‹ La France et ses coloniesChapitre 163 sur 283 · lUtLl'. — Nwj COLOMEi · texte numérisé non relu

lUtLl'. — Nwj COLOMEi

pLiOluijijptilu du M. Ncuidciu.

ALGÉRIE

Los Achacha et les Zérifa (5000) dans le Dahra, etc.;

Plus, des lambeaux de tribu, des douars ou * tronçons de douar çà et là dispersés ;

Enfin, dans le Sahara, les 50 000 Mozabites, les i3 000 Rouara, les gens de Ouargla, etc.

Soit 800000 à 900 000 berbérophones, ou du sixième au cinquième des musulmans habitant notre Afrique tellienne; tandis que, langue à part, les vrais Berbères, nés d*ancêtres berbères peu ou pas croisés d'Arabes, font peut-être les quatre cinquièmes de tout le peuple : aux montagnes ci-dessus restées jusqu'à présent le domaine dutémachek, au Jurjura, .^u Babor occidental, à TAurès, aux monts des Ourghamma, des Ouled-Dris, des Béni- Hénasser, au Dahra, au Mzab, à TOued-Rir, il faut ajouter, commtî habités en réalité par la race berbère, tous les massifs moyens ou supérieurs de Fextumescence atlantidienne, monts des Trara, monts de Tlemcen, Ouaransénis, Tittéri, monts mélidjiens. Dira, Babor oriental, sahel de Gollo ou des Sept promontoires, djebels de Constantine, de Guelma, de Bône, de Souk-Ahras, du Kef, etc., et . la Tunisie presque entière I

In sur cinq, quel recul depuis l'invasion hl' lalienne du onzième siècle, avant laquelle tout le socle de l'Afrique Mineure leur appartenait après absorption de l'élément arabe déposé par les éphémères conquérants du septième siècle! Jusqu'alors rameau vigoureux du tronc de l'humanité, l'histoire les avait toujours vus prépondérants de l'Egypte aux Colonnes d'Hercule. Le Carthaginois pouvait régner sur la côte, et plus tard le Romain à la fois sur le littoral, la montagne et le plateau ; la terre mère des épis leur restait presque entière, à tous ses étages montants et descendants, sahels, basses plaines, plaines hautes, tranchant du mont, pente saharienne et Sahara. Et aujourd'hui encore, sous l'apparence de domination française à l'est, de tyrannie arabe, voire chérifienne à l'ouest, c'est encore, c'est toujours, en mettant de côté l'abdication du vieux langage par la plupart d'entre eux, la race la plus nombreuse de l'Atlantide et du Désert, et de beaucoup la plus vivace.

Ce n'est pas tout : hors du Tell, loin du Tell, et nantis encore de l'idiome immémorial, on les retrouve dans toute l'Afrique du Nord, de la Méditerranée au Niger, du Sénégal au Nil, sous divers noms, Djébélis ou montagnards, Chaouïas, Kabyles, Amazighs, Chillahs, Béni-Mzab, Touareg. S'il n'y en a plus dans les Canaries, archipel de l'Atlan

tique, c'est que les Espagnols les ont extirpés, ou plutôt cachés en les recouvrant de christianisme et de langue néo-latine, car les Canariens ont beaucoup de sang numide dans les veines : quand le conquérant français de ces îles, Jean de Béthencourt, gentilhomme normand, y aboixla vers le commencement du quinzième siècle, les habitants de ces fières îles montagneuses qui font face au Sahara littoral, les Gouanches, étaient des Berbères plus ou moins mélangés.

Telle est la force de la race adaptée par le temps au sol : pure, s'il en est de pures, ou mêlée, n'iraporte.

Ici elle est très mêlée, l'Atlantide ayant de toute « éternité » reçu des envahisseurs de trois côtés : de Test, les derniers étant les Arabes et, à un moindre degré, les Turcs de l'Odjac; du nord, les derniers étant les Français et leurs frères de langue, cousins de race, compagnons de colonisation, les Espagnols et les Italiens; du sud, que par ici tenta toujours le nord. Ailleurs les Septentrionaux, fils de la neige ou de la brume, sont attirés par le midi tiède, embaumé, resplendissant; mais le Saharien, dans son Sahara calcinant, stérile, envie la fraîcheur, les pluies, la fécondité du Tell ; aussi les gens du Désert et ceux du Steppe confrontant ay Soudan, et les Noirs du Soudan lui-même ont-ils reflué très souvent vers l'Atlantide.

La race berbère procède donc de nombreux éléments, et toujours et toujours de nouveaux sangs l'ont adultérée; mais telle quelle, une fois formée, elle a tout assimilé, elle a duré, elle dure.

Sous le Carthaginois, pourtant riche et corrupteur, elle ne perdit que les tribus des basses vallées, à la corne orientale de l'Atlantide, autour de Carthage et jusque vei*s Bône et Guelma, taudis qu'inversement nombre de Carthaginois apprenaient le numide pour le bien de leur commerce : ceux-ci, ou les nommait les Phéniciens bilingues. Sous le Romain elle dédaigna la langue impériale et impérieuse, ou du moins elle resta presque partout numide quant à l'idiome, la civilisation étant latine. Les Romains partis, la première invasion arabe la troubla, la jeta sur l'Espagne, qui devint le tombeau de ses armées, lui donna une religion nouvelle, un livre saint qui n'était point berbère, une langue liturgique. Puis, comme on ne peut échapper à sa destinée, quand sonna l'heure fixée par Allah dès avant lu fondation du monde, les Berbères subirent la terrible poussée hilalienne qui commença leur dénationalisation.

Cette dénationalisation suivait son train sans

grande hatP quand la France intenint dans les des- ( kouliki d'un saint maiaboul, du grand jjili'nnagp

tinéesdclArriqueduNord. Chaque jourdesKabylos j à la ville très saci-ëe. â la Mecque, propice au

revenaient, sadiant un peu [tlu^d'aialii'. du uiarclié, siiliit du croyant, surloul dans li^s huis mois

de la ville, de la zaouia, de la ziara ou visite à la I de choual, de dou-el-kada et de dou-el-hadjdja.

le Chapuis,

i« photograpUie.

Chaque jour, telle dacliera, tel douar passait insensiblement d'une langue à l'autre; et de dachera en dachern, do douar en douar, telle tribu.

Les Français, certes sans le savoir, sans Ip vouloir, .'iccéléi-èrent l'arabisation des Berbères. Avant.

dans leur ignorance des choses d'iVfrique, pris tous les Africains du Nord pour des Bédouins, elle fit de l'arabe la langue du commandement ; or c'était déjà celle de Ja religion et du commerce. Ce Taisant, nous ajoutâmes une pointe mem'Irièrc

A la lincbt' aux dmix tranchnnts; e1 l'arabe, encore iiiieui armé qu'avant noire venue, refoula plus vite qu'auparavant le bei'bère durant les tempâtes et les tonnerres de la grande lutte de l'indépendance.

entre 1830 et 1857, pendant près de trente ans do confusion, de broiement, de dislocation des tribus et des sous-tribus. Il y a dans les trois provinces, sur mille et une montagnes, des vieillards qui se

FamillF' d'un grand chefir

e VHf Lincelol. d'iprèi une phatognphio.

rappellent qu'au temps de leur enfance le berbère se parlait là où maintenant il ne se parle plus, où il ne se comprend même pus.

Hais si la langue berbère disparaissait de plus en plus alors que commeni,'a la colonisation française,

la race numide, liêritièi'e plus ou moins croisée de Syphax, de Masinissa, de Jugurlha. regagnait pas à pas. qu'elle usât du berbère ou de l'arabe, le sol de l'ancienne patrie. Refoulés comme cbréliens dans les djebels par les irruptions musulmanes, ils en

redescendaient comme mahomélans, tous ayant adopté la religioa du Prophète, et le plus grand nombre sa langue. On peut croire que sans l'entrée des Français dans l'Afrique du Nord, ces « fils du sol » auraient lentement i épris tout le Tell aux héritiers des Hilaliens.

On a voulu creuser un abîme entre les Berbères et les Arabes. 11 est certain que les Kabyles ont foulé le sol du Tell bien avant les compatriotes de Mahomet ; que depuis Sidi Okba ben Nafé, et surtout depuis l'invasion hilalienne, l'histoire de ces deux peuples se mêle sans se confondre; qu'enfin leurs langues diffèrent singulièrement, encore que l'une et l'autre aient des traits de ressemblance, avant tout une sorte de passion pour les gutturales horribles qui sont comme des vomissements.

Mais Arabes et Berbères ont certSiinement beaucoup d'ancélres communs. Si les Berbères ne sont pas venus de la petite Afrique aujourd'hui nommée l'Espagne, ils sont arrivés d'Orient comme les Arabes, dont peut-être ils étaient cousins. A défaut de parenté directe, il y a lieu de croire (si les ({ Numides » étaient partis du soleil levant) que les deux peuples durent plus ou moins se mêler dans les parages de la Syrie et de l'Egypte, près de cet isthme de Suez qui fut, de l'est à l'ouest, et par terre, un grand chemin des peuples, comme il l'est maintenant du nord a*u sud, et par eau.

Qu'ils vinssent d'ibérie ou d'Asie, les Berbères eurent longtemps pour seigneurs en Atlantide un peuple phénicien, et par cela même proche parent des Arabes : de là, des mélanges avec un élément « sémitique ». Il est donc probable que lorsque les guerriers d'Okba, et plus tard les Hilaliens, se jetèrent sur l'Atlas, la nation qu'ils y disloquèrent leur était quelque peu consanguine.

Dès lors, ballottés pendant plus de mille ans avec les Arabes, les Berbères conquirent avec eux l'Ibérie, les Baléares, Malte, la Sicile, et menacèrent du croissant la croix des églises où prêcha saint Martin. Pendant la splendeur des Maures andalous le Tell déborda sur l'Espagne; pendant leur décadence et après leur ruine l'Espagn^regorgea sur le Tell, et ce flux comme ce reflux pénétra le Berbère d'Arabe et l'Arabe de Berbère. Enfin, vivant sur le même sol depuis l'arrivée des Hilaliens, c'est-àdire depuis plus de huit cents années; ayant le même Dieu, le même Prophète; incessamment en contact, l'un avec l'autre contre les chrétiens, l'un contre l'autre dans la guerre civile, l'un près de l autre dans les marchés, dans les villes, dans les

mosquées, sur les routes, ils ne peuvent pas ne pas s'être intimement mêlés; et de fait bien des tribus savent qu'elles ont dans leur sein les deux éléments. Ainsi, les deux grandes parts du peuple indigène ont des ascendants communs en grand nombre. Ce n'est pas la race qui les divise le plus : chez le Kabyle algérien comme chez l'Arabe on trouve toutes les figures, de la face blonde à la face brune, qui d'ailleurs domine immensément.

Une chose les distingue avant tout : le séjour à des hauteurs différentes.

Le Berbère, habitant la montagne, a les vertus du montagnard.

L'Arabe est l'homme de la plaine, avec ce que le pays bas, plat, chaud, clément, donne de qualités et de vices.

Par cette différence de demeure, le Berbère est l'Auvergnat, le Limousin, le Savoisien de l'Afrique; l'Arabe en est le gentilhomme qui se ruine, artiste auquel chaque jour qui passe ravit l'enivrement d'un songe, lazzarone que le Berbère et le Français chassent peu à peu de sa place au soleil.

Pendant que le Berbère pioche la montagne, à la double chaleur du ciel et du sol, celle-ci la plus terrible des deux, l'Arabe de la plaine et du désert méprise le travail des champs. « Où entre la charrue, entre là honte. »

Sous la tente, dans la cabane, il aime à être las de ne rien faire, tandis que sa femme et le bourricot versent leur sang en sueurs sous les cruels rayons. C'est l'ami des hyperboles, des contes bleus entre la cigarette et la lasse de café noir, l'ami des chansons nasillardes célébrant les belles guerres et les belles amours, l'ami de la chasse, du cheval, des courses folles, de la <( fantasia» dans l'espace.

Et encore plus l'ami de son repos ; il a la passion de l'ombre, comme il convient aux ensoleillés, celle de s'étendre par terre, comme il convient aux marcheurs intrépides, sur une natte en un coin du gourbi, dans la mosquée, sous un feuillage; ainsi couché, il prie, il songe, il dort, il somnole, exténué, comme mort, jusqu'à ce qu'il revive à la fraîcheur des étoiles.

Nomade par instinct, ce peuple l'est aussi par l'indivision de la propriété dans un grand nombre de tribus : sans droits sur le sol qu'ils cultivent par octroi temporaire, les Arabes l'égratignent à peine.

N'aimant pas la terre comme nos paysans l'aiment et l'adorent, ils la maltraitent; ils coupent l'arbre.

ALGÉRIE

ils incendient la forêt» ils arrachent le pâtis jusqu'à la dernière herbe, ils piétinent et polluent la source ou la laissent, indifférents, se combler de sable, de boue, d'immondices, et tarir.

Indifférents, parce qu'ils sont fatalistes. Vaincus, ils se courbent : o C'est, disent-ils, la volonté de Dieu ». Ils disent aussi : « Uiiise la main que tu ne peux couper ».

Fatalistes, ils sont patients; ils savent attendre et guetter la vengeance ; le tenip* n'est rien pour eux : « La lenteur vient de Dieu, et la hâte du diable » .

Patients, ils sont paresseux, d'une paresse flasque, mourante, et « la fainéantise leur est comme le miel » . Ils aiment à croire que le bien vient en dormant, in cha Allah, « s'il plaît h Dieu ». Quand Tannée « a les éperons verts », ils remplissent jusqu'à la gueule leurs silos ou matemores', réserves souterraines dont le site est ignoré du passant :. l'ennemi fait brouter les épis aux ch(^aux, il coupe la moisson, il met le feu aux chaumes de l'orge et du blé, mais il ne trouve pas aisément ces granges ténébreuses. Lorsqu'aux récolles opimes succèdent les misérables, l'Arabe puise à son malemore, et, si la famine dure, du fait de la sécheresse, de la razzia, de la sauterelle, il l'épuisé; après quoi il meurt sans blasphème, comme pendant rAam-ech-cheur ou Saison de misère en 1867-1808 : car telle est la volonté de Celui qui ne dort ni ne rêve.

Dieu est le plus grand, mais Douro, Draham, Flous et Sordi sont aussi de grands dieux. Douro, mot espagnol, c'est la pièce de cinq francs; Draham, qu'on tire du grec Drachma, veut dire l'argent; Flous, qu'on dérive du grec Obolos, désigne aussi l'or, l'argent, le billon; Sordi, pris au français, c'est le sou : divinités intérieures qu'il n'est pas besoin d'invoquer; toujours présentes, toujours agissantes, elles sont comme un autel démesuré qui remplirait tout son temple; elles animent toute la nation, aussi bien l'homme de grande tente irrité contre la France qui lui retire peu à peu l'occasion de tondre jusqu'au sang la tribu, son troupeau, que le juge qui vend la justice au plus offrant et que le pauvre fellah qui l'achète.

Étant dans la main d'Allah « comme le cadavre dans la main du laveur des morts », les détresses, les désastres de la vie ont moins de prise sur eux que sur nous.

Sans doute, ils sont superbes, insolents, ou-

1. Précautions qu'ils néjjligent beaucoup plus qu'autrefois, depuis que les Français ont assure la U*anquillitë du pays.

trecuidants, majestueusement orgueilleux aux jours de prospérité, et alors ^très durs contre les faibles, très fastueux vis-à-vis des humbles : « Ne joue pas awc le chien, il t'appellerait ; mon cousin ! » Mais, tombés de la fortune, la chute ne k^s étourdit ni ne les écrase; ils se résignent et <( lèchent la bouche du chien jusqu'à ce qu'ils en aient obtenu ce qu'ils veulent ».

Leur grande force, c'est de nous haïr, nous les fils du péché. Le « Livre » leur a dit que les Infidèles sont abominables, il leur prêche la guerre sainte, l'extermination de l'Impie. Mais voici, l'Impie est le plus fort. Alors ils lui obéissent en le méprisant, convaincus au fond de l'âme que le plus haut de son pouvoir est l'avant-veille ou la veille et prescjue l'heure de sa chute. Même au jour de la défaite ils disent : « Un secours vient de Dieu et la victoire est proche » .

Qui sait? c'est peutnHre demain, pourquoi pas aujourd'hui, que se lèvera celui qu'ont annoncé les hommes inspirés qui se disaient a les faibles et chétifs, les pauvres devant Allah, les serviteurs de la misère », et qui étaient pourtant les « pôles du pôle, les axes du monde, les astres directeurs de la vie, les entremetteurs entre le ciel et la terre, les flambeaux de la science, les étoiles des étoiles, les perles blanches, les conducteurs de la religion, les refuges, les sauveuVs, les suprêmes recours des affligés, les préférés d'en haut, les élus et choisis, les meilleurs ». A sa voix les Croyants s'assembleront en armée contre les Incroyants, pour obéir au Prophète, qui a dit : « Finissez mon ouvrage, étendez partout la tente de l'Islam. C'est à Dieu qu'appartient la maison de la Guerre, il vous Ja donne pour le combat d'extermination contre les Kafirs. Combattez-les donc, ces hommes des écritures ' qui ne reconnaissent pas la vérité î quand vous les rencontrerez, tuez-les en carnage ; partout oii vous les verrez, massacrez-les, et de partout où ils vous ont chassés, chassez-les ! »

Qu'ils aient été cruels, avides, suborneurs, Amx, méchants, pourvu qu'ils aient suivi le fornmiaire, fait la prière aux heures indiquées et, tournés vers la Mecque, prï^iqiié les ablutions ou leur simulacre, visité en ziara la coupole d'un miraculeux marabout, pèlerine si possible jusqu'aux deux villes sacro-saintes, et par surcroît tué quelque bon ou

I. Los Juifs et les Chrétiens : de ce qu'ils ont, comme les Musulmans, une écriture, un livre, une révélation; mais le Coran, dicté après le Testament des Juifs et rÉvanj^ile des CInrtiens, donne les dernières volontés de Dieu ; il etTace à la fois l'c ancienne » et la « nouvelle alliance ».

mauvais Roumi, ils peuvent mourir consolés ; leur tombeau sera marqué du chouahed, pierre du témoignage avec inscription des paroles : « Il n'y a de Dieu que Dieu et Mohamed est l'envoyé de Dieu I » Ils passeront, sans broncher à droite ou à gauche, dans le feu d'en dessous, sur \e pont du Sirat tranchant comme un rasoir, puis ils entreront glorieux, impérissables, ti'ansQgurés, dans le Djanna, le jardin de délices où soixante-dix immortelles attendent chacun d'eux.

En somme, race très forte, non parce qu'elle est forte, mais parce qu'elle est fine et flexible.

Le Berbère, lui, c'est le paysan, le mangeur de glands, comme l'appellent dédaigneusement les Arabes, qui pourraient tout aussi bien le nommer mangeur de figues, puisqu'il se nourrit de figues autant que de glands doux, et le buveur d'huile, puisque c'est du suc de l'olive qu'il se régale.

Il travaille bravement, et partout, et toujours. Ni rêveur, ni poète, c'esl un hoqime de labour, de métiers, un épargneur, un avare.

II n'a pas l'amour des contes, des légendes; le passé ne lui importe, mais le présent, fait de peines et d'efforts, et le tout prochain avenir, les semences, le foin, la moisson, la cueillette aux branches de l'olivier, ce qu'il y aura de feuilles aux arbres qu'il dépouille de leur frondaison pour la donner au bétail.

Il vit sordidement, parce qu'il est très pauvre, et qu'il ne soupçonne point les vertus de la propreté ; il ne se lave jamais aux fontaines, si claires dans sa montagne ; la chachia ne quitte pas sa tête avant d'être un lambeau crasseux, ni le burnous ses épaules avant qu'avril ait renouvelé dix, vingt, trente, cinquante fois la parure des forêts : on se le transmet de père en fils.

Devenu musulman à partir de l'invasion des llilaliens — jusqu'alors il avait plus ou moins professé le christianisme — il a quelque haine contre le Doumi, mais celte haine a moins de profondeur que celle de l'Arabe qui, lui, nous abomine. Séparés de nous par la religion du « Livre », ils ne le sont pas autant que les Ismaélites.

Cette race emplit les cités et les champs du Tell. Métayers et moissonneurs, colporteurs, ouvriers, ces émigrants gagnent peu ; mais, de privation en privation, ils font fortune au milieu des Roumis, si c'est battre monnaie qu'acquérir le prix d'un champ, d'une vache : alors ils s'en reviennent pour la plupart au village natal, où la propriété est fortement constituée, et qu'administrent des djémas, municipalités élues au suffrage de tous, communes

orageuses divisées en sofs, c'est-à-dire en partis qui luttent éternellement.

Il se peut que le partage en sofs, la haine, la jalousie, la vendetta d'elle-même renaissante, aient leur grande part dans le maintien des énergies berbères; il est encore plus certain qu'elles ont tué la nation en la jetant en proie aux Arabes. Lnie, la Berbérie aurait défié dix fois toute la cavalerie de l'empire des Califes.

Des demeures aériennes de ce grand peuple que la discorde a tant diminué, des Kabylies qui s'élancent de la plaine, des villages entourés de sabbarat ou aloès-agavés, et de kerma-en-nsara, ces « figuiei-s des chrétiens » que, tout contrairement, nous appelons figuiers de Barbarie, enfin d'autres villages plus élevés dont le climat n'admet ni le cactus, ni l'agave, de toute citadelle berbérophone descend un fleuve d'émigrants qui se répand dans les quatre provinces, de Tlemcen à Tunis et de Nemours à Gabès.

Par cette émigration continue et par ce retour d'un grand nombre, la langue nationale se répand avec rapidité dans les divei'ses Kabylies, et déjà la plupart des villages berbères ont parmi leui'S citoyens quelques hommes parlant aussi bien le français que le vieil idiome témachek. Religion à part, ces premiers tenanciers, à nous connus, du Tell ne détestent qu'à demi l'étranger qui remplit leur bouree à la ville, et menace peu leurs vergers dans la montagne. Plus assimilables que les Arabes, ils n'ont pas comme eux de vastes champs déserts où nous puissions semer des colons; chez eux pas un pouce du sol ne se perd, et plusieurs de leurs Apres montagnes ont, à surface égale, plus d'habitants que nos collines. Mais s'il nous est impossible de zébrer leur territoire de villages nouveaux, taches qui peu à peu couvriront les terrains arabes, nous les cernons de plus en plus en colonisant les vallées, et bientôt les Kabylies seront sépai'ées les unes des autres par des plaines françaises. Alors ce sera l'histoire des faisceaux qui, tous ensemble, ne plient pas sous la main d'un hercule, et qui. séparés, se rompent sous les doigts d'un enfant. D'ailleurs il suffira que notre langue tue leur langue pour qu'ils passent dans le c^nip des conquérants de la dernière heure, après avoir lutté pendant vingt-cinq à trente siècles contre les Carthaginois, les Romains, les Vandales, les Arabes, les Turcs. Les Berbères arabisants et les Arabes berbérisants nous viendront peut-être aussi, car partout où le sang kabyle a pénétré dans les veines ismaélites, la tribu a perdu son instinct nomade

In Cbianibi, — Dessin île Harius Pen

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