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CHAPITRE PREMIER

Sommaire.

Les débuis de la colonisation française ; son apogée au xvn« siècle et au commencement du xvme siècle; sa décadence (1714-1814); son relèvement au xix° siècle; l'empire colonial français actuel (4 400 000 kit. carrés avec une population de 40 millions d'habitants); commerce avec la France 455 millions (importations 185 millions, exportations 270 millions).

L'histoire de la formation de notre domaine colonial actuel tient étroitement à l'histoire nationale/L'une et l'autre histoire dépendent en etfet de notre situation géographique; la position de la France la prédestine à jouer un rôle important à la fois en Europe et au delà des mers, sous condition, bien entendu, qu'elle soit assez unie à l'intérieur pour conserver sa force d'expansion. De nos côtes du nord et de l'ouest, des marins et des colons ont pu, à l'égal des Anglais, des Portugais et des Espagnols, fonder des établissements dans les deux Amériques et dans les Antilles; notre littoral méditerranéen nous donne les mêmes avantages qu'aux peuples latins de l'Europe méridionale, et sollicite vers l'Afrique du nord l'activité de nos populations méridionales. L'ouverture du canal de Suez nous a rapprochés de l'Inde et de l'Asie orientale.

La nature nous a donné un autre avantage pour la colonisation. La France, où tant d'éléments ethnographiques divers se sont fondus dans l'unité nationale et historique, doit à la variété des caractères physiques de ses peuples du nord et du midi, une même variété d'aptitudes colonisatrices. La France, jouissant de divers climats, a envoyé ses

colons vers des contrées très diverses. Les hommes de notre race ont prospéré et prospèrent encore sous des climats très variés des régions tempérées; et dans les régions tropicales, sèches ou humides, ils rivalisent heureusement d'endurance avec les colons des autres pays.

Mais il faut aussi, pour déterminer une expansion coloniale vraiment avantageuse, des conditions morales et historiques au moins aussi importantes que ces conditions ethnographiques. C'est d'abord le maintien du sentiment national qui rend l'effort de tous les éléments français irrésistible à l'étranger. C'est ensuite la solidarité étroite de tous les Français, aussi bien dans le domaine de l'intérêt matériel que dans le domaine moral. Si nous avons des devoirs envers l'humanité, nous en avons d'abord envers les Français, ensuite envers les indigènes de nos colonies qui sont devenus nos frères : et cette sympathie ne doit pas seulement se traduire par des bons sentiments, mais par le désir d'entretenir des relations commerciales surtout avec les gens de notre nationalité et surtout dans l'intérêt de ces gens, L'argent étant aujourd'hui plus que jamais le nerf de la guerre, le devoir de solidarité dans la recherche île la richesse esl un devoir national.

Premiers essais de colonisation. — Du xvP siècle datent les premiers essais de colonisation des Français, bien que l'on puisse dire qu'à l'époque où les navigateurs normands fréquentaient la côte occidentale d'Afrique, ils n'étaient pas, en raison de la guerre de Cenl ans, très solidement agglomérés à la communauté française; toutefois, Normands comme Bretons et Provençaux, font isolément leur noviciat de hardiesse maritime et coloniale, de telle sorte que quand la France est grande et unie sous Henri IV, les forces d'expansion se trouvent toutes prêtes. Et pourtant, même à celle époque de concentration française, la prépondérance maritime appartient encore aux peuples de l'Europe méridionale. Nos ancêtres du xvie siècle sont encore pour la plupart 1res fort attachés à l'agriculture, ce qu'explique l'admirable richesse de noire sol. et sonl portés à regarder les hardiesses des marins italiens el espagnols comme des effets de l'espril d'aventure do gens qui n'ont pas grand'chose à gagner dans leur propre pays.

Mais il était inévitable que le spectacle de l'enrichisse-

ment de l'Espagne, qui dut aux trésors du Nouveau Monde une partie des succès de sa grandiose politique en Europe, fit surgir quelques doutes dans l'esprit des Français les plus résolument terriens. Et pourtant la première grande tentative coloniale, celle de Vevazzano et de Jacques Cartier, envoyés au Canada par François Ier, n'est pas seulement faite pour découvrir des mines d'or don! le produii aurait alimenté la guerre contre Gharles-Quint. Mais en fin de compte leur découverte n'excita |>as grand enthousiasme. Les expéditions coloniales inspirées par Coligny et les chefs du parti protestant, au Brésil en 1553, en Floride en 1562, n'eurent pas davantage un grand écho dans l'opinion du peuple de France. L'Espagne restait la puissance prépondérante sur le continent, sur les mers et au Nouveau Monde.

Apogée de la puissance coloniale. — D'autre part, quand Henri IV eut porté les premiers coups à la prépondérance

espagnole et rétabli l'unité française, nos politiques furent naturellement portés à croire que « labourage et pâturage, les deux mamelles de la France », valaient mieux que les trésors espagnols du Nouveau Monde puisquele peuple de laboureurs et de pasteurs avaii triomphé des exploiteurs d'Eldorado. Et c'est peut-être pourquoi la seconde colonisation du Canada, faite par Samuel Champlain, sous le règne de Henri IV, l'ut à la fois très populaire et très marquée du caractère d'une; entreprise de peuplement ei d'agriculture. On sait comment Champlain, après un premier voyage d'exploration en 1603, fonda Port-Royal oVAcadie, en 1G05, et en 1608 Québec qui devint la métropole de la Nouvelle-France. In fort s'éleva bientôt sur l'emplacemenl on devait prospérer plus tard Montréal; le blé et la vigne tirent leur apparition au Canada. Les premiers colons français comprirent que le métier de trappeurs et de commerçants en fourrures n'était point la principale ressource du Canada, mais qu'on y pouvait, comme dit un contemporain dans un langage bien paysan et français, ci provigner une nouvelle France ». Et ce fut une vraie greffe de la France agricole de Henri IV cpie l'on appliqua au continent de l'Amérique du Nord.

Richelieu continua dignement celte œuvre. Mais il voit surtout dans les colonies un moyen d'accroitre la puissance navale de la France, et par conséquent il recherche l'essor

commercial de la colonisation beaucoup plus que ne l'avait fait Henri IV. S'il favorise l'occupation de Mlle Bourbon et des tentatives sur Madagascar, il donne un effort plus suivi en faveur de la Compagnie des Indes orientales, qui lui doit son premier privilège (1642). La fondation de Cagenne en Guyane, le débarquement de nos boucaniers à Saint-Domingue, l'occupation de la Guadeloupe 'et de la Martinique sont les préludes de la recherche du commerce dérivé des cultures riches.

Mais c'est au règne de Louis XIV, grâce à Colbert, ferme continuateur de Richelieu en matière coloniale, que se rapporte la période brillante des colonies françaises. Golbert l'ut en cette matière d'esprit beaucoup moins systématique qu'on ne l'a dit : il fut par excellence habile et complexe dans le choix des colonies el dans l'emploi des moyens de coloniser. D'autre pari, il donna ses soins aux territoires sur lesquels pouvaient s'établir de nombreuses colonies de gens de notre race : et par là il reprit la tradition de Henri JY. comprenant bien quelle force serait pour la France la formation de centres nouveaux de peuplement de sa race au delà de l'Atlantique. Après les découvertes de Cavelier de La Salle jusqu'aux embouchures du Mississipi qu'on croyait alors être un tributaire de l'océan Pacifique, la Louisiane s'ajouta au domaine de la couronne dans l'Amérique du Nord. La colonie du Canada se développait à souhait. Il nous fallut les désastres des dernières années du grand règne pour nous obliger à la cession de Terre-Neuve, de l'Acadie et des territoires de la baie d'Hudson, par la paix d'Utrecht en 1713. D'autre part, pensant comme Richelieu, qu'il fallait des centres de colonisation commerciale pour déterminer une expansion maritime en France, Golbert formait les compagnies de commerce et^de colonisation qui devaient développer la richesse française en Afrique occidentale, dans les Indes, à Madagascar ; dans les Antilles il organisait le travail des esclaves pour assurer un fret d'exportation considérable aux navires fiançais.

Période de décadence (1714-1814). — L'impulsion donnée

par Golbert ne s'arrêta pas immédiatement. Les établisse-

nls d'Amérique, Ganada et Louisiane, se peuplaient vite

dans la première moitié du xvmc siècle ; vers 1750 il y avait 50000 colons français. Mais deux causes essentielles, l'une

qui tient à la constitution même de la France, l'autre qui s'explique par la diffusion de certaines doctrines d'importation étrangère, firent tort à notre colonisation. En effet, la part trop grande prise par notre diplomatie et nos armées à des querelles qui intéressaient surtout la Prusse et l'Autriche, dans la guerre de Succession et dans la guerre de Sept ans, détourna notre attention des affaires coloniales, au grand profit de l'Angleterre. Pourtant il ne faut pas exagérer, ni le tort de nos diplomates, ni l'habileté de l'Angleterre. Si nous ne nous étions mêlés des querelles de Frédéric II et de Marie-Thérèse, on nous y aurait peut-être mêlé malgn'' nous et le triomphe du roi de Prusse, s'il n'avait été gêné par le contre-poids de l'intervention française, aurait abouti tout de même à une grande guerre contre la France. Quant à la sagesse de l'Angleterre, elle se résume dans ce fait qu'elle estime île et qu'elle était aussi peu obligée d'intervenir en Europe que nous l'étions presque par notre nature continentale Ce qui fit peut-être plus de tort aux œuvres coloniales que l'activité de notre diplomatie et de nos armes en Europe, ce fut le progrès des doctrines de colonisation purement mercantile qui amenèrent peu à peu nos hommes politiques, après nos philosophes et nos économistes, à considérer que le commerce était la chose essentielle dans la colonisation, le peuplement un avantage insignifiant, et qu'ils avaient tout intérêt à ouvrir nos colonies à l'étranger pour nous faire ouvrir les siennes. Ces doctrines d'importation anglaise, et qui ne convenaient en rien au caractère français, amenaient un esprit comme Voltaire à parler à la légère des arpens de neige du Canada, et à préférer les profits financiers, pourtant douteux, d'une exploitation mercantile comme celle de la Compagnie des Indes, à l'avantage durable d'un peuplement bien fait du Canada et de la Louisiane.

Au reste, nous fûmes trompés dans les deux espoirs. On laissait succomber Montca Im au Canada en 1759 et Choiseul se vantait de partager l'indifférence publique à l'égard de cette colonie. En la cédant aux Anglais par le traité de Paris (1763) il savait préparer l'insurrection américaine, mais il se trompait grossièrement en croyant que nous y gagnerions quelque profit.

Par le même traité de Paris nous perdions VHindoustan. Il suffit de rappeler la disgrâce de Dupleix pour indiquer

l'erreur de Louis XV el de ses conseils. (Tesl que Dupleix n'était pas un partisan du mercantilisme international qui commençait dès cette époque à pervertir le sens pratique français. Il voulait asseoir notre supériorité de richesse sur un système de gouvernement des pays indiens par les princes indigènes, qui seraient devenus ainsi, sans grands frais pour la métropole, nos subordonnés et nos collaborateurs. C'était un système intermédiaire entre l'occupation militaire de vastes pays qui risquait de trop grever nos finances, et l'insouciant abandon des doctrinaires qui croyaient qu'il suffisait d'aimer le commerce pour gagner quelque chose aux colonies et ne songeaient point à garantir les possessions françaises contre l'intrusion étrangère.

Signalons pourtant une précieuse acquisition de ce triste règne, celle de Maurice ou Ile de France, occupée en 1721 après l'évacuation hollandaise. L'agent de la Compagnie des Indes orientales, le célèbre Ma hé de la Bourdonnais, en fil le centre de nos comptoirs dans la mer des Indes. Mais que. pouvait valoir Maurice sur le chemin de l'Inde, une fois 1 Inde perdue? Ce fut pourtant un poste précieux pour nos revendications futures contre cette perte de l'Inde.

Le règne de Louis XVI continua la suite de ces humiliations ; on ne sut pas profiter de la guerre d'indépendance d'Amérique pour faire revivre nos droits sur le Canada : le Canada resta anglais. C'est que les doctrines prétendues libérales de l'école anglaise d'Adam Smith avaient fait des progrès en France et amené un déclin du sentiment de l'intérêt national qui avait été si fort dans une âme droite comme celle de Golbert. On lit bien quelques tentatives à Madagascar où Ton croyait trouver une compensation à la perte de l'Inde; et l'on esquissa une timide tentative d'intervention en Indo-Chine par un traité d'alliance avec Vempereur d'Annam.

Au cours des guerres de la Révolution el de l'Empire, l'adversaire le plus implacable ayant été l'Angleterre, noire empire colonial, comme notre marine, suhil de terribles revers. Bonaparte, premier consul, vendit la Louisiane aux États-Unis el lit abandon à l'Espagne de nos prétentions sur la Floride, lorsque l'Europe coalisée par les soins de l'Angleterre se tourna contre nous. Sous l'Empire, l'île Maurice fui conquise par les Anglais, malgré la belle résistance de Decaen : et les projets de reprise de l'Inde avec le

concours de l'Empire russe, élaborés par Napoléon Ier, restèrent lettre morte. En 1814, les colonies françaises se bornaient à des territoires moins étendus et plus dispersés qu'à la chute de la royauté : Saint-Domingue, Tabago, Sainte-Lucie, l'Ile Maurice, allaient grossir le lot de r Angleterre.

Le relèvement. — L'Empire actuel. -- Au XIXe siècle, quand la France fut remise des effroyables épreuves des guerres de la Révolution et de l'Empire, il y eut une reprise de l'expansion coloniale. Ce fut d'abord la conquête de VÂlgérie, qui, commencée à la fin du règne de Charles X, fut continuée sous les règnes de Louis-Philippe et de Napoléon III. Sous le second Empire furent développés à nouveau nos établissements du Sénégal et formés ceux de Nouvelle-Calédonie et de Cochinchine.

Mais, en dépit de l'acquisition de nouveaux territoires, il v avail eu sous le second Empire, éclipse de l'œuvre coloniale. L'empereur Napoléon III. dévoué aux idées du libre échange, et promoteur de l'entente cordiale avec l'Angleterre, laissa presque jusqu'à la fin de son règne, nos colonies largement ouvertes aux entreprises commerciales de l'étranger, tandis qu'il favorisait médiocremenl les entreprises françaises. Comme sous le règne de Louis-Philippe, où la tentative de Dupetit-Thouars dans les archipels du Pacifique avait amené la honteuse affaire Pritchard, l'entente cordiale avec l'Angleterre eut pour résultat de subordonner très souvent notre politique coloniale à celle de nos voisins d'outre-Manche.

La République a fait plus que tous les autres youvernements pour la restauration de notre puissance coloniale. Gambetta, puis Jutes Ferry surtout, reprirent les grandes traditions de Richelieu et de Golbert. Non seulement nous avons acquis en moins de ving-f ans la Tunisie, rangée sous notre protectorat, Madagascar, le Congo, V Afrique occidentale, Y Indo-Chine orientale, mais nous avons, par des dispositions législatives et par des traités, réservé à nos nationaux, beaucoup mieux qu'autrefois, une part notable deavantages de la colonisation. On continuera, il faut bien l'espérer, celte sage politique de Jules Ferry, qui a voulu l'acquisition d'un domaine colonial pour assurer aux Français, et non pas à d'autres peuples, des marchés privilégiés. Il

reste encore beaucoup à faire à cet égard : notre colonie <ln Congo ne nous appartient guère que par ses frais administratifs et ses dépenses de garde, car les étrangers y sont commercialement sur le même pied que les Fiançais. Dans certaines de nos colonies d'Afrique occidentale, comme le Dahomey, la Côte d'Ivoire, la Guinée, la marine étrangère prime la nôtre, grâce à un régime libéral dont nous n'avons

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