins, est de nature à consolider cette paix au maintien de laquelle elle a
donné tant de gages.