DE LA MER DU NORD
Caractères et principaux types des neuves français. Pas de caractère général. Répartition par versants. Inexactitude du classement en catégories suivant la nature des terrains. Moselle et cours d'eau descendus des Vosges. — La Meuse. — L'Escaut.
Caractères et principaux types des fleuves français. — Si l'on veut étudier les cours deau d'un grand pays comme la France dans leurs rapports avec la société humaine qui habite ce pays, ce qui est le dessein même de la géographie, il faut considérer dans quelle mesure ils rendent service soit à la navigation, soit à la culture, soit même à l'iudustrie, depuis que l'homme sait transporter à distance l'énergie des torrents et des fleuves. Or, si la France est l'un des pays le plus heureusement doués à cet égard, il s'en faut de beaucoup que nous ayons encore jusqu'ici tiré de ses facultés naturelles tous les avantages qu'elles nous promettent. Les eaux courantes de France sont déjà grandement utilisées par l'agriculture; elles commencent à être aménagées pour l'usage du commerce ; mais nous ne sommes qu'au début de l'utilisation de la force motrice des torrents que l'on appelle la « houille blanche ».
On ne saurait attribuer à l'ensemble de notre réseau fluvial un caractère général; nos fleuves sont très différents les uns des autres, par l'ampleur de leur ramure d'affluents, par l'inclinaison de leurs pentes, par la nature chimique des terrains qu'ils drainent; et chaque réseau fluvial est un composé d'affluents qui diffèrent singulièrement les uns des autres.
Sans doute, on peut les répartir par versants, les diviser, par exemple, en tributaires de la mer du Nord, de la Manche et de l'Atlantique à l'ouest et au nord-ouest, de la Méditerranée au sud-est. Mais cette considération est loin de définir exactement la nature de chacun de nos fleuves. Le Rhône, qui est tributaire de la Méditerranée, lui apporte les
HYDROGRAPHIE DES EAUX DOUCES. 10"j
eaux que les vents de l'Atlantique ont déposées sur le plateau de Langres, sur le Jura et ses plateaux, sur les glaciers des Alpes, de la Savoie et du Dauphiné; la plus grande partie de ses eaux principales n'a donc point son origine dans la mer où le fleuve principal retourne. Il arrive que les orages de la région de la haute Loire influencent à la fois les deux domaines hydrographiques de la Loire et du Rhône. La trouée de Naurouse marque le contraire d'une séparation entre les pays qu'arrosent l'Aude etl'Hers. Une ligne de partage des eaux, à supposer qu'il soit utile de la tracer, ne marquerait pas une ligne de partage des climats.
A plus forte raison serait-il périlleux de vouloir classer sources et fleuves en catégories suivant la nature des territoii'es où ils naissent et se développent. La même roche peut donner lieu, suivant le climat du ciel sous lequel elle est déposée, à des phénomènes de production de sources, de ruissellement, de disparition ou de crue extrêmement divers. En effet, la perméabilité ou la fissuration d'un terrain produit des etTets diflerents suivant que les pluies tombent lentement, brusquement, sont plus proches du brouillard ou plus proches de l'orage. En outre, la même roche, inclinée différemment, peut avoir des conséquences différentes sur le régime d'un fleuve. Enfin, il faut surtout se garder d'étudier la circulation des eaux courantes sur une carte géologique, qui fait" abstraction des couches superficielles, c'està-dire de celles qui sont les plus importantes pour la détermination du caractère des cours d'eau. Les granits de la Corse sont souvent dénudés et, comme ils reçoivent des pluies essentiellement orageuses et rares, donnent lieu à des effets de ravinement d'une puissance extrême et d'une grande brièveté. Les granits du Limousin, recouverts d'une couche de terre végétale de quelque épaisseur, sont sillonnés d'une infinité de veinules et de ruisselets qui forment des cours d'eau; et, à vrai dire, ce n'est point le granit sous-jacent qui détermine ce phénomène, mais la couche meuble dont il est surmonté. Ce caractère d'épargne et de division des eaux courantes est d'ailleurs accentué dans le Limousin, du fait de la fré(iuence et de la douceur des pluies ; la circulation des eaux reflète ce qu'est leur chute du ciel. Les mêmes caractères sont encore beaucoup plus accentués en Bretagne, où le granit est souvent garni d'une couche plus épaisse de terrains meubles, où cette couche de terrain meuble porte des arbres et des herbes, véritables filtres pour les eaux du ciel, et où les pluies tombent pendant cent quatre-vingts à centquatre-vingt-dix jours de l'année. Si l'on veut parler vrai et ne s'en point rapporter à la figuration que les géologues ont d'ailleurs raison d'adopter, puisqu'ils en sont point géograplies, on pourra dire que le granit de la Corse,
des Alpes-Maritimes, bref de nos pays de climat méditerranéen, est imperméable parce qu'il est dénudé, tandis que les mêmes roches sont perméables en Limousin et en Bretagne, non pas par elles-mêmes, mais par la vertu du manteau qui les recouvre. De même, descalcairesjurassiquesplus ou moins fissurés ne donneront pas lieu aux mêmes phénomènes de disparition ou d'apparition de sources dans le Jura bien arrosé et sur les Causses qui ne reçoivent que de rares orages, à plus forte raison si l'on compare les mêmes calcaires dans l'humide Normandie et dans la sèche Provence. D'ailleurs, si la qualité des terrains, constatée dans la nature et non sur une carte, avait une si puissante vertu sur le régime des fleuves, ce seraient toujours les mêmes cours d'eau qui seraient réguliers, toujours les mêmes qui déborderaient ou seraient à sec ; or, il n'en est rien ; donc la nature climatérique d'un pays importe beaucoup plus que la composition du sol pour expliquer les vicissitudes du régime d'un fleuve. Il est des années pendant lesquelles les riverains de l'Allier et de la Loire n'ont pas souff'ert; il en est d'autres qui ont vu les habitants des bords de la Seine cruellement éprouvés. Les zones de plus grande régularité de nos fleuves sont les zones de plus grande régularité de notre climat; il est vrai d'ajouter que, dans des conditions semblables de climat, la nature du sol où naît et coule un fleuve peut apporter une explication secondaire de sa nature.
C'est faire une remarque climatérique qu'observer combien la recrudescence du relief conti'ibue à former sur le sol français des centimes hvdrographiques. C'est dans la montagne qu'il pleut le plus : nos montagnes sont donc les châteaux d'eau de noire territoire. Nos Alpes, notre Massif central, notre Jura, nos Voso-es, et même nos humbles collines de Bretagne et de Noi'mandie sont les lieux de naissance de prédilection de nos cours d'eau. Encore ne faut-il pas négliger de connaître les variations de cette loi et ses exceptions. Autant nos Pyrénées centrales et occidentales sont riches en eaux courantes, autant nos Pyrénées orientales en sont pauvres : là, dans une même région de montagnes, s'affirme le contraste du climat méditerranéen et du climat atlantique, l'un franchement maritime, l'autre à pou près continental. Notre Massif central fournit à la Charente, à la Vienne, des eaux d'une belle constance et d'une abondance régulière ; il jette dans la Loire et dans l'Allier des torrents forcenés. Nos Alpes de Provence ne donnent au Rhône que la pauvre et inconstante Durance ; leurs massifs du nord sont pourvoyeurs de la belle Isère.
Cours français de la Moselle, de la Meuse et de VEscaut.
La Moselle. — Les cours d'eau entièrement ou partiellement français qui aboutissent à la mer du Nord égoullent