CHAPITRE IX
1° De 1830 à 1886. — Avant (850 i) n'y avait en Algérie que quelques Européens, desroai-chands, Italiens. Maltais, Espagnols, Marseillais.
Après la prise d'Alger, derrière l'armée qui. d'abord avec hésitation, puis résolument. s'.ivançait vers l'intérieur, s'abatlil sur le pays de la nouvelle conquête la troupe de ceux qu'on nomma longtemps, qu'on nomme encore les mercantis', par opposition aui militaires : filles de joie, débitants, cantiniers, gargoliers, rouliers et charretiers, fournisseurs, usuriers, aventuriers, chevaliers d'induslric divisés par l'ironie populaire en deux honorables corporalions, les banqueroutiers et les vandales, foule bigarrée qui fit dire pendant trente ans : « Tous les honnêtes gens sont venus en Afrique à pied *.
l. Mot italien, devenu français en Algérie '- les mar-
Ce proverbe exagérait :
Car parmi ces pionniers de la France en Atlas il y avait des artistes, des savants, des patriotes, des enthousiastes, toute une ardente jeunesse qui mérita bien de la patrie. L'Algérie doit beaucoup à ces « colons » de la première heure, aujourd'Jiui presque tous glacés par la mort.
Mais bienlAt arrivèrent les vrais colons, les paysans : Mahonais, Espagnols, Italiens, Provençaux. Corses. Languedociens, Gascons, Comtois, Dauphinois, Lorrains. Alsaciens.
Et bientôt, renfort précieux, beaucoup de soldats, leur temps expiré — on faisait alors sept ans de service. — restaient en Afrique au lieu de rentrer en France et faisaient venir leur payse.
0 pionniers insensés 1 aurai! pu leur crier, de la terre où ils allaient descendre, le génie du sol, à ce bout de l'Afrique, comme à l'autre bout l'Ada-
mastor du Camoêns avait crié « Malheur! » aux Portugais de Vasco de Gaina qui dépassaient le cap des Tempêtes.
Ce que vous allez semer, vous ne le récollerez point, les arbres que vous planterez ne vous ombrageront jamais!
Il se peut qu*en dehors du Tropique aucun début de colonisation n*ait requis autant de cadavres. Par milliers, et encore par milliers, les défricheurs périrent sur le sillon commencé. Tous souffrirent: les Français du Nord, d'un climat contraire; les Français du Sud et les Étrangers méditerranéens, de Teffluve miasmatique et des poisons du sol retourné.
Plus les pionniers étaient septentrionaux, plus la mort eut prise sur eux. Le Lorrain, TAlsacien, le Parisien, le Normand, le Breton, Thomme du Centre, « passaient et n'étaient déjà plus », alors que le Gascon, le Béarnais, le Languedocien résistaient presque au soleil d'Afrique, et que le Provençal, le Catiilan français, le Corse, l'Italien péninsulaire, le Sarde, le Sicilien, le Baléarien, le Valencien, le Murcien, l'Andalou, retrouvaient en Algérie le même astre, la même lumière, le même air, le même décours des saisons que dans leur patrie d'Europe, et que, forts contre la chaleur, l'éclat du jour, la fraîcheur subite du soir, ils n'avaient à lutter que contre l'haleine fétide, soit qu'elle montât du marais de la plaine, soit qu'elle sortit des boues de l'oued, soit qu'elle fût expirée parla terre presque vierge, remuée en sillons profonds pour la première fois depuis douze à quinze cents ans.
Mais cette haleine était plus terrible que le souffle empoisonné des dragons combattus dans leur antre noir par les chevaliers du haut moyen âge. Les Méridionaux, bien que de climat presque ou tout à fait africain, remplirent, eux aussi, de cercueils prématurés le champ de la paix suprême, à côté du village dont ils avaient bâti les premières cabanes. Quant aux Septentrionaux, très peu surmontèrent l'épreuve, et l'Afrique des plaines basses dévora sans compter ces fils de la pluie, du vent frais, des brouillards, nés dans le vallon de prairies, devant le ruisseau clair qui se brise au moulin.
Trop malheureusement, la paysannerie française dut s'attaquer d'abord aux sols les plus périlleux (c'étaient aussi les plus féconds). La conquête commença par Alger et par Bône; or Alger a la Métidja derrière ses coteaux et de Bône l'œil s'égare, jusqu'à de lointaines montagnes, sur la plaine de la Seybouse, aussi basse, humide, fangeuse, exhalante que la Métidja.
Nos colons virent donc se lever aussitôt contre eux le méphitisme, l'incomparable ennemi de l'homme des climats tempérés, on peut dire de l'homme blanc, quels que soient son nom, son pays, sa naissance.
A côté de l'ennemi tellurique, et combattant le même combat à mort, l'Arabe guettait nos pionniers. Mais cet adversaire était visible, au moins de jour, et le colon, le fusil d'une main, la pioche de l'autre, se défendait du maraudeur; tandis que contre la fièvre il était sans puissance. Le médecin militaire* qui en trouva le remède — c'est la quinine et toujours la quinine — n'avait pas encore montré comment on s'en débarrasse ; de sa baraque le colon passait à l'hôpital; et de l'hôpital il descendait dans la terre.
On put, on dut alors maudire la livraison de blé de Bacri et Busnach, l'orgueil du Dey, le coup d'éventail, le blocus, Alger conquise et, après Alger, la prise de Bône, d'Oran, du Sahel, de la Métidja jusqu'à Blida, dans la très ridicule enceinte de l'obstacle continu. De la plaine de Boufarik on fut en droit de dire, autant que de la bataille, qu'elle était détestée des mères.
Mais ce qui devait arriver arriva : les faibles ployèrent jusque sur le sol, jusque dans le sol, jusque sous le sol; les forts se redressèrent, ils survécurent.
Les Français survivants, les acclimatés, bloc fait aux trois quarts, peut-être aux neuf dixièmes, de Méridionaux nés entre Rodez, Toulouse, Lyon, les Alpes, les Pyrénées, la mer du Milieu, les vainqueurs de la terre et de l'air comme de l'Arabe, se cimentèrent avec les « acclimatés d'avance », les péninsulaires de l'une et l'autre presqu'île et les insulaires de la Méditerranée, avec ceux qui parlent italien en terre ligure, en terre napolitaine, en Sicile, en Sardaigne, en Corse; avec ceux qui parlent catalan en Majorque et Minorque et dans l'ancien royaume de Valence; avec ceux qui parlent espagnol dans le pays deMurcie et les provinces andalouses; avec ceux qui parlent arabe dans les roches stériles de Malte, de Gozzo, de Comino.
De ces alliances sortirent des familles de langue française armées pour le combat de la vie dans les pays d'extrême soleil.
Et de plus en plus ces familles qui étaient l'aube de la « Nouvelle France » virent venir à elles d'autres familles, arrivées de toute France, excepté du Nord-Ouest et du Centre, qui n'envoyèrent que