CHAPITRE III
Sommaire.
Formation du relief français. — Chaîne hercynienne (Vosges, Massif central, Ardennes, Massif armoricain). Mouvement alpin : Alpes, Jura, Pyrénées. Épanchements volcaniques (Massif central), érosion glaciaire. Classement des montagnes d'après leur ordonnance actuelle. Caractères généraux du relief français. Mélange de montagnes, de collines, de plateaux et de plaines. — Classification des montagnes de la France : premier groupe, Alpes, Jura, Vosges et Ardennes; deuxième groupe, les Pyrénées; troisième groupe, le Massif central.
Les Alpes. — Alpes de Savoie, du Dauphiné, de Provence.
Formation du relief français. — Le géographe est tenu de considérer le relief, non pas en raison de ses origines, mais purement et simplement en raison de sa forme actuelle ; car le jeu des climats, la répartition des plantes, le tracé des voies naturelles n'ont aucune espèce de rapport avec les reliefs effacés des âges précédents. On ne met en rapport que deux phénomènes actuels ; rapprocher, en l'imaginant d'ailleurs pour une forte partie, le relief antérieur à l'âge tertiaire du climat de* notre siècle actuel, est commettre un simple anachronisme.
Cependant, pour expliquer brièvement, mais uniquement pour expliquer les formes actuelles de notre terrain, il est permis de remonter en arrière et de résumer, avec une
réserve que commande la pari très grande des hypothèses, les doctrines des géologues. Donc la terre de France, avant qu'elle portât des hommes, fut sillonnée de montagnes tout autrement disposées que les montagnes actuelles. Ainsi les géologues classent sous le nom de chaîne hercynienne quatre masses de relief aujourd'hui bien indépendantes les unes des autres, et que, pour cette raison, le géographe ne doit pas classer comme les géologues, les Vosges, le Massif central, VArdenne et le Massif armoricain. Ce sont les fragments dispersés de la plus ancienne chaîne de montagnes qui se soit dressée sur l'emplacement de notre sol actuel. Nous n'en voyons plus que les ruines parce que les effondrements, l'érosion des glaces, celle des eaux courantes et les pluies ont brisé l'unité que l'on suppose avoir existé entre ces masses montagneuses composées de roches très anciennes. Il ne faut pas dire que ces montagnes sont les plus ruinées parce qu'elles sont les plus anciennes, car des montagnes anciennes peuvent se trouver dans une région qu'épargnent les agents de ruine, et une montagne moderne se trouver exposée à des causes de destruction très rapide; mais, pour la France, ce mode d'explication est vrai.
Les géologues signalent après le plissement calédonien, qui n'a pas affecté notre sol, et le plissement hercynien, qui s'y est fait sentir, le plissement alpin, le seul dont l'architecture soit encore bien visible dans la disposition de notre relief actuel. C'est à ce mouvement auquel on donne le nom des Alpes, et qui se serait produit au milieu de la période tertiaire, qu'est dû le relief des Alpes, du Jura et des Pyrénées, c'est-à-dire le relief le plus caractérisé de notre sol. On suppose que c'est le même mouvement qui rompit l'unité de la forêt Noire et des Vosges, jadis unies, en déterminant un effondrement, comparé à la rupture d'un pont entre deux piliers qui restent en place.
Les géographes ne peuvent pas plus trouver dans cette hypothèse scientifique des géologues que dans celle de la chaîne hercynienne une base de classification. Dans une étude du relief actuel, c'est la séparation réelle des Pyrénées et des Alpes que l'on doit observer et non la communauté d'oriiiine des forces qui leur donnèrent naissance.
Enfin, des épanchements volcaniques et des érosions intenses de la glace et des eaux courantes ont contribué
à former noire sol tel que nous le voyons aujourd'hui. S'appuyantsur unedoclrine récemment imaginée et d'après laquelle les éruptions volcaniques se produiraient sur les grandes ruines de fracture de 1 ecorce terrestre, de nombreux géologues estiment que l'activité volcanique s'éveilla dans le Massif central à la suite de la poussée du plissement alpin sur le pourtour oriental du plateau. Ainsi s'expliqueraient les énormes dépôts de laves et de basaltes qui forment le relief du Cantal et du mont Dore. Après cette période d'éruption, le sol français aurait connu une période glaciaire. La trace des érosions produites par les glaces peut être observée en France bien loin en avant de nos Alpes, au nord des Pyrénées actuelles, dans le Jura, les Vosges et dans le Massif central. Nombre de régions de sommets aigus ont été rasées et aplaties; des vallées profondes ont été élargies ou formées au sein des roches les plus résistantes. Les masses volcaniques du Massif central ont été ébréchées et déformées, à l'exception de la chaîne dcspuys, dont la formation est de date plus récente que la période glaciaire.
Étude géographique du relief du sol français. — Le relief du sol français doit être éludié dans son rapport avec les ptiéuomènes de composition du sol qui ont été exposés dans le cliapitre précédent, et aussi pour préparer les études ultérieures de climat, d'hydrographie, de constitution des côtes, de vie végétale, animale, et de civilisation humaine. Le point de départ, c'est une histoire abrégée, hypothétique d'ailleurs, de la manière dont les différentes roches ont été plissées, érodées, burinées par les glaces, etc. Mais il faut bien mettre en lumière que les dispositions actuelles du relief sont parfaitement discordantes par rapport à celles du passé. Il faut que ces montagnes soient classées d'après leur ordonnance actuelle et non d'après une ordonnance dont nous retrouvons péniblement les traces en faisant l'histoire géologique des âges antérieurs.
Caractère général du relief de la France. — La France n'est pas un pays de relief considérable, comme sont la Suisse, la Norvège et l'Espagne. Elle n'est pas davantage une région du globe où, comme en Allemagne, le relief soit réparti presque d'une seule masse et dans un pays qui fait contraste avec le reste. Elle est un très curieux mélange de montagnes, de collines, de plateaux et de plaines. Ainsi,
dans la zone climatérique où elle est située et qui est caractérisée par une assez remarquable douceur de la température et par des pluies assez abondantes, elle ne perd pas du fait de son relief une part notable de son terrain pour la culture. Le mélange de toutes les formes de relief a aussi pour résultat la facile communication de tous les éléments ethnographiques qui composent la nation française.
C'est aussi une heureuse fortune pour notre pays que de posséder de hautes montagnes, c'est-à-dire des réservoirs précieux d'humidité au sud-est et au sud-ouest, dans les parties où précisément la clarté du ciel et la force de l'insolation risqueraient de nuire le plus aux cultures. Les Alpes sauvent la vallée du Rhône et une part notable de la Provence de l'aridité ; et le bassin aquitain du Sud-Ouest, grâce aux deux reliefs des Pyrénées et du Massif central, compte beaucoup de fécondes campagnes que l'on a comparées à celles du bassin de Paris.
La France est bordée par trois grands systèmes montagneux, Alpes, Jura et Vosges, au nord desquels nous possédons un petit fragment du plateau ardennais. Il y a donc pour ainsi dire une autre France de l'Est et du Sud- Est, et, là comme du côté de l'Espagne, nous sommes assez nettement séparés du reste du confinent. A ces trois groupes de montagnes, dont le territoire français possède des parts notables, s'adosse un môle de systèmes secondaires et de plateaux.
Enfin, dans la moitié méridionale de notre territoire, s'étend un massif qui n'est pas précisément central, mais auquel on a donné ce nom : la plus grande partie de ses hauteurs sont nettement situées dans la France du Midi et en présentent tous les caractères. Il est vrai que ce massif a une répercussion climatérique jusque dans nos plaines de l'Ouest. Si l'on y veut comprendre le Morvan, il présente en effet des analogies d'origine et de nature, mais qui, situées sous un autre climat, offrent un autre aspect. On peut à la rigueur conserver cette vieille et coutumière appellation de i\Iassif central. On a fait valoir, pour bien marquer l'originalité de ce Massif central, qu'il est nettement isolé et entouré de plaines de toutes parts. Il y a peutêtre lieu d'observer que, dans les régions qui le bordent au nord-est vers le Morvan, il n'y a pas à proprement parler de plaines, mais seulement des coupures, comme celle par
OÙ s'unissent la Loire et la Saône. Mais ces pays du Charolais, du haut Berry, du Morvan, forment une sorte de lien entre les Vosges, le Jura et le Massif central par la transition du plateau de Langres. On a trop remarqué jadis ce caractère de continuité des plateaux d'altitude moyenne que l'on avait transformés en une ligne de reliefs caractérisée. Ce serait une autre erreur que de nier, en invoquant la différence de nature des terrains, l'harmonie de ce relief de plateaux qui part de la vallée de la Saône, va s'abaissant graduellement vers le bassin de Paris. A l'est, les plaines de la Saône et la vallée du Rhône séparent bien le Massif central de l'ensemble des Alpes et du Jura. Toutefois, la vallée du Pdiône est une séparation bien peu large entre deux zones de pays montagneux. A peine l'a-t-on passée en venant des Alpes que l'on se bute au mur de soutènement du Massif central. Au sud, la coupure de Naurouze est significative assurément, mais bien peu large. En somme, ce Massif central, qui est un relief original du territoire français en ce sens que nous le possédons tout entier, est bien baigné par des plaines au nord-ouest et au sud-ouest, mais, au nord-est et à l'est, il n'est coupé de notre relief oriental que par des plaines peu étendues ou même des vallées très étroites.
Est-il rigoureusement vrai dédire que le relief formé par les Pyrénées, le môle du Massif central, le Jura et les Alpes, forme une ligne séparalive qui dissocie deux moitiés de la France, dont chacune est caractérisée par un climat particulier, le climat atlantique dun côté, le climat méditerranéen de l'autre? La séparation n'est point telle que les Alpes ne puissent recevoir, par-dessus et par delà le Massif central, les pluies abondantes qui viennent de l'Atlantique, de sorte que le Pihône est, comme la Seine et le Rhin, un enfant des pluies qui viennent de l'ouest, bien qu'il soit tributaire de la Méditerranée. La plaine de la Saône, par delà le plateau de Langres, rappelle beaucoup plus les aspects de la France du Centre et de l'Est que des pays provençaux vers lesquels vont s'échapper ses eaux. Dans la vallée du Rhône, c'est seulement vers Valence que l'on voit apparaître la végétation caractéristique des bords de la Méditerranée, et pourtant on est de l'autre côté du Massif central. Au sud, on hésiterait à déclarer que Toulouse a un climat atlantique beaucoup plus que Montpellier. En
somme, ce relief interposé n'est pas la seule cause qui fasse contraster la France atlantique et la France méditerranéenne. Il peut accentuer le contraste, le souligner, le rendre plus visible aux yeux, il ne le crée pas.
Quant aux essais qui ont été tentés d'expliquer les destinées d'un fjrand pays comme la France par la position i-espective de ses plaines et de ses montagnes^ on ne les doit considérer qu'avec une critique attentive. La vallée du Rhône et de la Saône l'ut le centve de la Gaule romaine parce que ces pays étaient le mieux en contact avec les pays romains de civilisation supérieure. Le Massif central, considéré comme un pôle répulsif par le géologue Elie de Beaumont, fut prodigieusement attractif à l'époque de la lutte de Vercingétorix contre les Romains. Si le bassin de Paris et Paris même sont bien situés et ont servi pour ■cette raison les desseins des princes qui firent l'unité de notre pays, il s'en fallut de bien peu à plusieurs reprises que l'histoire prît une toute autre tournure; et ce n'est pas la convergence des affluents de la Seine qui sauva la monarchie. Au reste, ce ne sont pas les rides bien orientées de ce bassin de Paris qui ont seulement -agi sur les humains. Avec le même dessin et de moindres richesses, ce pays eût été d'une action nviUe : on ne se réunit pas pour le plaisir de suivre une direction, mais pour l'avantage de siéger au centre d'un riche pays. Cette histoire géométrique risque fort d'inspirer des idées fausses. Si la nature aide quelquefois les hommes dans l'accomplissement de desseins qui -viennent à l'esprit des plus énei'giques, elle ne dicte point les destinées d'un peuple; et surtout on risque de ne point comprendre ces destinées si l'on ne considère dans la nature d'un pays que des lignes de direction ,des chemins d'accès, des points de réunion, au lieu de se rendre compte de la répartition des richesses naturelles. Elie de Beuamont a fait l'épure de la France, Michelet en a fait le tableau.
Rien de difficile comme la détermination de l'influence si variable des reliefs montagneux sur les échanges de population de la France avec les pays voisins. Nous disons philosophiquement que les humains, de plus en plus civilisés, tiennent de moins en moins compte des barrières montagneuses qui les séparent, et que ce qui a arrêté les invasions antérieures n'est plus un obstacle aux communications belliqueuses ou pacifiques des peuples entre eux. N'est-ce pas une illusion ? Louis XIV disait solennellement : « Il n'y a plus de Pyrénées », marquant par là qu'une heureuse alliance de deux familles régnantes avait vaincu la nature. Il oubliait d'ailleurs les nombreuses incursions des Espagnols que le roi Henri IV, dans le cours du même siècle, avait dû pourchasser sur tout le territoire. C'est dans la région pj-rénéenne, région d'obstacles, dit-on, que se forma le peuple
mixte des Celtib'res de l'antiquité, c'est-à-dire qu'un des mélanges de races les plus caractéristiques s'est fait, en des temps barbares, dans une région de séparation très marquée. Les Alpes, qui ont passé si longtemps pour une difficile barrière, ont donné passage à un plus grand nombre de colons et d'envahisseurs, quand il n'y avait pas de voies ferrées ni de routes, par exemple à l'exode des Gaulois qui avaient peuplé toute la Cisalpine de proche en proche. C'est que, si les hommes savent de mieux en mieux tracer les routes et conduire les chemins de fer, ils savent aussi de mieux en mieux édifier les forteresses et placer les garnisons. Il y avait donc une sauvagerie favorable aux invasions et il y a une civilisation protectrice des nationalités : la civilisation read plus perfectionnés non pas seulement les accès, mais aussi les barrages, de telle sorte que nous sommes souvent aujourd'hui tentés d'expliquer des faits de concentration politique nationale par la persistance d'un obstacle naturel. Bientôt, disons-nous, les Pyrénées, trouées d'un tunnel, ne seront plus un obstacle entre la France et l'Espagne. Nous nous trompons comme Louis XIV, et nous attribuons à la civilisation le bienfait qu'il croyait devoir attribuer au mariage de son petit-fils. L'obstacle naturel est devenu plus surmonlable, mais la cohésion de chacune des nationalités est devenue plus serrée qu'autrefois. Tandis que les montagnes étaient le plus difficiles à franchir, les hommes, mal formés en nationalités, essaimaient tout à leur aise; maintenant, la foi-ce de l'obstacle étant vaincue, le désir de communiquer en masse est devenu moindre. Il ne faut jamais perdre de vue la réaction morale de l'homme en face des forces de la nature : on fait aux montagnes beaucoup trop d'honneur dans les explications d'histoii-e contemporaine.
La position de nos plus importantes zones de relief dans les parties les plus chaudes de notre territoire a pour effet de soustraire aux cultures une étendue de sol moins considérable. En efTet, les Pyrénées, les parties élevées du Massif central et les Alpes appartiennent à une zone climatérique où la culture reste possible dans leurs vallées et sur leurs pentes, jusqu'à une altitude considérable. D'autre part, les Pyrénées sont placées dans la région du climat le plus doux et le plus régulièrement pluvieux. N'oublions pas la répercussion des pays de grande altitude sur la fécondité des régions voisines. Le grand réservoir d'eau des Pyrénées sauve de la sécheresse de notables étendues de nos pays du Sud-Ouest, tandis que les Alpes donnent la vie au pays aride de la vallée du bas Rhône et créent même, sous le soleil ardent de ces parages, une zone inondée, le delta du
Rhône, que l'on commence à assécher, comme la région du delta du Rhin, mais où l'ardeur du soleil pourra Taire vivre de bien plus belles cultures.
Il est difficile de donner une évaluation rigoureuse et significative en même temps des zones de divers reliefs du territoire français. Dire que les hautes terres occupent à peu près 250000 kilomètres carrés et les terres basses 280000 n'est qu'une approximation. Ce qu'il faut faire valoir, cestle perpétuel enchevêtrement des diverses formes de relief dans notre pays, car les chitïres d'altitude n'ont pas partout la même signification. Les croupes bretonnes et normandes sont déjà rebelles à la culture à 300 mètres d'altitude; les vallées des Pyrénées, du Massif central et d'une partie des Alpes qui s'étagent à cette même hauteur sont des pays de pleine culture.
Comment classer nos montagnes. — Le relief de la France ne peut être classé qu'en raison de ses formes actuelles, c'est-à-dire en raison de ce qui influe réellement sur la répartition des pluies, sur la richesse des cours d'eau, sur la productivité des terres, donc sur le sort des humains i\ui habitent la France. Qu'un géologue, auquel peut rester étranger le souci de rapprocher les phénomènes naturels et les grands mouvements de l'histoire, ait le droit de classer les montagnes d'après l'architecture disparue des âges précédents, cela ne fait point de doute : la tâche du géographe est tout autre.
Ainsi, s'il est vrai que le Massif armoricain, le Massif central, l'Ardenne et les Vosges sont des-fragments d'un même « système hercynien » que l'on suppose avoir été continu jadis, cela n'empêche point qu'en l'état actuel ces masses parfaitement séparées ont des effets très divers sur tous les phénomènes physiques delà géographie française, donc qu'on ne peut les classer ensemble. Ces divers fragments sont sous des climats ditïérents, de formes diverses, d'orientations dissemblables ; pour toutes ces raisons on ne saurait les mettre dans une même catégorie. De même, si les Pyrénées, les Alpes et le Jura ont dû leurs formes à des plissements récents de la période tertiaire, ce sont néanmoins des systèmes montagneux dont quelques-uns ne se touchent pas et qui tous ont des formes originales.
Si l'on veut classer les montagnes de France en raison de