I. — V Indo-Chine française
Situation, dimension, formation territoriale. — Notre empire d'Indo-Chine comprend une superficie d'environ 070000 kilomètres carrés. Noire établissement en liasse Gochinchine date de 1858. En 1802, les trois provinces de la basse Gochinchine nous étaient cédées par l'Annam. En 1803, le Cambodge passait sous le protectorat français. En 1808, un nouvel accroissement de trois provinces nous livrait huit le cours inférieur du Mékong. De 187:>, date la première intervention au Tonkin, celle de Francis Garnier, qui y mourut assassiné. Enfin la campagne de 188:!- 188."), terminée par une guerre contre la Chine, nous rendit définitivement maîtres de l'Annam et du Tonkin, jusqu'aux provinces chinoises du Kouang-Si et du Yun-Xan. Le récent accord signé avec la Grande-Bretagne amis sous l'influence française le pays siamois jusqu'à la rive gauche de la rivière Méiiain, tandis que la Grande-Bretagne, par sa colonie de la Birmanie, s'intéressait à la partie occidentale du royaume siamois. Les deux nations européennes avaient compris que la persistance d'un État siamois indépendant et agressif était un danger pour l'une et l'autre.
Géographie physique et ethnographie. — L'Indo-Ghine française se compose d'un long et vaste sillon de hautes terres qui couvrent une partie du Tonkin, presque tout l'Annam, la moitié du Laos et les provinces du nord-est de la Cochinchine. C'est cet ensemble que l'on appelle la cordillère ahnamitique, bien que ce snil plutôt un relief composé de larges croupes et de plateaux massifs. Les parties les plus hautes sent dans la région de l'Annam où le Phou-San mesure 2705 mètres et le Pou-Atouat 2500 mètres. Au centre des monts de l'Annam s'ouvre, à 300 mètres d'altitude, la grande brèche de Aï-Lao ou
« Porte tlu Laos », qui est Je chemin traditionnel entre le littoral annamite et le centre du bassin du Mékong-.
Le climat diffère beaucoup entre l'extrême-sud de la Gochinchine et l'extrême-nord du Tonkin que séparent 1 700 kilomètres, c'est-à-dire la distance existant entre le nord de la France et le Sahara algérien. D'une manière générale el pour toute l'Indo-Ghine, Tannée est divisée en iloux saisons, comme dans tous les pays de moussons, la saison chaude et humide dite hivernage, entre avril et octobre, la saison sèche d'octobre à mars ou avril. Mais l'humidité est beaucoup plus grande et plus durable en Gochinchine qu'au Tonkin, et l'Annam fait une transition entre les deux; de plus, les pays de l'intérieur, comme le Laos, n'ont pas une humidité aussi constante que les pays riverains de la mer. Au Tonkin, il y a vraiment, comme dans nos pays, quatre saisons, tandis que les transitions du printemps et de l'automne n'existent guère en Gochinchine. Non seulement dans le haut Tonkin, où Ton connaît la gelée, mais à Hanoï même, il faut faire du feu en décembre et en janvier. Bref le climat du nord de l'Indo-Chine est beaucoup moins énervant pour la santé des Français que l'humidité chaude et constante de la Gochinchine.
L'Indo-Chine française est arrosée par deux grands fleuves, le Mékong ou Cambodge et le Fleure Rouge ou Song-Koï. Le Mékong", né sur le plateau du Tibet, où les Français Bonvalot et Dutreuil de Rhins ont découvert ses sources, arrive en Indo-Chine après avoir traversé impétueusement le Tibet de terrasse en terrasse. Son cours moyen forme une série de biefs séparés les uns des autres par des rapides que les lieutenants de vaisseau Simon, Le Va y et Mazeran ont reconnus. Des affluents considérables, venus pour la plupart des monts de l'Annam, comme le Sé-Kong, accroissent de beaucoup son volume. Après avoir franchi les grandes cataractes de Xien-Kong, de Kemmarat, de Khone et de Préapatang, il devient navigable à Kratiéh 300 kilomètres de la mer; à Pnom-Penh il se ramifie. Un grand lac, le Tonté-Sap, lui sert de déversoir en temps de crue. Le delta du Mékong a un développement de 000 kilomètres entre les branches extrêmes d'est et d'ouest. En temps de crue le grand fleuve a roulé souvent plus de 40000 mètres cubes d'eau par seconde.
Le Song-Koï ou Fleuve Rouge, fleuve du Tonkin, prend
sa source dans les montagnes du Yun-Nan, à2600 mètres. Il traverse rapidement un pays montagneux entre des falaises très élevées, et a déjà dévalé la plus grande partie de sa pente quand il entre en territoire français à Lao-Kay. Là c'est une rivière large d'une centaine de mètres. A partir de Yen-Bay, sa vallée s'élargit beaucoup. L'apport de la
Fig. 42. — Los environs de Saigon.
Rivière Noire double à peu près le volume du Pleuve Rouge : la Rivière Claire lui apporte beaucoup moins d'eau. Le fleuve, définitivement formé en aval de Sontay, se jette dans la mer par plusieurs branches extrêmement ramifiées. Le delta dn Fleuve Rouge commence à 150 kilomètres environ de la mer à laquelle il présente un front de plus de 120 kilomètres. Le Fleuve Rouge, signalé par Francis Garnier comme une voie de pénétration pins commode «pie le Mékong vers le sud de la Chine, a été exploré en détail par le lieutenant de vaisseau Escande.
Le littoral de Gochinchine el <le Cambodge est bas el peu découpé. Saigon, sur la rivière de ce nom, est relié aux bouches du Mékong- par un canal. La côte d'Annam, plus souvent rocheuse et échancrée, parce que des éperons montagneux viennent en contacl avec la mer, est pourtant encombrée d'alluvions sur la plus grande partie de son développement. La baie de Hué, mais surtout celle de Tou-
Fig. 43. — Delta du Fleuve rou^e.
rane, vaste rade naturelle circulaire, sont des plus remarquables.
La côte du Tonkin est assez élevée et découpée au nord du delta, où se trouve la belle rade iïAlong', semée d'un dédale de roches pittoresques. Au débouché du delta, elle est toute plate : les ports, comme Haïphong et Hanoi, sont situés sur le cours inférieur du fleuve.
LTndo-Chine française présente beaucoup de ressources naturelles, riches forêts qui contiennent le teck, Vébénier, le bambou, V arbre à vernis, belles mines de houille au Tonkin, de fer, de cuivre, de plomb, d'antimoine.
Les indigènes forment une population de petite taille en général mais ingénieuse et apte au travail. Tels sont surtout
les Annamites qui dominent ;m Tonkiri, en Annam et en Gochinchine et sont pour la plupart petits, malingres, mais d'une adresse merveilleuse. Les Cambodgiens ou Khmer sont des métis d'Hindous avec les populations primitives de la péninsule : ils sont plus vigoureux en général que les Annamites. Dans les grandes villes de commerce et dans les ports, sont des colonies de Chinois, groupés à part, très solidaires «l'intérêt et par là dangereux pour le reste de la population. L'Indo-Chine française est peuplée de 18 millions d'habitants dont 3 millions en Gochinchine, i million au Cambodge, fi en Annam, 7 au Tonkin el 600000 au Laos.
Gouvernement et division politique ; valeur de chaque pays. — Les divers fragments de l'Indo-Chine française ont été groupés sous l'autorité d'un gouverneur général en union indo-chinoise : on a voulu par là rendre plus solidaires leurs intérêts économiques. Chacun des pays qui la composent présente pourtant quelque originalité.
Au sud, c'est la Gochinchine, la plus anciennement colonisée, riche en terres alluviales ou apports du delta du Mékong, possédant, grâce aux bras de la section inférieure du fleuve, et à de multiples chenaux, des communications faciles, enfin heureusement située sur le chemin des navires qui, venus d'Europe, se rendent en Extrême-Orient. Le chef-lieu est Saigon (75000 hab.). On doit citer aussi Cholon (150000 hab.), reliée à Saigon par des voies ferrées el des tramways.
Le Cambodge s1 est développé autour du beau lacdeTonlé- Sap si riche en poissons et dont les alternances de montées et de retraits favorisent de multiples cultures. Mais l'État cambodgien a été démembré et souvent pillé par les Siamois au cours des deux derniers siècles. Il commence à se releversous la protection de la France. C'est une région de plaines fertiles où la culture estbeaucoup moins développée encore qu'en Cochinchine, parce que la vente des produits agricoles y est beaucoup moins commode, vu l'éloignementde la mer. La capitale Pnom-Penh a 30000 habitants.
C'est à torl qu'on a longtemps comparé Y Annam à « un bâton entre deux sacs de riz » qui seraient le Tonkin et la Gochinchine. Si le pays annamite ne développe sur la mer qu'une série de petites plaines deltaïques qui n'ont ni l'ampleur de la Gochinchine ni celle ^v Tonkin. l'Anuum mou-
COLONIES DU PACIFIQUE. 23b
Ligneux est loin «le manquer de ressources et de l'autre côté des monts, il y a des pays de colonisation annamite confinant au Laos, qui seront très riches à mesure qu'on y réparera les dégâts de l'invasion siamoise. Enfin, grâce à la sécurité que nous y assurons, l'industrie de la pêche et du cabotage semble devoir se développer en Auuam où il y a de bons marins et d'adroits pêcheurs. La grande ville est la résidence impériale de Hué (50000 hab.), située près de la mer: Tourane est le meilleur port de l'Annam.
Le Tonkin (150000 kilom. carrés) est la mieux peuplée de toutes nos colonies indo-chinoises, celle où la culture revêt les aspects les plus divers, en raison de la variété des altitudes et de la délicatesse des saisons; c'est aussi la colonie où se développent les industries extractives les plus prospères, puisqu'elle est riche en houille et en Métaux industriels. En raison même de ces avantages, elle ne dispose pas, pour l'exportation, du bénéfice net de grosses récoltes de riz, comme il arrive dans la Goehinchiné où la population est insuffisante : mais elle appelle à l'importation un bien plus grand nombre d'objets manufacturés de nos industries puisque la population est moins purement agricole et plus éveillée aux formes de civilisation qui rappellent les nôtres. Enfin le Tonkin a l'avantage commercial d'avoisiner le grand marché chinois sur lequel nos compatriotes fondent, non sans raison, de grandes espérances qui seront réalisées si nous savons garder pour nos associés tonkinois et pour nous-mêmes l'avantage de ce voisinage. La capitale du Tonkin est la belle ville de Hanoi 151)000 hab.) sur le bras principal du Song-Koï, à 85 kilomètres de la mer par le canal des rapides. Le port commerçant de Haïphong se développe avec rapidité.
Mise en valeur de l'Indo-Chine. - - L'Indo-Chine française est assurément la plus riche de nos colonies situées sous les tropiques. Elle le doit à un passé de civilisation déjà ancien, aii nombre et à l'ingéniosité des races qui la peuplent, mais beaucoup aussi aux conditions naturelles de son relief et de son climat, à l'existence de grands deltas qui font défaut en Afrique occidentale, à la présence de montagnes considérables qui, sur ses confins du nord, multiplient l'action bienfaisante de la mousson pluvieuse et rendent possibles de grandes concentrations fluviales,
Si riche et industrieuse < |i i< * soit déjà celte population, elle doit jusqu'ici ses principales ressources à l'agriculture. Ce qui détermine les grandes agglomérations, soit purement agricoles comme en Cochinchine, soit agricoles et industrielles comme au Tonkin, ce sont les belles terres deltaïques où Ton peut faire de grandes récoltes de riz. LTndo-Chine française produit plus de 3 millions de tonnes de ris, et en plus de Yigname, du maïs, des patates, du millet, des épices en abondance, poivre, cannelle, girolle, du thé, du café et du coton. L'élevage est prospère dans les pays où les agriculteurs ne sont pas encore à l'étroit, par exemple en Cochinchine, au Cambodge et au Laos. Parages maritimes, fleuves et lacs regorgent de poissons. •
La découverte et l'exploitation de la houille au Tonkin a beaucoup ajouté à cette primitive et traditionnelle richesse. Les gisements de Kébao, de Hon-Gay, de Yen-Bay, puis de Tourane en Annam, semblent particulièrement riches.
Mais pour rendre solidaires lous ces pays, et amener la diffusion de leurs richesses, il faut des voies decammunication. Déjà le bas Mékong et chacun des biefs du cours moyen, puis le Fleuve Rouge jusqu'à la frontière chinoise, sont ouverts à la navigation à vapeur. L'unité sera faite par le réseau de voies ferrées qui joindra la Cochinchine à l'Annam et au Tonkin, et se raccordera aux chemins de fer de l'empire chinois; 2800 kilomètres sont déjà construits.
Dés maintenant le commerce est actif dans nos ports dlndo-Chine. Saigon, à vingt-huit jours de France par les paquebots rapides, est un grand entrepôt du commerce du ri/. Haïphong au Tonkin, Tourane en Annam, sont ensuite les plus actifs. Au total les ports de l'Indo-Chine française ont eu, en 1902, un mouvement de sortie de L200000 tonnes dont :5()0000 sous pavillon français, 360000 aussi sous pavillon allemand et 240000 sous pavillon, anglais. A la sortie les chiffres sont presque identiques. Donc l'Indo- Ghine est loin de procurer à notre pavillon les avantages pour lesquels elle a été acquise, puisque l'Allemagne, qui n'a aucune réciprocité à nous donner en ('"change dans ces parages, y joue un rôle égal au notre.
Quanl au commerce; il s'esl élevé à 215 millions pour les importations, dont 108 millions en marchandises françaises et 107 en marchandises étrangères; les ventes ont atteint dans h même année L002, L85 millions, don! iO à
destination de la France et de ses colonies, et 145 à destination de l'étranger. Le remède à cette situation paraît devoir être, soit dans un régime de faveur, bien légitime, à Fégard du pavillon français, soit dans la création, déjà essayée, d'une marine coloniale groupant des intérêts français et indo-chinois, et assurant du fret à nos navires |>;ir le développement du cabotage.