LES STEPPES OU LANDES
l. Le Steppe oranais, l'alla, les Grands Chotts. — Derrière le Tell, devant te Sahara, les Steppes ne sont nulle |>art aussi vraiment Steppes qu'»u delà des sources de la Minii, de l'Oued-el- Abd, de l'Oued-Ouizert, de l'Hounet, du SelTroun, de la Tafnn, c'est-à-dire sur le haut plateau de rOranie.
Le Steppe de In province d'.\t};er diffère peu de celui de la province d'Oran; mais dans la proviifee de Constanline celte nature de terrains se confond avec le Tell, et malgré sa nudité, ses lacs de sel, son siroco, son peu de ptuie, elle est terre à grains comme le bord de la Méililerranée; des pâtures sMies, qui sont Steppe, y zèbrent le plateau, mais ce plateau, dans l'ensemble, est Tell, et parfois des plus excellents, autour d'un militer de sources, le long de mille torn>iits, et au pied de mille montagnes, partout oCi sotnirlle un Ilot d'eau.
Sur le Steppe d'Alger et d'Oran, les fontaines
sont bien plus rares, les torrents sont bien plus secs, et la gracieuse gazelle, la coureuse el la bondissante, qui. trop chassée, disparaît de la Lande (on peut appeler aussi de ce nom le Steppe), y brame encore plus passioimément après la pluie, qui est la mère de toute chose.
On estime la Lande algérienne h 10 ou 12 millions d'heclares, l'ain' de seize à vingt départements de France.
Qu'est le Steppe oianais?
C'est une table de 900, iOOO. 1100, 1200 mètres d'altitude avec monts au nord et monts au sud, ceux-ci plus hauts que ceux-là ; ce qui est Fort heureux, car les djél)els méridionaux se lèvent sur la route aride, en protection contre le Désert, el les septentrionaux sur la route humide.
Qu'y voit-on?
Un y voit de grands lacs salés <{ui sont des
niaros devaporation avec plus de sel que d'eau; des lils d'oueds desséchés entre des berges d'argile, de sable, de schiste ou de calcaire; desrédirs ou flaques dans les cuvettes à fond étancho ; des puils saumâtres; des pâturages verts ou roux suivant la saison; des champs à perte de vue couverts de thym, d'alfa*, de chiehh et de diss, plantes textiles. Aucune forêt sur ce socle aride, à peine un bouquet de jujubiers sauvages et de bétoums ou térébinthes épineux, broutés malgré leurs épines par le chameau qui passe en cadence; ça et là le tamarinier, et l'arbre presque partout souffreteux, tordu, rabougri, le genévrier, qui trahit les ^ols pauvres.
Qu'y souffre-t-on?
On v souffre des froids de — 5*^, de — 8**, de — 10^ voire de — 12°; des queues de saison terribles, long empiétement de l'hiver sur l'été, si bien (lue la gelée tardive vient comme le larron dans la nuit, en mai, même en juin, et que l'arbre qui avait triomphé des mois neigeux succombe à la fm du printemps aromal et jusqu'au seuil de messidor ; puis c'est la chaleur folle, inouïe, furieuse, W, 42^ 45^ 48^ et, toute l'année, des vents infatigables secouant plus de poussière qu'ils n amènent de pluie, ainsi que fait chez nous le turbulent mistral : vents affreux du Septentrion; et plus affreux encore les vents du Midi, sirocos dans les cieux livides, devant un soleil pâli jusqu'au blafard et qui, de lumière devenu lueur, brûle sans flamboyer.
Est-ce à dire que ce pays rude puisse échapper au deslin du Tell qui est d'élever une grande nation, et que, ruhié par le déboisement, par la folle pâture d'abroutissement et le malentretien des sources, il soit trop tard pour que la reforestation le restaure?
Non.
Ce climat dur est magnifiquement sain, par la sécheresse de l'air, par l'altitude des sites. L'hiver y sauve de l'été, la nuit fraîche de l'embrasement du jour; le vent y chasse la lâcheté, la langueur, la paresse.
Ces pâturages aromatiques peuvent entretenir à millions les moutons et les bœufs, et le cheval y est tout nerf, tout feu, tout flamme; le térébinthe y croît à merveille, et, comme lui, plus d'un arbre capable avec le temps de former des forêts; la vigne peut s'emparer de ses mamelons , de ses calcaires, de ses craies.
l. Exactement hluilfa^ avec une très forte aspiration.
Certes il n'y pleut guère : 125, 200, 250 millimètres, selon les lieux, selon les années; mais il pleut, des orages enflent les oueds de la montagne. Tout barrage n'y est pas impossible, ni tout puits artésien; et de ses craies sortent de magniliques sources : ainsi la fontaine du Rreider donne 58 litres par seconde, et à Chellala, bourgade sise à quelques lieues de la rive gauche du Chéliff des Steppes, une grotte épanche allègrement toute une limpide rivière : le Tell n'a point de plus bel aïn, il n'a peut-être pas de plus beaux jardins.
L'impuissance du Steppe algérien, constantinois, oranais, son destin fatal de ne supporter que des pasteurs errants de mare en mare, de citerne en citerne, tout cela c'était de la fable. Que de plateaux chez nous n'ont pas tant de sol créateur, et sous un soleil moins capable de prodiges I
Pour ne point dépasser la réalité du moment, la Lande algériemie, a déjà sa richesse, l'alfa dont on fait surtout du papier.
Cette plante longtemps méprisée y couvre non pas des milliers, mais des millions d'hectares; seulement, connne elle croît par touffes espacées, elle n'étend pas sur la Lande un tapis continu : qui dit champ d'alfa, dit aussi champ nu presque à demi. Des chemins de fer unissent ou vont unir le littoral de la Méditerranée au rivage de ce que souvent on nomme la Mer d'alfa : Rachgoun à El- Aricha, Oian au ras el-ma du Sig (Bedeau), Arzeu à Aïn-Séfra, Mostaganem à Tiaret.
Le Maroc, Tunis, Tripoli, d'autres pays encore arrachent des alfas, mais il ne semble pas qu'ils en possèdent autant que notre Tell, suiiout le Tell oranais, où des milliers d'alfatiers recueillent ce trésor inattendu :] principalement des Espagnols, habitués par l'Espagne elle-même à la récolle de cette sorte de plante, commune dans l'orient de la péninsule, sous un chmat sérénissirae semblable à celui de l'Oranie. La sparterie* occupe un grand nombre d'hommes en Andalousie, en terre murcietme, en pays valencien.
Derrière Sebdou, c'est-à-dire derrière les têtes de la Tafna, s'étendent en plateau des terres qu'on dit Tell autant que Steppe, autour de la Mare au Bœuf».
Cette mare vaut les autres lacs de la Haute Lande, donc elle ne vaut rien. C'est un sel ou une
\. Extraction du sparte ou alfa ; fabrication d'espadiiUes, de cordes et de cordages, de tapis cl paillassons. 2. Dayal el-Ferd.
houe d très rarement, sinon jamais, une onde : pourrait-elle ondulir ou dormir en transparence de cristal, elle qui n'a qu'une source pérenne, une seule, encore fort humble, dans tout son bassin qu'entourent les montagnes où commande le Tnouchlit?
Au midi de la Mare aui Bœur», El-Aricha n'est qu'à 100 ou 110 kilomètres du littoral le plus voisin. la cMe de X-mours, mais ce poste élevé contre les tribus marocaines du Steppe a tellement peu d'échange avec la mer, vu l'i'cran des djebels, qu'il ne le cède pas en conlinenlalilé de climat h des lieujL sépaivs des océans par mille lieues : à léàO mètres d'altitude, il jouit du climat de Rome et des villes portugaises de Porto, Bragii, Guimaraes; ou plutôt il n'en jouit pas le moins du monde, car sa moyenne annuelle de 16 degrés n'est pas le fait de deux saisons diversement clémentes, mais celui de deux saisons dilTéremment dures, avec plus de cinquante degrés d'oscillation, de — 10» à -f-41".5; il y tombe 21U milli- „.^ ^, ,^ „ . ..,
■ , , . Pi«l dilfa. — Dessin dA.
mètres de pluie par du Jnciti
an, pas assez pour
maintenir en eau vive son oued, (jui s'en va vers la Halouïa : après les grandes averses il coule — sinon, non.
Au méridion d'EI-Ariclia, la plaine descend avec ses gnutlières sans eau vei-s le Cliott Occidental', que se partagent la France et le Maroc; celuici possède la part nommée Choll-Méliaia, cellelà la portion dite Choit des Hamyan : ces deux bassins, unis par un élroil, se nomment ainsi de la tribu qui pait ses troupeaux à l'entour. Le choit
français, long de iO kilomètres, large de 8 à 20, forme une cuvette de quelque 55 000 hectares; le chott marocain est un peu plus vaste sans âlre plus beau, car tous les deux sont laids, non moins que le Chott Oriental', à 40 kilomètres au nord-est de la pointe du Cholt-Gharbi.
Le Chott de l'Est, h 950 mèlivs environ d'allitude, a 150 kilomètres de long sur 10. 15, 20 de large, et 1«5 000 hectares, ou bien près de trois Lèmans.
Mais c'est un bien morne n lac » que ce champ du mirage, les oueds de montagne et de plateau que la pente lui destine ayant rarement la force de l'atteindre. Des falaises basses, des dunes sans gazon, sans arbres, sans culture, contemplent ses llaques, ses bourbiers, ses argiles sèches, ses lits de sel, ses cristaux de gypse; des fonts thermales, un peu saumfitres, jaillissent de ses rives.
On le traverse par des espèces d'isthme, dos de sable entre fondrières dangereuses en temps de grandes pluies, quand il semble que les chotts, recevant enfin plus d'eau qu'ils n'en évaporent, commencent à devenir la mer dont nous entretient la légende.
■ Les hommes de ces hautes plaines du vent, nous dit-elle, voulurent avoir, eux aussi, leur mer, comme les riverains du Bahar-ei-Kébir'. aux lieux devenus depuis Alger. Mostaganem, Oran. Ils assemblèrent donc tout le peuple et ils le divisèrent en deux paris, l'une pour creuser la terre à profondeur d'Ucéan, l'autre pour aller en caravane immense, dépassant plusieurs horizons, remplir les outres des chameaux à l'eau jamais épuisée du